[Chrono] La Mort vous va si mal


Les disparitions cinématographiques chronologiquement concomitantes permettent d’approcher les ressorts de la notoriété et de la popularité, de comprendre ce qui fait que l’actualité retient un nom et en passe sous silence un autre, mais elles permettent aussi de décrypter la politique éditoriale d’un journal. Quelques exemples avec les unes de Libération.

10 octobre 1985, Orson Welles et Yul Brunner meurent, mais c’est le réalisateur américain qui l’emporte sur l’acteur américain à la une du 11 octobre 1985.

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Pas étonnant vue de France. Depuis que les réalisateurs de la Nouvelle vague ont réussi à faire croire qu’ils étaient les seuls auteurs de leurs films, l’« auteur » est quasiment sacralisé dans l’Hexagone et les comédiens sont réduits aux rôles d’interprètes. Même une comédienne comme Dany Carrel qui, en son temps, s’était pourtant faite bien critiquée dans Porte des Lilas par Éric Rohmer et dans Pot Bouille par François Truffaut, reconnaît : « Au cinéma, l’acteur s’engage dans un tunnel dont il ne connaît pas l’issue. Tout est entre les mains du metteur en scène. Lui seul est maître du film » (L’Annamite, Robert Laffont, 1991). Bref Yul Brunner n’a pas droit à la une alors que, francophile, il repose dans le cimetière de l’Abbaye royale Saint-Michel de Bois-Aubry en Touraine.

La même logique s’impose lorsque, le 31 octobre 1993, meurent le réalisateur Federico Fellini et le jeune premier River Phoenix. L’Europe, fidèle à sa « politique des auteurs »  met plutôt en une Fellini quand l’Amérique, fidèle à sa passion pour les « destins tragiques du star system » met plutôt en une River Phoenix.

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La supériorité du réalisateur sur le comédien se vérifie encore le 30 juillet 2007 quand  disparaissent Michel Serrault, Ingmar Bergman et Michelangelo Antonioni. La une du 31 juillet est consacrée à Bergman quand le comédien ne bénéficie que d’un bandeau. Et le 1er août, une une de rattrapage est consacrée à Antonioni.

Daniel Toscan du Plantier qui n’est pas un réalisateur, n’aura donc droit qu’à un bandeau le 12 février 2003 au lendemain de sa disparition, mais, du coup, il réussit quand même à éclipser la mort de Max Pécas survenue le 10 février. Pécas était pourtant réalisateur, mais de films comme Je suis une nymphomane ; Embraye bidasse, ça fume et On se calme et on boit frais à Saint-Tropez.

D’une façon générale, les décès liés à la culture dite « populaire » ne font que rarement la une de Libération ou alors il faut que ce soit cette culture « populaire » qui a conquis une dimension mythique par son succès planétaire et donc plutôt américaine. C’est ainsi que la une du 26 juin 2009 est consacrée à Michael Jackson, sans un mot pour Farrah Fawcett décédée, comme lui, la veille, le 25 juin 2009. Certes, la dimension et la renommée de ces deux personnalités étaient très inégales et expliquent le choix éditorial.

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C’est aussi ce décalage de renommée au sein de la même catégorie de « culture populaire » qui mène à choisir d’afficher en une, le 28 décembre 2016, Carrie Fisher sans mentionner l’autre décès survenu le même jour, le 27 décembre, celui de Claude Gensac. La princesse Leia l’emportait sur la rituelle épouse de Louis de Funès.

Marc Gauchée

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