[Comme un écho] Le cliché et les spaghettis chez Billy Wilder et Max Pécas


AvantiBranches

Deux scènes pour un même cliché. Et pourtant la différence est de taille.

Il y a d’abord Avanti de Billy Wilder (1972). Wendell Armbruster Jr (Jack Lemmon) vient de perdre son père dans un accident de voiture à Ischia. Il se rend donc en Italie pour faire rapatrier le corps. Séduit par la douceur de vivre locale et par Pamela Piggott (Juliet Mills), la fille de la maîtresse de son père décédée dans le même accident de voiture, Wendell s’attarde à tel point que sa femme finit par lui envoyer du renfort en la personne de Joseph Jules Blodgett (Edward Andrews), diplomate américain à l’esprit aussi épais que son physique. Quand l’hélicoptère de l’US Navy arrive avec J.J.Blodgett, le gardien de l’héliport est en train de manger des spaghettis : « Allez atterrir ailleurs ! » dit-il, car « C’est l’heure du déjeuner, il faut repasser en soirée ».

Il y a ensuite Les Branchés à Saint-Tropez de Max Pécas (1983). Le film se termine par une course poursuite entre la police française et une bande de faux-monnayeurs. Les bandits plantent les policiers lorsqu’ils franchissent la frontière italienne où un douanier mange des spaghettis.

Il s’agit bien du même cliché : « Italiens = mangeurs de spaghettis ».  Mais pourquoi rit-on plus spontanément chez Wilder que chez Pécas ?

En fait, chez Pécas, le douanier aux spaghettis figure à la fin du film, au milieu d’autres clichés (les douaniers français jouent à la pétanque !). Le cliché est un simple gag, il ne participe ni à l’action, ni à la dramaturgie du film. Il est posé là, il aurait pu être au début comme à la fin, et son irruption est d’autant plus artificielle que le douanier mange visiblement des spaghettis sans sauce. Pécas réduit ses personnages, comme les lieux, à des caricatures (ah les Ray Ban de soleil du douanier forcément playboy italien !) où toute empathie est impossible.

Chez Wilder, la scène relève aussi du gag irréaliste (même si une sauce rougeâtre agrémente les pâtes du gardien !). Mais ce gag a été préparé par une des premières scènes : dans le minicar qui l’emmène au Grand Hôtel Excelsior, Wendell demande au directeur, Carlo Carlucci (Clive Revill), d’aller directement à la morgue voir le corps de son père, mais Carlo explique que la morgue est fermée pendant le déjeuner : « En Italie on déjeune facilement de 13 à 16 heures ». Il explique ensuite que les Italiens ne vont pas dans les snacks, ils mangent de bonnes choses, boivent, font l’amour et quand Wendell demande ce qu’ils font le soir, Carlo répond : « Nous revenons nous reposer auprès de nos femmes ». Cette « pause déjeuner » concourt directement au sujet du film : un homme d’affaires américain, marié, découvre la dolce vita transalpine et cède à une parenthèse adultérine. La pause déjeuner prépare la pause conjugale en quelque sorte, comme l’a expliqué le directeur de l’hôtel. Wilder se met bien évidemment du côté des épicuriens européens, pas du côté de J.J.Blodgett qui ne comprend rien de rien au « vrai » sens de la vie et du plaisir : apprenant que la morgue ouvre à 4 heures, il peste « Ah cette sacro-sainte pause du déjeuner me rend dingue ! Quand je pense qu’on donne des millions de dollars pour l’aide à l’étranger et que ces fainéants restent tranquillement assis sur leur grosse… » !

Alors que chez Pécas, c’est le douanier qui est ridicule et qui le reste, chez Wilder, c’est d’abord le gardien de l’héliport qui est ridicule, mais, ensuite, c’est le diplomate coincé, J.J.Blodgett, qui déclenche le rire. Ce changement de point de vue dans lequel nous a entraîné Wilder et le « commentaire supplémentaire » (entretien avec Michel Ciment, Positif, n°155, janvier 1974) qu’il fait -absents chez Pécas- sont les marques d’un grand cinéaste.

Marc Gauchée

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Un commentaire pour [Comme un écho] Le cliché et les spaghettis chez Billy Wilder et Max Pécas

  1. ysalouviot dit :

    L’ai-je vu 4 ou 5 fois ? À combien de personnes l’ai-je fait (à mon tour) découvrir ? Je ne sais plus. La dernière fois, c’était il y a un mois, avec un ami qui aime l’Italie, s’y est réfugié lorsqu’il était objecteur de conscience, et j’ai à nouveau beaucoup ri. Avanti ! est une si belle leçon de plaisir, l’accepter, le vivre seul ou avec un autre, d’autres. Et la ribambelle de noms de pâtes énumérés au début par Miss Piggott, comme l’annonce de toutes ses subtilités et ses variations ! Permesso ? Avanti !

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