La Trilogie des Caroline chérie : une femme libérée… et conventionnelle (2/2)


Dans son ouvrage, L’Intimité à l’écran. Une histoire de la représentation de la sexualité au cinéma (Nouveau monde éditions, 2017), Alain Brassart reconnaît en Martine Carol « le premier sex symbol français » à travers notamment son personnage de Caroline de Bièvre. Car Caroline vit une sexualité à la fois libérée et conventionnelle et possède donc des caractéristiques contradictoires : « Elle séduit les spectateurs par sa beauté et sa sensualité mais permet aux spectatrices de s’identifier aux personnages qu’elle incarne ». Elle est cette femme qui, dans un monde en transformation, celui de la Révolution française puis de l’Empire napoléonien, est à la recherche d’un véritable amour sensuel. Ce que résument les rassurants slogans des affiches : « Inconstante et fidèle » ou encore « Dix amants, un seul amour ».

***

Caroline de Bièvre est une femme libre, mais plusieurs indices tendent à prouver que cette liberté demeure sous contrôle masculin. Le premier signe figure dès le générique de Caroline chérie qui commence par la liste des… comédiens en indiquant : « Avec Messieurs » ! Dans la trilogie, toutes les audaces et les désirs de Caroline sont strictement encadrés par des hommes qui conservent ainsi leur place et leur pouvoir traditionnels. Les motifs anciens persistent donc.

La femme-enfant

La première manière pour déminer l’audace d’un portrait de femme libre est de la désigner comme un enfant capricieux. Son caractère enfantin maintient le classique « couple incestueux » du cinéma français des années 1930 qui unit un homme mûr avec une femme qui ne l’est jamais assez (Noël Burch et Geneviève Sellier, La Drôle de guerre des sexes du cinéma français : 1930-1956, Nathan Université, 1996).

C’est ainsi que, dans Caroline chérie, lors de la première rencontre entre Caroline et Gaston dans le grenier, là où Caroline laisse entrevoir un téton, Gaston lui demande de se rajuster et explique : « Vous comprendrez quand vous serez une grande fille ». Quand Caroline veut empêcher Gaston de partir combattre les Autrichiens, ce dernier lui dit : « Vous êtes un bébé Caroline ». Plus tard, réfugiée dans la « pension » du docteur Belhomme pour échapper à la guillotine, Caroline est aidée par l’aristocrate De Boimussy qui finance son séjour et devient son amant. De Boimussy la décrit comme « Une pauvre petite fille qui a peur » et lui dit : « Toi, tu as seulement à être une petite fille et à te laisser aimer ».

Dans Un caprice de Caroline chérie, au titre déjà évocateur, alors que les soldats de son mari font une pyramide humaine avec grandes difficultés pour accrocher des guirlandes à l’occasion de la fête du 14 juillet à Prétorbia en Italie, Caroline passe devant eux et dit que, finalement, elle préfère les lustres sans guirlande.

Même si Caroline n’apparait pas dans Le Fils de Caroline chérie, les personnages féminins ont toujours ce caractère capricieux et enfantin. Dès la première scène du film, alors que l’arrivée des troupes françaises est imminente en Espagne, la comtesse d’Aranda (Germaine Dermoz) ordonne avant tout à ses domestiques de plier ses robes correctement. Quand Juan (le fils de Caroline interprété par Jean-Claude Pascal qui interprétait Livio dans Un caprice de Caroline chérie !) s’engage dans l’armée française, il dit adieu à la jeune Pilar (Brigitte Bardot) en lui demandant de penser à lui… et de devenir plus grande. Plus tard, en captivité sur l’île de Cabrera, Juan évoque le souvenir de Pilar : « Pilar était la plus tendre, la plus douce, la plus folle aussi. Bien sûr, c’était encore une petite fille ».

Enfin, les femmes n’oublient jamais leur « devoir ». Ainsi, échappés des mains des guérilleros, Juan et la jeune paysanne Térésa (Magali Noël) finissent par se réfugier dans une cabane où la première réflexion de Térésa est : « Ici on sera bien, évidemment, il faut faire un peu de ménage » !

