La Trilogie des Caroline chérie : une femme libérée… et conventionnelle (1/2)


TrilogieCaroline

Dans son ouvrage, L’Intimité à l’écran. Une histoire de la représentation de la sexualité au cinéma (Nouveau monde éditions, 2017), Alain Brassart reconnaît en Martine Carol « le premier sex symbol français » à travers notamment son personnage de Caroline de Bièvre. Car Caroline vit une sexualité à la fois libérée et conventionnelle et possède donc des caractéristiques contradictoires : « Elle séduit les spectateurs par sa beauté et sa sensualité mais permet aux spectatrices de s’identifier aux personnages qu’elle incarne ». Elle est cette femme qui, dans un monde en transformation, celui de la Révolution française puis du Consulat et de l’Empire napoléonien, est à la recherche d’un véritable amour sensuel. Ce que résument les rassurants slogans des affiches : « Inconstante et fidèle » ou encore « Dix amants, un seul amour ».

***

Alfred Greven, Allemand passionné de cinéma, participe à la découverte de Martine Carol (Jean-Louis Ivani, Continental Film. L’incroyable Hollywood nazie, Lemieux éditeur, 2017). C’est ainsi qu’il emploie celle qui s’appelle encore Maryse Arley comme figurante dans Le Dernier des six (de Georges Lacombe, 1941) et Les Inconnus dans la maison (d’Henri Decoin, 1942). Il faut attendre les années 1950 pour que Martine Carol accède au statut de star à l’érotisme torride (pour les années 1950) avec Caroline chérie de Richard Pottier en 1951 et Un caprice de Caroline chérie de Jean Devaivre en 1953. Le dernier film de la trilogie, Le Fils de Caroline chérie de Jean Devaivre en 1955 se contente de tirer profit de la réputation des deux précédents, mais sans Martine Carol au générique. Son absence et – nous le verrons plus loin – l’absence de scènes dénudées expliquent sans doute que Le Fils de Caroline chérie ne fit que 1,6 millions d’entrées en salles alors que Caroline chérie établit le record de la trilogie avec 3,6 millions entrées suivi d’Un caprice de Caroline chérie avec 2,8 millions d’entrées (boxofficestory.com).

Les désirs d’une femme

Le premier trait de caractère de Caroline de Bièvre est d’être une femme qui non seulement ose parler de ses désirs, mais ose également les vivre. Dans la société des années 1950, ce personnage féminin propose donc une séduisante voie d’émancipation.

Dès les toutes premières scènes de Caroline chérie, une servante caractérise son personnage : « Mademoiselle Caroline est indomptable ». Lors de la première rencontre avec Gaston de Sallanches qui va devenir l’amour de sa vie, Caroline n’hésite pas à se coucher près de lui alors qu’il s’est réfugié au grenier pour dormir. La pointe de son téton sort de la robe de Caroline et elle lui demande : « Qu’est-ce que j’ai fait de mal ? Puisque cela me faisait plaisir ».

Dans Un caprice de Caroline chérie, Caroline n’apprécie pas du tout que Gaston se glisse dans le lit de la comtesse Lélia de Monterone (Denise Provence) et se fasse passer pour son amant alors même qu’il s’agit seulement d’échapper aux insurgés italiens venus fouiller la maison à la recherche de soldats français. Du coup, Caroline part en ville chercher le beau danseur Livio pour se venger !

En l’absence de Caroline, cette liberté est incarnée, dans Le Fils de Caroline chérie par la duchesse Laure d’Albuquerque (Sophie Desmarets) qui affirme qu’elle n’a pas de morale, qu’elle a mauvaise réputation et que c’est justifié « parce qu’il m’arrive de faire ce que les autres se contentent d’avoir envie ». Mais la liberté de Caroline est évoquée par le général Gaston de Sallanches qui ne cède pas aux avances de la duchesse : « Par superstition et dans l’espoir [que Caroline qui est désormais son épouse] me rendra la pareille ».

Comme l’analyse Alain Brassart, cette liberté qui plaît plutôt aux spectatrices est l’occasion de scènes érotiques qui plaisent plutôt aux spectateurs.

L’érotisme des années 1950

C’est d’ailleurs l’absence de telles scènes érotiques dans le troisième opus de la trilogie qui expliquerait son moindre succès public. En 1955, les affiches aux décolletés racoleurs ne suffisent plus à tromper les spectateurs. Cela dit, l’érotisme des années 1950 reste très mesuré, plus allusif et furtif qu’explicite.

Dans Caroline chérie, outre la scène du grenier déjà mentionnée, Caroline se déshabille à contre-jour quand, fuyant la Révolution, elle se réfugie chez Madame de Coigny (Marie Déa), laissant voir la silhouette de son corps nu. Plus tard, en fuite et arrêtée par les royalistes vendéens, leur chef Pont-Bellanger, doutant de sa véritable identité, lui ouvre sa chemise révélant sa poitrine.

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Dès la première scène d’Un caprice de Caroline chérie, Caroline et son amie Paolina (Véra Norman) sont allongées sur le ventre, dans l’herbe, laissant voir leurs deux décolletés. Dans ce deuxième opus, le corps de Martine Carol est régulièrement mis en scène. Quand le danseur Livio vient lui demander ses instructions pour organiser le ballet du soir, Caroline se rhabille dans la pièce d’à côté, mais Livio profite du spectacle par un jeu de miroirs. Quand Caroline doit se déguiser et donc changer sa robe de bal dans une guérite contre la tenue n°1 de jeune tambour, Gaston s’aperçoit qu’elle ne porte pas de culotte et elle lui répond : « Mais mon chéri, sous une robe de bal, je ne peux tout de même pas porter des caleçons longs ». Quand réfugiée avec son mari chez la comtesse de Monterone, Caroline dort dans le même lit que Gaston, elle laisse voir un sein qu’elle cache aussitôt dès qu’elle se lève, mouvement de pudeur qui vient corriger la timide audace précédente dans le plus pur style de l’érotisme des années 1950.

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Enfin Martine Carol tourne deux scènes de bain en 1953 dans des films à prétexte « historique ». Ainsi dans Lucrèce Borgia (de Christian-Jaque), elle prend son bain en public et le film fait 3,6 millions d’entrées en salles ! Dans Un caprice de Caroline chérie,  Caroline prend son bain en privé pour se préparer au bal du 14 juillet… Du coup, Pierre-Marie Gerlier, cardinal-archevêque de Lyon, qualifia les films de Martine Carol de « pornographiques » (« L’érotisme dans le cinéma français, 1945-1959 », Richard d’Ombasle, CinÉrotica, n°2, novembre 2008). Car, une constante demeure : le bain qu’il soit public ou privé, sert de prétexte pour montrer un corps féminin nu. Et voilà pourquoi « la scène du bain qui sert d’abord à laver le corps, permet surtout de se rincer l’œil » (« Le Bain féminin ou quand le cinéma traque l’intime », cinethinktank.com, 26 décembre 2015).

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Ces scènes érotiques servent le voyeurisme des spectateurs. Mais la trilogie peut aussi les rassurer : toutes les audaces et les désirs de Caroline sont strictement encadrés par des hommes qui conservent ainsi leur place et leur pouvoir traditionnels.

À suivre…

Marc Gauchée

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