[Comme un écho] Le Cinéma pornographique, « vaccine » de l’ordre bourgeois


JeSuisFrigidePourquoia

Tout montrer. Enfin. Sans fausse pudeur, sans prétexte hypocrite. Ne plus couvrir ce sein – et le reste – que, désormais, je saurais voir. Le cinéma pornographique marque la fin d’une histoire, l’aboutissement d’un chemin vers l’explicite lorsque le cinéma en salle rejoignait, à la fin des années 1960 et au début des années 1970, ce que les messieurs pouvaient déjà voir au sein des maisons closes depuis le début du XXe siècle. Le « hardcore » est porteur de cette évolution, de la mise en images des fantasmes et de l’imagination érotique. Mais cette révolution visuelle a-t-elle pour autant changé les mœurs ? Le « porno à la française » n’a-t-il pas, en fait, multiplié le spectacle des corps sans en changer l’esprit ?

En 1972, Max Pécas vient de réaliser Je suis une nymphomane (1970) et entend poursuivre dans la même veine pornographique à prétexte psychologisant avec Je suis frigide, pourquoi ?. Quant à Jean Rollin, il rêvait de vampires mais l’époque était à la fesse et il réalise donc Vibrations sexuelles en 1976.

Pourquoi choisir ces deux films ? Parce que Je suis frigide, pourquoi ? raconte la guérison de Doris (Sandra Jullien) qui, après un viol, n’arrive plus à atteindre l’orgasme quand elle fait l’amour. Et parce que Vibrations sexuelles raconte la guérison d’un patient (Alban Ceray) qui, depuis un rêve érotique où il rejoignait deux femmes dans leurs ébats, n’arrive plus à trouver « l’accord physique et mental » quand il fait l’amour. Voilà donc un point de départ commun aux deux films : une femme et un homme  qui couchent (ce sont des films pornographiques, donc il faut en avoir pour son argent), mais qui ne sont pas heureux. Les deux films font le constat que la consommation de corps ne fait pas forcément le plaisir et encore moins le bonheur.

Dans Je suis frigide, pourquoi ?, Doris décide de multiplier les aventures en devenant prostituée dans l’espoir de rencontrer, enfin, l’homme qui la fera jouir. Dans Vibrations sexuelles, c’est la psychanalyste (Brigitte Lahaie) qui conseille au patient de multiplier les expériences et les partenaires. En vain, le patient jouit sans passion et la psychanalyse doit admettre qu’elle s’est trompée.

En revanche, dans Je suis frigide, pourquoi ?, le psychanalyste, « spécialiste de la psychosomatique » que finit par consulter Doris, lui fait reconnaître qu’elle aime Éric (Jean-Luc Terrade), son violeur, et qu’elle doit donc le retrouver, car l’homme au divan en est persuadé : « Je suis sûr que vous y avez pris du plaisir ». La suite du film montre à quel point il a raison : Doris suit Éric sur le lieu même de son viol, cède à nouveau et finit par lui lâcher après avoir joui : : « Éric, je t’aime ».

Dans Vibrations sexuelles, la psychanalyse diagnostique chez son patient « une espèce de nouveau romantique » et, lorsqu’il se déclare, elle accepte de se marier avec lui en expliquant : « Le mariage est une chose très ridicule, une concession à notre société bourgeoise et policière. Mais, dans ce cas précis, il ne s’agirait pas d’un accord avec l’ordre établi, mais du symbole de notre désir commun ». Ils se marient donc et couchent ensemble. Chacun disant à l’autre : « Je t’aime ».

Les deux films ont la même fin amoureuse et strictement conventionnelle : la femme et l’homme forment un couple ne séparant plus le sexe et l’amour. Malgré les scènes de débauche qui ont agrémenté ces films, l’ordre moral est finalement rétabli. Le cinéma pornographique n’a pas fait la révolution, au contraire, il est assimilable  à une  « vaccine » contemporaine. Cette figure de rhétorique du monde bourgeois que Roland Barthes définissait ainsi dans Mythologies (Seuil, 1957) : « On immunise l’imaginaire collectif par une petite inoculation de mal reconnu ». Le cinéma X de Max Pécas et Jean Rollin procède de cette « inoculation » et il rejoint ainsi la morale jésuite énoncée par Roland Barthes : « Prenez des accommodements avec la morale de votre condition, mais ne lâchez jamais sur le dogme qui la fonde ».

Joe Gillis

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