[Comme un écho] La Libération n’a pas mis fin au « règne du père » (« La Femme du boulanger » et « Un grand patron »)


SermonsMasculins

Dans leur ouvrage La drôle de guerre des sexes du cinéma français, 1930-1956 (Nathan, 1996), Noël Burch et Geneviève Sellier montrent comment le « règne du père » s’est souvent traduit, dans les années 1930, par des personnages d’hommes d’âge mûr en couple avec de très jeunes filles.

À ce titre, La Femme du boulanger de Marcel Pagnol (1938) fait figure d’archétype. Le film raconte les conséquences de l’escapade d’Aurélie (Ginette Leclerc), la jeune et belle femme  d’Aimable Castanier (Raimu), le boulanger, avec Dominique (Charles Moulin), jeune et beau berger italien. Comme le boulanger refuse désormais de faire du pain, tout le village – curé et instituteur réunis – s’allient pour ramener l’épouse auprès de son vieil et laid mari. Quand cette dernière rentre, le boulanger prend prétexte du retour concomitant de la chatte Pomponnette pour sermonner sa femme :

Aimable : « Ah ! Te voilà, toi ? Regarde, la voilà la Pomponnette… Garce, salope, ordure, c’est maintenant, que tu reviens ? Et le pauvre pompon, dis, qui s’est fait un mauvais sang d’encre ! Il tournait, il virait, il cherchait dans tous les coins… Plus malheureux qu’une pierre, il était… Et elle, pendant ce temps-là avec ses chats de gouttières… Des inconnus, des bons à rien… Des passants du clair de lune. Qu’est-ce qu’ils avaient, dis, de plus que lui ? «

Sa femme : « Rien ».

Aimable : « Toi tu dis « rien. » Mais elle, si elle savait parler, ou si elle n’avait pas honte – ou pas pitié du vieux Pompon – elle me dirait : « ils étaient plus beaux. » Et qu’est-ce que ça veut dire, beau ? Et la tendresse alors, qu’est-ce que tu en fais ? Dis, tes ministres de gouttières, est-ce qu’ils se réveillaient, la nuit, pour te regarder dormir ? Voilà. Elle a vu l’assiette de lait, l’assiette du pauvre Pompon. Dis, c’est pour ça que tu reviens ? Tu as eu faim et tu as eu froid ?… Va, bois-lui son lait, ça lui fait plaisir… Dis, est-ce que tu repartiras encore ? »

Aurélie : « Elle ne repartira plus… »

Aimable : « Parce que, si tu as envie de repartir, il vaudrait mieux repartir tout de suite, ça serait sûrement moins cruel… »

Aurélie : « Non, elle ne repartira plus… Plus jamais… »

Il y a là toute la concentration de la misogynie de l’époque : la femme vue comme un animal domestiqué par l’homme ; la femme forcément volage et vénale préférant finalement le confort et la sécurité au plaisir ; enfin la femme soumise qui renonce à ses désirs et reste quasi muette face au discours de l’homme.

Comme le démontrent Noël Burch et Geneviève Sellier, la Libération ne met pas fin au « règne du père ». Ainsi, dans Un grand patron (d’Yves Ciampi, 1951), c’est Louis Delage (Pierre Fresnay) qui sermonne l’infirmière Mercier (Georgette Talazac). Car elle est amoureuse en secret du grand patron Delage et a donc demandé sa mutation pour ne pas vivre, chaque jour, auprès de cet inaccessible amour. Mais, incapable de se priver de la proximité avec Louis, Mercier renonce à son projet de mutation et c’est là que Louis lui fait la leçon :

« Vous avez renoncé à votre projet ? Quelle idée saugrenue d’avoir songé à nous quitter ! Une petite histoire sentimentale je parie ? ».

Puis il ajoute sentencieux :

« Voyez-vous Mercier, la fuite n’a jamais été une solution ni devant un amour, ni devant un idéal ».

Même attitude et même figure de « l’homme-qui-se-permet-d’expliquer-sans-qu’on-lui-ait-rien-demandé » (comme le nomme Bénédicte Zitouni dans Les Faiseuses d’histoires. Que font les femmes à la pensée ? de Vinciane Despret et Isabelle Stengers, La Découverte, 2011).

La scène du Grand patron est cependant originale par rapport à celle de La Femme du boulanger. D’abord parce que Mercier remplit une double fonction : celle de la femme qu’on sermonne et celle de Pomponnette. En effet le discours de Louis s’adresse aussi à un témoin présent : Jacques (Roland Alexandre), le jeune interne qui a failli abandonner ses études de médecine et a fait le choix de revenir.

Ensuite parce que le traitement est différent entre Jacques qui voulait devenir peintre et Mercier qui voulait s’éloigner de son amour. Jacques a eu droit à un sermon de la part de Louis pour essayer de le dissuader d’abandonner ses études de médecine, mais avant son départ. Lorsqu’il revient à l’hôpital (le sermon de Louis a produit un effet différé !), il n’a droit qu’au sermon envers Mercier qui lui est indirectement adressé et d’ailleurs, Louis affiche un sourire de satisfaction et met aussitôt Jacques au travail : l’originalité de l’après-guerre que relèvent Noël Burch et Geneviève Sellier, est « l’alliance entre les jeunes et les vieux hommes contre les femmes pour régénérer le patriarcat ».

Quand Louis s’adresse à Mercier, Jacques est certes aussi concerné, mais c’est quand même Mercier qui se prend le sermon en pleine face. Qu’elles soient professionnelles ou épouses (ou mères), les femmes, en 1938 comme en 1951, doivent toujours accepter l’incompatibilité entre leur désir et leurs devoirs… pour le plus grand bien des hommes.

Marc Gauchée

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