[Comme un écho] Comment la danse mène en prison aux États-Unis et en France


Dans les années 1950, deux films présentent une scène de danse féminine qui contribue au dénouement carcéral d’un des personnages desdits films.

Ainsi, en 1950, Quand la ville dort (The Asphalt Jungle de John Huston) raconte comment un cambriolage raté va mener tous les participants à leur perte. Parmi eux, « Doc » Erwin Riedenschneider (Sam Jaffe) est le cerveau de la bande. Il se fait finalement repérer par la police dans un bar-restaurant alors qu’il fuyait vers Cleveland en taxi, parce qu’il s’y est attardé pour regarder, fasciné, une jeune femme danser. Il lui a même donné de quoi acheter quelques jetons supplémentaires pour le juke-box.

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La danse est ici directement liée à l’expression du désir et au spectacle de la sensualité, même si  le code Hays précisait « 7. Les danses. Elles ne doivent pas suggérer des actions sexuelles ». Mais Doc sortait tout juste de prison et, lors de son premier contact avec une connaissance bookmaker, il avait mis ses lunettes pour détailler un calendrier de pin-up. Par la suite, il n’a de cesse de vouloir gagner le Mexique parce que « Les Mexicaines sont de jolies filles et j’aurai tout le temps de m’occuper de ces demoiselles ». Et quand il évoque Mexico City, il soupire : « Et des filles ! Des merveilles ! ». C’est pour cela qu’au taxi qui s’impatiente et veut repartir, Doc, le regard aimanté vers la jeune femme qui danse, répond : « Rien ne presse ». La patrouille de police le repère bientôt et l’arrête.

La danse a ceci de provoquant et de spectaculaire pour le regard masculin qu’elle libère les jambes des femmes et met en mouvement des parties du corps comme les seins ou le ventre qui, décence oblige, ne devaient jamais bouger. Les premiers films de cinéma témoignent de cet attrait tout autant que de la censure qui les frappait. Ainsi, en 1894, Annabelle Whitford (ou Annabelle Moore, dite Annabelle) dans Danse serpentine (de  William Kennedy Laurie Dickson) imitait Loïe Fuller dans sa fameuse danse qui dévoilait les jambes, spectacle prisé d’un public masculin, mais moralement condamné. D’ailleurs deux ans plus tard, en 1896, Fatima Djamile, spécialiste de la danse du ventre, a vu sa prestation filmée censurée avec des caches au niveau du bas-ventre et de la poitrine.

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En 1956, dans Et Dieu… créa la femme (de Roger Vadim), la danse est tout aussi sensuelle : Juliette Hardy (Brigitte Bardot) est mariée au timide Michel Tardieu (Jean-Louis Trintignant) mais a couché avec son frère, le beau gosse Antoine (Christian Marquand). Leur mère l’a donc chassée du logis familial. Juliette erre et, attirée par la musique, elle entre au Whisky Club, la boite de nuit d’Éric Caradine (Curd Jürgens), riche entrepreneur quinquagénaire. C’est là qu’elle entame un mambo endiablé sous le regard d’Éric et bientôt de Michel qui arrive avec un revolver, lui demande d’arrêter sa danse, tire, mais Éric s’interpose et prend la balle.

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La danse est l’expression de la liberté chez Juliette. Auparavant, dans la boutique de journaux et de livres où elle travaille et s’ennuie, elle avait esquissé quelques pas avec sa copine Lucienne (Isabelle Corey) ; c’est au bal, lorsqu’elle danse avec Antoine, qu’elle l’embrasse et qu’ils se promettent de passer la nuit ensemble. Lors de son mambo final, elle ouvre sa jupe sur le devant pour libérer ses jambes et ses mouvements, elle remonte ses mains le long de ses cuisses… Michel Cieutat rappelle que la scène fit scandale : « La séquence symbolisait alors ouvertement l’accouchement pénible d’une femme nouvelle qui tentait (vainement) d’échapper à l’éthique en cours » (« 50 films qui ont fait scandale », Gérard Camy (coord.), CinémAction, n°103, 2e trimestre 2002).

La danse traduit la liberté seulement sexuelle – mais c’est déjà quelque chose pour l’époque – de Juliette. Sinon, aucun homme ne la considère comme une vraie personne : Éric lui offre une voiture miniature quand elle réclame une vraie automobile et n’en finit pas de commenter sa personnalité, entre admiration et paternalisme : « Elle n’arrivera jamais à rien, elle n’aime pas l’argent » ; « Elle a le courage de faire ce qui lui plaît, quand ça lui plaît » ; « Elle manque terriblement de tendresse, elle aurait besoin de quelqu’un qui la comprenne, qui la dirige » ; « Il faudrait qu’un homme se prive de sa liberté pour conserver la sienne » ; « Cette fille-là est faite pour perdre les hommes ». Antoine la méprise tout en la désirant : « Ce genre de filles, on se les envoie un soir et après, on n’y pense plus ». Michel, son mari, lui dit : « Tu n’es qu’un petit chat ». Même Juliette se dévalorise puisqu’elle confie à son futur mari : « Il y a quelque chose de trop fort en moi qui me pousse à faire des bêtises » et avoue qu’elle a surtout peur d’elle-même.

Les injonctions masculines sont unanimes : Éric prévient que « Si j’étais ton mari ou ton père, je te ficherais une bonne correction » et le prêtre que Michel va consulter conclut : « Cette jeune femme est un peu comme un jeune animal, il faut la dominer, tu n’es pas encore un homme ». C’est donc ce que fait Michel pour arrêter la danse de Juliette : il la gifle à quatre reprises. Juliette esquisse un sourire comme si elle lui signifiait qu’il était enfin un homme et qu’il avait compris. Et il la ramène à la maison.

La danse féminine a ceci de particulier qu’aux États-Unis, c’est l’homme qui se retrouvait en prison, mais, en France et six ans plus tard, c’est toujours la femme qui est enfermée.

Marc Gauchée

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