Libération mon cul ! comme aurait dit Zazie


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En conclusion de son ouvrage, Liberté, égalité, sexualité. Révolutions sexuelles en France 1954-1986 (La Musardine, 2016), Marc Lemonier écrit : « Toutes les libertés ont été conquises. Il ne reste plus qu’à les défendre ». La fin des années 1980 était donc réduite à ça pour les forces de progrès : la défensive. Même en politique, ça donnait François Mitterrand se faisant réélire en 1988 pour un second septennat sur le thème de la défense des acquis sociaux. C’était comme ça à l’époque. Alors que le néolibéralisme thatchéro-reaganien triomphait, on nous faisait croire que la meilleure des attaques c’était la défense ! Dans les années 1980 d’accord, mais en 2016, lorsque paraît le livre de Marc Lemonier, il est étrange de ressortir la même stratégie défensive aussi peu pertinente et aussi inefficace que fut déjà, en son temps, la ligne Maginot.

On aurait aimé croire que lors de ces années 1954-1986, les choses ont été simples et rectilignes, comme lorsque, pour continuer avec le parallèle politique, Jack Lang affirmait sans rire que « Le 10 mai, les Français ont franchi la frontière qui sépare la nuit de la lumière » (17 novembre 1981). Le cinéma français vient rappeler que, malheureusement, ces années de libération avant tout sexuelle et masculine, n’ont pas toujours correspondu à des années d’émancipation. Beaucoup de films furent même ambivalents, présentant certes des personnages de femmes libres de leur corps – ce qui n’était déjà pas mal et constituait un progrès – mais dont la vie était encore largement dépendante d’un homme qui commandait.

Le film qui marque l’entrée dans la période de révolution sexuelle est Et dieu créa la femme (de Roger Vadim, 1956). Juliette Hardy (Brigitte Bardot) est une jeune femme vêtue sans contrainte, dégrafant sa jupe pour libérer ses jambes et danser le mambo, couchant librement… Mais comme le chantera Cookie Dingler en 1984, « Être une femme libérée tu sais c’est pas si facile » ! Pas si facile en 1956 déjà, parce que Juliette serait dotée d’un caractère enfantin justifiant la tutelle masculine. « Il y a quelque chose de trop fort en moi qui me pousse à faire des bêtises » dit-elle. Le prêtre la qualifie même de « jeune animal ». Et cette jeunesse appelle la présence d’un homme, d’un adulte mâle qui sait la corriger. Ainsi, son mari, Michel (Jean-Louis Trintignant) met un terme audit mambo et décoche quatre gifles à Juliette avant de la ramener à la maison, au foyer conjugal. Fin du film.

Vingt-trois plus tard, la femme libérée ressemble encore à celle de 1956. Bien sûr, vague pornographique oblige, les scènes de nu et de coït sont directement montrées et détaillées, mais le gendarme et tuteur masculin est bien toujours là, même s’il s’est réfugié dans un cinéma de fantasmes. Ainsi dans Une hôtesse très spéciale (de Reine Pirau alias Pierre Unia, 1979), Éléonore (Céline Longa alias Céline Gallone) mène une vie complètement libre, drague et couche avec qui elle veut… jusqu’à ce que, dans la scène finale, son fiancée (Pierre Zalès alias Pierre Gonzalès) la sorte d’une partouze qui s’esquissait sur son lieu de travail, la ramène à la maison, la frappe à coups de ceinturon avant que le couple s’ébatte et qu’Éléonore lâche : « Oh mon amour, je t’aime ». Fin du film.

Comédie dramatique ou fantasme pornographique, en 1956 comme en 1979, la femme est frappée par son compagnon. En 1956 comme en 1979, elle ne semble attendre que ça pour, enfin, lui exprimer ses plus tendres sentiments. Décidément non, en matière de représentations, toutes les libertés n’ont pas été conquises.

Marc Gauchée

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