[Sur les traces] La Psychologie capillaire de Vonetta McGee dans « Le grand silence »


L’une des caractéristiques des « films de genre » réside dans le recours quasi systématique à des codes narratifs. Comme l’écrivait Umberto Eco (De Superman au surhomme, Grasset, 1993), le succès de la littérature populaire –comme des films de genre- réside dans « le plaisir de la reconnaissance » par le lecteur de stéréotypes ou de situations et de dénouements connus. Dans la bande-dessinée Cinemastock (Dargaud, 1974), Marcel Gotlib et Alexis se livraient d’ailleurs à une lecture parodique de ces codes en expliquant, par exemple, les scènes récurrentes des films de cape et d’épée (où le méchant finit toujours vaincu par un duel en tombant de la tour du château !)

Plus la recette est appliquée consciencieusement, moins le film a de chance d’accéder au statut d’œuvre d’art. En revanche, plus le réalisateur joue avec les codes du genre, plus le film s’en rapproche ! Quentin Tarentino a bâti sa réputation sur le détournement de ces passages obligés pour le plaisir de la référence, de l’érudition décalée ou de la caricature. L’écart avec le formatage du récit vise à emmener d’une émotion attendue et confortable à une émotion inconnue et, parfois, dérangeante.

Mais ces codes peuvent aussi être visuels, chaque personnage ayant alors la « gueule de l’emploi ». Joss Whedon, le créateur de la série Buffy contre les vampires (1997-2003) avait pris le contre-pied du cliché avec son héroïne Buffy (Sarah Michelle Gellar) aux initiatives et à la force inattendues chez une jolie blonde dans la fiction d’horreur. Il aurait été plus simple de considérer que sa beauté, son sexe et la couleur de ses cheveux devaient la confiner dans le rôle de victime. Car, dans les films de genre, les cheveux des femmes sont un moyen souvent convoqué pour traduire visuellement l’état des personnages féminins.

C’est ainsi que la magnifique Vonetta McGee, avant de jouer dans des films de Blaxploitation comme, en 1972, Blacula, le vampire noir (de William Crean) puis, en 1975, dans La Sanction (de Clint Eastwood), était Pauline, le personnage principal féminin du Grand silence (de Sergio Corbucci, 1968). Or, dans ce film, ses longs cheveux noirs sont disposés selon trois modalités qui trahissent autant d’états de corps  et d’âme.

Rappelons d’abord le parcours de Pauline (Attention : divulgâcheur !) : elle est mariée à un paysan devenu hors-la-loi par misère. Il est abattu par Tigrero (Klaus Kinski), l’infâme chasseur de primes. Pauline engage alors Silence (Jean-Louis Trintignant) pour se venger et ils s’éprennent bientôt l’un de l’autre. Mais, au final, Tigrero les abattra tous les deux.

La première modalité de coiffure est celle correspondant à la femme au foyer. Ses cheveux sont donc attachés, aussi sages et rangés que doit l’être une épouse vaquant aux tâches ménagères. Elle apparaît ainsi, cheveux strictement noués, dans sa maison avant que son mari se fasse tuer ; plus tard quand elle ouvre sa porte pour accueillir Silence puis lorsqu’elle va emprunter de l’argent au banquier Pollicut (Luig Pistilli) pour payer Silence.

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La deuxième modalité instaure un léger désordre. Deux mèches de cheveux s’échappent du bel ordonnancement précédent et descendent sur ses yeux révélant l’apparition d’un trouble, d’un déréglement et annonçant un changement de vie plus radical à venir. Ces deux mèches apparaissent quand Tigrero menace Pauline pour faire sortir son mari de sa cachette ; quand elle se précipite au-dessus du corps de son mari abattu dans la neige ; quand elle sonne l’alarme pour appeler à l’aide puis quand elle enterre son mari et promet de se venger.

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La troisième modalité en finit avec tout lien et les cheveux longs sont laissés libres et complètement dénoués. Lorsque Pauline se couche, Silence, logé dans une mezzanine au-dessus, la regarde allongée cheveux défaits. Et, à partir du moment où ils se sont embrassés et ont passé une nuit ensemble, ses cheveux restent ainsi, libérés… jusqu’à la scène finale où le couple est tué par Tigrero. C’est d’ailleurs Silence qui lui dénoue les cheveux, préambule explicite et facile d’interprétation à la nuit d’amour qui s’annonce.

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Cette psychologie capillaire et féminine tirerait Le Grand silence vers l’antiféminisme le plus traditionnel ? Toute l’expression de la femme serait ainsi toujours réduite à son corps dont elle demeurerait prisonnière ? Mais ce serait ignorer que, dans les films de genre, tous les personnages –et pas seulement les femmes- relèvent de clichés : le héros est beau et ténébreux ; la prostituée a un grand cœur ; les méchants ont de sales trognes et le banquier est véreux.

Marc Gauchée

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