La Trilogie nocturne de Cléopâtre (1/2)


LesNuitsCleopatre

De 1953 à 1996, trois titres français de fictions étrangères mettent en scènes les « nuits » de Cléopâtre : Deux nuits avec Cléopâtre (Due notti con Cleopatra) de Mario Mattoli en 1953 [1] ; Les Nuits chaudes de Cléopâtre (Sogni erotici di Cleopatra) de Cesar Todd (Alias Rino di Silvestro ) en 1985 [2] et Les Nuits d’amour d’Antoine et Cléopâtre (Antony and Cleopatra) de Joe d’Amato en 1996 [3]. Cette dernière fiction pornographique fut diffusée en DVD et, à la différence des deux premiers films, n’est donc jamais sortie en salle de cinéma. La vie nocturne de la reine d’Égypte a ainsi suivi le parcours d’érotisation du cinéma, passant, en 43 ans, d’une comédie avec Sophia Loren [1] à un film érotique avec Marcella Petrelli [2] puis à une œuvre sexuellement explicite avec Olivia del Rio [3].

Une reine cinématographique

Cléopâtre est indissociable de l’histoire du cinéma. D’abord parce qu’elle est un personnage récurrent des péplums et ce dès les premières années du cinéma. C’est ainsi que dans Cléopâtre, film de deux minutes réalisé par Georges Méliès en 1899 et deuxième péplum de l’histoire du cinéma, la reine d’Égypte (interprétée par Jeanne d’Alcy ) apparait surgissant de son tombeau profané.

Ensuite parce que bien souvent dans les péplums, Cléopâtre incarne l’un des deux types de femmes auxquels est confronté le héros antique, celui de la « femme perverse (dans le sens du péché judéo-chrétien), femme de pouvoir, fortement sexualisée » et dont la « fin est en général tragique » (AKNIN Laurent, « Divine Cléopâtre » dans « Le Péplum : l’Antiquité au cinéma », sous la direction de Claude Aziza, CinémAction, n°89, Corlet-Télérama, 1998).

Enfin parce que les mythes de Cléopâtre et du cinéma se sont confondus lors du projet « pharaonique » commencé en 1959 et achevé en 1963 par Joseph Leo Mankiewicz. Son film, Cléopâtre avec Elisabeth Taylor et Richard Burton, marque un « moment-charnière » du cinéma, celui du succès croissant de la télévision, du déclin des studios et des tournages moins coûteux en Europe (MÉRIGEAU Pascal, Mankiewicz, Denoël, 1993). Côté visuel, c’est là qu’Elisabeth Taylor impose le mascara autour des yeux de la reine d’Égypte ! Côté réalisation, peut-être à cause des frasques d’Elisabeth Taylor ou de sa romance naissante avec Richard Burton, du gouffre financier, des interventions multiples des producteurs notamment au montage, ou encore du scénario écrit le matin tôt et le soir tard, au rythme du tournage, que Mankiewicz résume son expérience comme « Trois années dans un réfrigérateur ». Il est cependant parvenu à réaliser tout à la fois la superproduction la moins spectaculaire et la plus bavarde du cinéma et un superbe film traversé par l’obsession du temps, de la paternité et des ambitions politiques. La Cléopâtre de Mankiewicz est certes visuellement sensuelle : les tenues, les coiffures et les décolletés vertigineux de la comédienne sont particulièrement remarquables. Mais elle est surtout proche du portrait qu’en a fait Anatole France dans la préface de la nouvelle de Théophile Gautier, Une nuit de Cléopâtre (Édition de 1894, A.Perroud libraire-éditeur, parue initialement en feuilleton en 1838 dans La Presse). Pour Anatole France, Cléopâtre est une « femme intelligente, ambitieuse, vindicative et fière ». Il note que le charme n’aurait pas suffi pour séduire César « sans beaucoup d’intelligence et de politique ». Et si « Cléopâtre n’était pas belle », elle avait une conversation très aimable « parce que sa langue était comme un instrument de musique à plusieurs jeux et registres ».

Une trilogie de fantasmes

La trilogie nocturne – Deux nuits avec Cléopâtre, Les Nuits chaudes de Cléopâtre et Les Nuits d’amour d’Antoine et Cléopâtre – préfère suivre la propagande calomnieuse écrite par les vainqueurs Romains après la défaite de la reine. Comme l’écrivait déjà Anatole France : « Elle n’a été un monstre que dans l’imagination ampoulée des poètes amis d’Auguste. Ils ont dit qu’elle se prostituait aux esclaves. Ils n’en savaient rien ».

