Drôle de culture dans « Drôle de drame »


En 1937 dans Drôle de drame, Marcel Carné met en scène l’opposition entre culture savante et culture populaire qui s’était déjà jouée près d’un siècle plus tôt à la Chambre des députés, entre 1843 et 1847. Et cette répétition vient confirmer ce qu’écrivait Karl Marx : « Hegel fait quelque part cette remarque que tous les grands événements et personnages historiques se répètent pour ainsi dire deux fois. Il a oublié d’ajouter : la première fois comme tragédie, la seconde fois comme farce » (Le 18 Brumaire de Louis Bonaparte, 1852).

Drôle de drame raconte en effet la lutte vaine que mène, à Londres, l’évêque Soper de Bedford (Louis Jouvet) contre le roman Le Crime modèle écrit par Félix Chapel qui n’est autre que son débonnaire cousin Irwin Molyneux (Michel Simon). Les arguments de 1937 sont les mêmes que ceux de 1843-1847. Ainsi l’homme d’Église tonne au cinéma contre les romans et explique à ses fidèles : « Vous lisez les mauvais livres, écrits avec la mauvaise encre du mauvais esprit ». À la Chambre, Alceste de Chapuys-Montlaville, député de Saône-et-Loire qui siégeait à gauche, tonnait contre les romans-feuilletons qui paraissaient alors dans les journaux : « Le précepte chrétien de l’amour des autres est mis en oubli et le dogme païen de la jouissance individuelle et matérielle reparaît pour dégrader la société », « La spéculation est de sa nature aveugle, insensible, elle vend de l’opium aux Chinois et des romans à la France » (discours du 14 juin 1843) et « L’intention morale n’apparaît nulle part, les faits sont vulgaires, passionnés, violents ; le langage est hardi, cynique ; les auteurs ne se soumettent, pour l’invention ou le style, à aucune règle : c’est le genre échevelé » (discours du 24 mars 1847).

Mais au XXe siècle comme au XIXe siècle, c’est la culture populaire qui gagne ! Quand tout le monde croit Irwin Molyneux coupable du meurtre de sa femme, une chanteuse des rues s’empresse de composer une chanson racontant ses supposés crimes. Puis, quand tout le monde le croit mort et jeté dans la Tamise, il peut devenir Félix Chapel et poursuit sa vie sous cette nouvelle identité. Même l’évêque Soper, malgré ses diatribes, a un penchant pour Daisy, une actrice de cabaret qui lui a dédicacé sa photographie : « À mon grand bébé Bedford, souvenir d’un soir de folie. Sa petite Daisy ».

DroleDeDrame

Marcel Carné rappelle aussi que le développement de la culture populaire est lié au développement des médias de masse, comme l’avait constaté en son temps et avec regret Alceste de Chapuys-Montlaville. Dans Drôle de drame, ces médias de masse s’emballent, parviennent à enflammer la foule et désignent à la vindicte populaire un présumé coupable quitte à en changer pour se garantir des ventes confortables. La culture populaire, par son arrimage aux médias de masse, comporterait un risque de dérapage. La foule devient alors menaçante et prête au lynchage confirmant les craintes d’Irwin Molyneux : « À force d’écrire des choses horribles, les choses horribles finissent par arriver ». Mais dans le choix de son dénouement, Marcel Carné, pour une fois marxiste, écarte la tragédie pour adopter la farce.

Marc Gauchée

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