La Trilogie nocturne de Cléopâtre (2/2)


La trilogie nocturne de Cléopâtre (Deux nuits avec Cléopâtre [1] ; Les Nuits chaudes de Cléopâtre [2] et Les Nuits d’amour d’Antoine et Cléopâtre [3]) décline la violence et la sexualité dans trois genres de cinéma : la comédie, l’érotisme et la pornographie.

La reine empoisonneuse

Le premier péplum en 1897, d’une durée de 52 secondes, représentait Néron essayant des poisons sur des esclaves (de Georges Hatot ). Pour Cléopâtre, ce sont les peintres qui l’ont représentée dans le même exercice : Alexandre Cabanel en 1887 ou Suzanne Daynes-Grassot en 1912.

CleopatrePompier

Théophile Gautier, dans sa nouvelle Une nuit de Cléopâtre dresse le portrait d’une reine qui s’ennuie. Son esclave qui l’observe en la ventilant en conclut : « que la reine n’a pas eu d’amant et n’a fait tuer personne depuis un mois ». La reine cherche des sensations inconnues, car « Essayer des poisons sur des esclaves, faire battre des hommes avec des tigres ou des gladiateurs entre eux, boire des perles fendues, manger une province, tout cela est fade et commun ! ». Cela ne l’empêchera par de demander à Meïamoun, jeune chasseur de lion amoureux d’elle, de boire une coupe empoisonnée après avoir passé la nuit avec elle. D’ailleurs, quand Marc-Antoine arrive et demande qui est ce cadavre : « Oh ! Rien, fit Cléopâtre en souriant ; c’est un poison que j’essayais pour m’en servir si Auguste me faisait prisonnière ».

CleopatrePoison

Le poison est également présent dans la trilogie nocturne : Deux nuits avec Cléopâtre commence par la sortie d’un officier qui s’est « occupé à calmer les insomnies royales » et qui est immédiatement empoisonné par le conseiller Tortul (Paul Muller). Car Cléopâtre tient à sa réputation. Elle a ainsi pris pour habitude d’exécuter tous les gardes qui ont passés une nuit dans son lit. Plus tard, la reine achète des poisons que le marchand teste sur lui-même pour la convaincre de leur efficacité, comédie oblige ! Dans Les Nuits chaudes de Cléopâtre, la reine finit par se débarrasser de Kelmis (Rita Silva) qui a comploté contre elle en la faisant empoisonner.

Une Égyptienne sensuelle et nymphomane

Sadique et violente, Cléopâtre est aussi toujours sensuelle dans la trilogie conformément aux fantasmes masculins construits à partir du XIXe siècle (François de Callataÿ indique que, dans sa pièce Caesar et Cleopatra en 1898, George Bernard Shaw inaugure, en plus, l’image d’une femme-enfant, capricieuse, espiègle et à la moralité douteuse). Elle est donc souvent représentée seins nues – voire complètement nue « sous le couvert protecteur d’une antiquité magnifiée » – et conjugue, selon François de Callataÿ, « orientalisme et érotisme, colonialisme et exotisme, avec une touche de sadisme ».

xixesiecle

Lors de sa première apparition, la reine est « délicieusement alanguie » [1]. Sa confidente se montre très tendre avec elle, le spectacle saphique est un classique de l’érotisme masculin [2].

CleopatreLesbienne

Une inévitable scène de bain donne lieu à une autre séquence érotique et dénudée que Les Nuits d’amour d’Antoine et Cléopâtre aborde de façon beaucoup plus directe : Cléopâtre prend un bain avec deux servantes (dont Ursula Moore ) qui lui prodiguent caresses et cunnilingus.

CleopatreBain

Surtout Cléopâtre apparait comme une nymphomane, preuve, là encore, que le fantasme masculin s’est imposé ! Quel que soit le film de la trilogie, elle collectionne les amants. Quand elle ne couche pas avec un garde par nuit [1], elle couche avec Caius Bellus (Maurizio Faraoni) qui a empêché son assassinat ; avec Marc-Antoine (Paul Branco) après s’être caressée avec un serpent ; avec Brutus en se faisant passer pour une prostituée afin de lui soutirer des informations ; avec César (Jacques Stany) qui la prend en lui faisant branler un cheval [2] ! C’est évidemment dans le film pornographique que la nymphomanie de Cléopâtre connait ses plus conséquents développements : elle fait attacher Marc-Antoine pendant qu’elle se donne, devant lui, à deux serviteurs (Mephisto et Roberto Malone) pour un « spectacle intéressant » fait de fellation, pénétration, double pénétration et éjaculations faciales. Une fois libéré, Marc-Antoine et Cléopâtre poursuivent l’exercice (avec le parcours rituel pornographique des années 1990 : fellation, pénétration, sodomie et éjaculation faciale) [3]. Si, comme tous les souverains, Cléopâtre a pu avoir des esclaves sexuels, rien ne laisse penser qu’elle a pu avoir recours à de telles mises en scènes ! Dernier avatar, Cléopâtre couche aussi avec Ptolémée (Francesco Malcom qui suit le même parcours, juste précédé d’un cunnilingus) [3]. L’histoire enseigne pourtant que Cléopâtre avait épousé son frère de 13 ans, Ptolémée XIII, plus par respect pour la tradition pharaonique que par goût de l’inceste. D’ailleurs elle finit par le faire tuer ! En vérité, « la dernière reine d’Égypte eut trois amants connus : un fils de Pompée pour quelques nuits seulement, Jules César durant quatre ans, puis Marc Antoine pendant une dizaine d’années. Trois amants, pas vraiment de quoi faire d’elle une débauchée ! Vers l’âge de 18 ou 19 ans, elle paraît très liée à l’un de ses gardes du corps, un Sicilien, plutôt athlétique, nommé Apollodore. C’est avec lui qu’elle a dû perdre sa virginité » (SCHWENTZEL Christian-Georges, op. cit.).

CleopatreDessus

La trilogie nocturne ne prend jamais en compte les images plus positives de Cléopâtre : son projet politique ; son courage face à la mort ; sa passion amoureuse ; son fort caractère… Seul Deux nuits avec Cléopâtre explique l’évolution capillaire de la reine d’Égypte dont la chevelure passe du blond au brun au cours des siècles, mais, dans le film, cette évolution se fait du brun au blond : la jeune esclave, Nisca choisie pour la remplacer pendant qu’elle rejoint Marc-Antoine lui ressemble trait pour trait – et pour cause, c’est la même actrice – mais est blonde. Et quand les gardes s’étonnent de cette soudaine blondeur, Cesarino explique que c’est dû à la peur !

***

La trilogie nocturne s’inscrit dans le mouvement général de l’image de la reine d’Egypte décrit par François de Callataÿ : « toujours plus seule, toujours plus érotisée, toujours plus dominatrice » jusqu’à « la Cléopâtre contemporaine [qui] est une bitch, un peu cruelle, très sensuelle et surtout extrêmement narcissique ». Mais aucun des films de la trilogie, à la différence de celui de Mankiewicz, ne rend compte du projet politique de Cléopâtre : acquérir la puissance politique auprès des Romains pour assurer la survie de son royaume. Reflétant un antiféminisme cinématographique incapable d’imaginer de véritables femmes héroïnes, la trilogie préfère décrire une dévergondée violente et nymphomane plutôt qu’une femme de pouvoir.

Joe Gillis

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