Dans Deux nuits de Cléopâtre [1], en 31 avant Jésus-Christ, après la mort de César, la reine veut rejoindre Marc-Antoine. Comme « Je peux tout comme je le veux », elle se fait remplacer par Nesca, une esclave qui lui ressemble si bien qu’à la différence de ses prédécesseurs, l’officier simple d’esprit désigné pour passer la nuit avec elle, Cesarino (Alberto Sordi), est encore vivant le lendemain matin. Après de multiples péripéties, Cesarino finit par libérer Nesca emprisonnée par la reine et le couple s’enfuit.

Les Nuits chaudes de Cléopâtre [2]raconte qu’en l’an 46 avant Jésus-Christ, Cléopâtre fait un rêve prémonitoire : César va se faire tuer. Elle enquête donc pour savoir qui en veut à la vie de son amoureux. Les complots se multiplient. À la différence de César, elle en réchappe et finit par retourner en Égypte.

Les Nuits d’amour d’Antoine et Cléopâtre [3] se déroule à peu près à la même époque et raconte les mêmes péripéties (la fin de César et la relation entre Cléopâtre et Marc-Antoine) avec force scènes hard jusqu’au baiser final entre Cléopâtre et Marc-Antoine alors qu’Octavien triomphe.

François de Callataÿ, historien de l’art, a retracé tous les maux dont fut accablé la reine par les auteurs latins (Cléopâtre, usages et mésusages de son image, Académie royale de Belgique, 2015). Ainsi, selon Plutarque, elle serait responsable du dérèglement de la vertu d’Antoine : « Avec un tel caractère, Antoine mit le comble à ses maux par l’amour qu’il conçut pour Cléopâtre, et qui, rallumant en lui avec fureur des passions encore cachées et endormies, acheva d’éteindre et d’étouffer ce qui pouvait lui rester encore de sentiments honnêtes et vertueux. Voici comment il fut pris à ce piège ». Mais il précise « Sa beauté en elle-même n’était pas incomparable ni propre à émerveiller ceux qui la voyaient » (Vie d’Antoine, XXVI). Virgile la qualifie d’« épouse néfaste » (Énéide, VIII, 688), Lucain de « femme dangereuse, l’opprobre de l’Égypte, Érinyes des Latins, et dont les vices impurs ont fait le malheur de Rome. Autant la fatale beauté de Sparte alluma de haines contre les héros de la Grèce et de la Phrygie, autant Cléopâtre excita de fureurs entre les plus grands des Romains. Au son du sistre égyptien, elle jeta (je rougis de le dire) la terreur dans le Capitole » (La Pharsale, livre X). Pour Properce, c’est une « reine débauchée » (Élégies, III, 11) et pour Sextus Aurelius Victor, « Cléopâtre était si passionnée, que souvent elle se prostitua ; si belle, que bien des hommes achetèrent de leur existence la faveur d’une de ses nuits » (Liber de viris llustribus urbis Romae, LXXXVI ).

Christian-Georges Schwentzel (« Un an après : Pourquoi Cléopâtre n’a pas inventé le vibromasseur », theconversation.com, 18 mai 2016), historien, rappelle que les légionnaires d’Auguste s’éclairaient au moyen de « lampes à huiles obscènes, décorées en leur centre d’un médaillon représentant une Cléopâtre nue, sodomisée par un phallus de pierre ou de bois ». Ainsi, pendant toute l’Antiquité et jusqu’au Moyen-âge, l’image dominante est celle de la lascivité et du dérèglement. Mais, du coup, la haine initiale s’est peu à peu transformée en « un puissant fantasme » (Ibid). Le XIXe siècle achève d’ancrer Cléopâtre du côté de l’érotisme et d’une image pharaonique. Et tant pis si Anatole France savait qu’elle était une reine hellénistique « de naissance et de génie. Élevée dans les mœurs et dans les arts helléniques, elle avait la grâce, le bien dire, l’élégante familiarité, l’audace ingénieuse de sa race ». Mais la trilogie nocturne emprunte d’autres chemins : celui de la violence et celui de la sexualité.

À suivre

Joe Gillis

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2 commentaires pour La Trilogie nocturne de Cléopâtre (1/2)

  1. Jpb dit :

    À chacun son rapport du mythe au logis
    Super, cet article lu avec grand plaisir dans un matin tout gris

  2. Bacot dit :

    Faut il laisser au pâtre la clef des chants?

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