Ma sorcière mal aimée ?


LaSorcellerie1922

Dans Sorcières. La puissance invaincue des femmes (La Découverte, 2018), Mona Chollet entreprend une réhabilitation réussie des sorcières, torturées, condamnées et exécutées jusqu’au XVIIe siècle, moins par un Occident médiéval et chrétien que par un Occident moderne, rationnel et toujours résolument misogyne. L’auteure rappelle ainsi que la première représentation d’une sorcière sur son balai date de 1441‑1442 et figure dans la marge du manuscrit de Martin Le Franc : Le Champion des dames.

La chasse aux sorcières a d’abord été un combat contre la liberté et le pouvoir des femmes, de toutes ces femmes, notamment les plus âgées, qui osaient s’affranchir de la domination masculine. Car dans une société qui vante les tempes grisonnantes des hommes, les femmes qui ont visiblement perdu leur jeunesse et leur fécondité, qui font preuve d’expérience, ne peuvent qu’être soupçonnées de commerce avec le Diable. Pour Mona Chollet, au contraire, c’est entendu : « La sorcière incarne la femme affranchie de toutes les dominations, de toutes les limitations ; elle est un idéal vers lequel tendre, elle montre la voie ».

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Son ouvrage paraît prolonger celui de Merlin Stone, Quand Dieu était femme (éditions l’Étincelle, 1979) qui racontait l’étape précédente de la prise du pouvoir par les hommes : « La Grande Déesse –l’Ancêtre divine- a été adorée depuis le début de la période néolithique (7000 ans av. J.-C.) jusqu’à la fermeture de ses derniers temples (environ 500 après J.-C.) ». Cette religion féminine a été victime de siècles de répression et de persécutions pour imposer des divinités mâles. Mais il a bien existé « une divinité féminine, créatrice et ordonnatrice de l’univers, prophétesse, maîtresse de la destinée humaine, inventrice, guérisseuse, chasseresse et combattante courageuse ». Et Merlin Stone en avance trois preuves : les peuples ignoraient le lien entre le coït et l’enfantement,  la conception devenait ainsi « magique » et « divine » et c’est la femme qui était source de vie alors que le rôle de l’homme était inconnu ; les premières religions ont d’abord pris la forme d’un culte des ancêtres, donc de la femme, l’« Ancêtre divine » ; enfin les statuettes de cette époque sont féminines, voire représentent des grossesses. Il faut donc attendre les prêtres des grandes religions monothéistes pour voir la logique renversée : avec Adam et Ève, la femme est créée à partir de l’homme  ! Le sexe comme la procréation sont disqualifiés n’apportant que honte et péché ! Comme jadis dans l’Antiquité les prêtresses et leur déesse furent disqualifiées, accusées d’être lascives, dépravées, orgiaques, sensuelles et inconvenantes, les sorcières depuis la Renaissance étaient toutes désignées pour devenir les boucs émissaires, car « Faibles de corps et d’esprit, animées par un insatiable désir de luxure, elles sont censées faire des proies faciles pour le Diable ».

Mais plus que l’histoire de la chasse aux sorcières, ce sont les traces encore vivaces de cette misogynie que traque Mona Chollet à travers les différentes grandes injonctions faites aux femmes : le culte de la dépendance (« Le seul destin féminin concevable reste le don de soi. Ou, plus précisément, un don de soi qui passe par l’abandon de ses potentialités créatives plutôt que par leur réalisation ») ; la maternité (« Dès qu’il s’agit de femmes et de bébés, tout le monde se lâche : c’est la fête du slip de la nature – si j’ose dire ») et l’éternelle jeunesse.

Les références et les citations abondent. Côté cinéma, elles restent classiques et plutôt hollywoodiennes sans s’aventurer -et c’est dommage- vers le cinéma de genre, avec le « Witch cinéma » de Mario Mercier qui réalisa La Goulve (1972) et La Papesse  (1975) ou certains films porno-fantastiques comme Draguse de Patrice Rhomm (1975) qui véhiculaient pourtant encore dans les années 1970 supposées être celles de la libération, la perte des hommes sous l’emprise de ces femmes maléfiques. Plus ancien encore et plus clairvoyant, La Sorcellerie à travers les âges de Benjamin Christensen est un docu-fiction dano-suédois de 1922 qui fait explicitement le lien entre la répression misogyne à travers les siècles, depuis ces femmes innocentes accusées de sorcellerie jusqu’aux accusations contemporaines d’hystérie.

La convergence des luttes écologiste et féministe est abordée sans trop s’attarder sur ce qu’elle peut accoucher politiquement avec, notamment, ces courants réhabilitant la « Tradition », antimodernes et anti-scientifiques, bien loin de l’idéal d’émancipation de Mona Chollet. Sur plusieurs de ces sujets qui possèdent une version réactionnaire déjà élaborée comme ceux de « l’efficacité écologique de la baisse de la natalité » ou du rejet de la rationalité, l’auteure laisse les lectrices et lecteurs faire leur choix. Il faudra donc compléter sa lecture avec l’ouvrage dirigé par Stéphane François, Un XXIe siècle irrationnel ? Analyses pluridisciplinaires des pensées ‘alternatives’ (CNRS éditions, 2018).

Au final, Mona Chollet démonte avec conviction tout ce qui assigne les femmes à « la féminité émotive » et effleure – mais ce n’en était pas le sujet – tout ce qui assigne les hommes à « la masculinité positiviste ». On reconnaît bien volontiers avec l’auteure que les sorcières sont les représentations de tout ce qui dérange chez les femmes. Mais la phase suivante consistant à reconnaître une part d’irrationnel ou à réconcilier corps et esprit mériterait un mode d’emploi. Car elle pose un problème politique puisque son expression réactionnaire existe déjà alors que son expression émancipatrice est encore largement balbutiante. C’est donc avec attention, curiosité et complicité que l’on suivra les chuchotements des sorcières vers un monde « qui assurerait le bien-être de l’humanité par un accord avec la nature, et non en remportant sur elle une victoire à la Pyrrhus ; d’un monde où la libre exultation de nos corps et de nos esprits ne serait plus assimilée à un sabbat infernal ».

Marc Gauchée

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