[La Scène qui déchire] Le Relâchement et l’autocontrainte de Virginie Solenn


Dans L’Enfer dans la peau (de José Bénazéraf, 1964) également titré La Nuit la plus longue, Virginie (Virginie Solenn), fille d’un riche industriel, couche avec Pierre (Alain Tissier), le dernier de ses ravisseurs encore vivant. Il est cependant difficile de reconnaître là le « syndrome de Stockholm », d’abord parce que sa période de détention est courte, ensuite parce que Virginie est séduite par Pierre quasiment instantanément. Elle lui dit ainsi très vite : « Vous savez que vous êtes beau ».

Pierre tue ses deux complices, Karl (Yves Duffaut) et François (Willy Braque) et il refuse d’abattre Virginie même quand son chef Jean (José Bénazéraf) l’ordonne par téléphone, c’est trop pour Virginie : « J’ai envie de toi ». Voilà donc une jeune femme qui n’hésite pas à exprimer ses désirs et ses goûts et pourtant… pourtant, quand elle se retrouve dans le lit avec Pierre et que son ravisseur lui débite de « grandes choses » comme le font, selon lui, les héros de cinéma après avoir fait l’amour, elle cache ses seins ou, plutôt, elle les empêche de bouger, voire de balloter.

SeinsVirginie

Sa main retient toujours le sein côté caméra qui pourrait venir se balancer au premier plan avant de s’écraser sur le corps de son amant. En 1964, l’érotisme en était là : un peu de sein, d’accord, mais il ne faut pas qu’ils bougent ! Un peu plus tôt, quand Karl a essayé de violer Virginie, il avait baissé son soutien-gorge mais, quelques instants après, le sein semble assez mystérieusement avoir regagné tout seul son bonnet.

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Pour comprendre, il faut aller faire un tour du côté de Jean-Claude Kaufmann (Corps de femmes, regards d’hommes, sociologie des seins nus, Nathan, 1995). Le sociologue explique, à propos des seins nus sur la plage, que, pour que l’audace passe, elle doit être banalisée, décontractée, sans exhibitionnisme et donc sans mouvement. Les seins nus sont tolérés sur la plage, mais ils ne doivent pas être démonstratifs. La fixité est donc recherchée et, par exemple, une femme aux seins nus ne peut pas faire du sport. La fermeté est ainsi intégrée aux canons de la beauté, car quand c’est ferme, c’est immobile !

Il faudra plutôt attendre les années 1970 pour voir des femmes courir seins nus et en mouvement. L’effet ralentis devient même le cliché technique répandu pour profiter de tous les détails de chaque balancement. La série Alerte à Malibu (Baywatch de Michael Berk, Douglas Schwartz et Gregory J. Bonann, 1989-1999) s’est fait une spécialité de ces courses où le suspense réside moins dans le fait de savoir si la pin-up maîtresse-nageuse-sauveteuse va arriver à temps pour sortir de l’eau la victime en détresse que dans le fait de voir enfin un sein jaillir de son maillot rouge trop petit sous le coup d’une de ces oscillations mollement sportives.

C’est en 1964, date du film de José Benazeraf, que les seins nus apparaissent à Saint-Tropez. Et Jean-Claude Kaufmann souligne que ce « relâchement » des femmes n’a été possible que par une « autocontrainte accrue » des hommes. La différence essentielle est que dans L’Enfer dans la peau, c’est la femme qui assure le « relâchement » comme « l’autocontrainte ».

Marc Gauchée

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