[Les (autres) certaines tendances] Quand les personnages féminins ne sont que des archétypes


ANousLesGarconsCCT

Le film À nous les garçons (de Michel Lang, 1985) raconte l’histoire de deux jeunes femmes de 17 ans qui aiment un même garçon, Cyril. Mais les deux copines n’incarnent pas des personnages à la psychologie complexe et nuancée, elles ne sont que les archétypes de deux attitudes caricaturalement  opposées.

Ainsi Stéphanie (Valérie Allain) est délurée, affiche ostensiblement ses désirs et ses choix et ne tarde pas à coucher avec Cyril (Franck Dubosc). D’ailleurs, dès la première scène, elle fait l’amour dans les vestiaires de la patinoire, avec le joueur N°3 de l’équipe de Cyril, pendant le match de hockey. Et quand elle revient s’asseoir dans les tribunes, elle explique à Véronique qui lui demandait où elle était : « Je fatigue l’adversaire ». Elle résume plus tard sa philosophie vis-à-vis des hommes : « De toutes façons ce sont tous des salauds, il faut se battre contre eux avec leurs propres armes ». Il faut reconnaître que l’exemple paternel  (Roland Giraud) incite à entretenir cette guerre des sexes : il trompe sa femme avec Laurence (Claire Vernet), employée de son magasin d’antiquités.

Si Stéphanie ferme sa porte au nez du joueur N°3 que Cyril a eu la « délicatesse » d’envoyer à sa place pour coucher avec elle quand il la quitte, elle se prépare, à la fin, à accueillir l’ami de la famille, Aldo, Italien certes marié mais séduisant. Pour elle, c’est reparti pour un tour.

À l’inverse, Véronique (Sophie Carle) est beaucoup plus réservée et elle va tomber secrètement  amoureuse de Cyril. Il lui faut, d’abord, rompre avec son petit ami théâtreux, Marc (Jean-Noël Brouté) qui, jaloux, fait preuve de la même « délicatesse » masculine de Cyril, car il croit que Véronique couche avec des amants plus âgés : « T’es une belle salope. Tu te tapes des vieux maintenant ! ». Véronique est tout le contraire de Stéphanie. Ainsi, au début, pendant le match de hockey, Stéphanie explique à un garçon qui commençait à draguer Véronique dans les tribunes de la patinoire : « Elle est prise, elle est fidèle, elle ne couche pas ».

À la différence de Stéphanie, Véronique est vierge, c’est ce qu’elle confie à Cyril après lui avoir avoué que ces histoires d’amants plus âgés ne sont que des mensonges. Le couple romantique avec la femme vierge peut donc (enfin) coucher ensemble : Véronique rejoint Cyril à Amsterdam, leur union charnelle et sentimentale marquant la fin du film.

Bien sûr de tels archétypes grotesques sont inhérents au genre : la comédie sexuelle adolescente qui n’oublie quand même jamais de rester romantique et familiale. Mais Geneviève Sellier, historienne du cinéma, a montré comment ces archétypes pouvaient aussi se retrouver dans le « cinéma d’auteur ». Ils empruntent alors au XIXe siècle le traitement « flaubertien » des personnages féminins : même lorsqu’elles sont protagonistes de l’histoire, le réalisateur adopte « un regard de sociologue » qui réduit ces femmes à des personnages aliénées socialement et sexuellement, sans véritable individualité (« Images de femmes dans le cinéma de la Nouvelle vague », Clio, histoire, femmes et sociétés, 10/1999). Les Bonnes femmes de Claude Chabrol (1960) est, à ce titre, exemplaire : « Si le cinéaste réserve ses traits les plus acérés aux hommes dont ces jeunes filles sont immanquablement les victimes (chacune à leur manière : en les épousant, en acceptant de coucher avec eux, ou en se faisant étrangler par eux), l’absence totale de conscience de leur situation chez ces dernières, même fugitivement, place immanquablement le spectateur en position de supériorité. Et le fait de ne leur donner le choix qu’entre de minables don juan, une réplique de Monsieur Homais ou un psychopathe, témoigne de la dimension manipulatoire du film » (ibid.). C’est pourquoi Geneviève Sellier voit dans le film de Claude Chabrol, « l’exemple le plus abouti de la posture moderniste construite sur deux pôles opposés : le regard d’un créateur masculin sur un féminin aliéné » (« Genre, modernisme et culture de masse dans la Nouvelle vague », Nouvelles questions féministes, 2003/1).

En 1841, Mémoires de deux jeunes mariées, tome II de « La Comédie humaine » d’Honoré de Balzac, raconte l’histoire de deux amies de couvent : Louise de Chaulieu et Renée de Maucombe. Louise se perd dans la vie mondaine parisienne et les aventures. Mais Renée se marie en province et mène une vie paisible réduite à deux événements : « Les enfants souffrent ou les enfants ne souffrent pas ». Les personnages sont archétypaux, comme l’écrit Renée : « De nous deux, je suis un peu la Raison comme tu es l’Imagination ; je suis le grave Devoir comme tu es le fol Amour ». Le « regard de sociologue » semble ainsi traverser les siècles, les arts, les types d’auteur et toucher la culture française qu’elle soit savante ou populaire.

Marc Gauchée

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