[Comme un écho] Comment les hommes qui se rêvent « artiste » se débarrassent des femmes qui les ont aidés


Artistes

En 1961, dans Cocagne (de Maurice Cloche), Marc-Antoine (Fernandel), chauffeur d’une benne de nettoiement à Arles, mène une vie tranquille auprès de sa femme italienne, Mélanie (Leda Gloria) et de leurs deux enfants. Mais Marc-Antoine se découvre des talents de peintre en remplaçant le tableau de Fanny volé dans le bistro des boulistes locaux. Le voilà qui s’enfuit en Camargue avec Hélène (Dora Doll), la jeune serveuse qui croit en son génie et l’encourage à vivre sa nouvelle vocation.

En 1985, dans 37°2 le matin (de Jean-Jacques Beineix), Zorg cumule de petits emplois minables quand Betty (Béatrice Dalle) découvre ses cahiers d’écriture romanesque, croît au grand auteur et l’aide à publier son œuvre.

Hélène comme Betty sont au service de leur « Artiste ». Hélène explique ainsi : « Il a tous les droits ! » ; « Il aurait pu me rendre aveugle » et elle lui dit : « C’est plus vous qui commandez, c’est votre œuvre ». Quant à Betty, elle oblige Zorg a abandonner ses petits boulots, tape son manuscrit à la machine et l’envoie aux éditeurs : « J’attends pas seulement d’un type qu’il me baise » et « Mais comment tu veux que j’t’aime si je peux pas t’admirer ? », bref elle est tout autant persuadé du génie de son homme qu’Hélène !

Les deux films finissent pourtant par le congé donné brutalement à ces groupies si dévouées, mais avec des degrés de violence différents. Hélène est vite renvoyée quand Mélanie vient récupérer son mari. Elle a beau affirmer qu’il est normal de quitter sa femme quand on est un artiste : « Ils le font tous ! ». Elle a beau prévenir Marc-Antoine quand il flanche : « Vous n’avez pas le droit de vous sacrifier ! ». Elle a beau le qualifier de « génie », Marc-Antoine finit par l’expédier d’un « Tu as le génie de l’embrouille ! ». Autrement radical est le congé donné à Betty : Zorg l’étouffe sous un oreiller pour la « libérer » puisqu’elle est devenue folle et s’est arraché un œil !

Une autre différence réside dans le dénouement pour les deux hommes. En 1961, Marc-Antoine constate qu’il n’est pas fait pour être peintre et il reprend sans remords sa vie simple d’avant. Mais en 1985, Zorg s’assoit à son bureau, se remet à écrire en compagnie d’un chat blanc et il entend la voix de Betty : « T’étais en train d’écrire ? » (« 37°2 le matin, Le ʺbacklashʺ à la française », genre-ecran.net, 16 novembre 2018).

Hélène et Betty disparues, Marc-Antoine et Zorg peuvent accomplir leur destin, enfin libérés de ces femmes qui croyaient pourtant en leur talent. Le premier pour se vouer à sa famille retrouvée, conformisme pré-mai 68 oblige. Le second pour se lancer dans l’écriture, développement personnel post-mai 68 oblige. Mais la constante en 1961 comme en 1985 est la primauté accordée à la réalisation du destin masculin sur la réalisation du destin féminin.

Marc Gauchée

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