L’homme violent

Tous les personnages masculins de la trilogie assument leur rôle traditionnel qui fait de l’homme le chasseur et de la femme la proie. Comme le résume le lieutenant français Tinteville dans Le Fils de Caroline chérie : « Moi, j’aime les filles faciles qui ne s’offrent pas ». Dès lors, pas étonnant que la violence soit présente tout au long de la trilogie.

Dans Caroline chérie, Caroline fuit la Révolution et Jules, un postillon, lui fait croire qu’elle a été reconnue, l’entraîne avec lui et la viole. Quand, à la fin, Gaston la retrouve, Caroline, dans un souci de ne rien cacher à celui qui va devenir son mari, lui énumère tous ses amants. Aussitôt Gaston la traite de « Putain, sale petite putain ! » et la gifle… Même si, précédemment, elle l’a surpris dans les bras d’une maîtresse, Madame de Coigny (Marie Déa) ! Dans Le Fils de Caroline chérie, c’est Térésa qui est insultée par un guérillero pour avoir tenté de délivrer Juan : « Il te plaisait le beau marquis, petite putain ! ».

Dans Un caprice de Caroline chérie, le danseur et partisan Livio embrasse de force Caroline à deux reprises. Quand, plus tard, elle erre dans la ville à la recherche de Livio, un premier Italien tente de la violer, elle se croit sauvée par trois hommes masqués, mais ils veulent également la violer.

Caroline3

L’amour d’un homme

La troisième manière d’encadrer la liberté d’une femme est de lui faire renoncer à cette liberté pour l’amour d’un homme et la réalisation d’un bonheur conjugal exclusif. Et c’est cette stratégie dramatique qui traverse tous les films de la trilogie.

À la fin de Caroline chérie, bien qu’insultée et giflée par Gaston, Caroline lui affirme : « Je veux être ta femme » !

Pour Livio, dans Un caprice de Caroline chérie, c’est une évidence, les femmes ne peuvent se réaliser que grâce à un homme, lui en l’occurrence : « Tu as envie de moi et je ne t’ai pas encore touchée, alors tu te fais tendre comme ma petite sœur ». Notons au passage que Livio explique son attitude par la faute de femmes qui se sont moquées de lui, ce qui lui a fait comprendre que « C’est depuis que je les méprise que je les ai » ! Quant à Caroline, elle n’en finit pas de vanter son come back amoureux vers son mari. À Livio qui pourtant la tentait bien, elle avoue : « Il fallait que je sois près de vous pour que je réalise que c’est mon mari que j’aime ». À Gaston, elle lui confie : « Ce que je me sens chaste et prude maintenant. Mais toi, tu es mon mari, j’ai le droit de te toucher » ; « Ce que c’est bon d’être honnête » et finit par : « Oh mon chéri, il n’y a que toi, il n’y a que toi ».

Mais c’est dans Le Fils de Caroline chérie que quasiment toutes les femmes renoncent à leurs projets pour l’amour d’un homme. La duchesse Laure d’Albuquerque (Sophie Desmarets) avoue d’ailleurs à Juan qu’avec des yeux comme ça, « Il y aura toujours une femme qui te sauvera ». Conchita d’Aranda (Micheline Gary) aime Juan, mais le surprend en train d’embrasser Térésa, elle décide de le quitter : « Adieu mon chéri », lui révèle qu’il est le fils de Caroline et entre au couvent ! Lorsque deux sœurs espagnoles hébergent dans leur château Juan et le lieutenant Tinteville en fuite, c’est pour les retenir le temps que les partisans viennent les arrêter. Or l’une des sœurs tombe amoureuse de Juan, « C’est moi qui suis prise au piège », et elle obtient que les Français soient épargnés et simplement remis à l’armée régulière ! Ultime preuve de la soumission féminine, à la fin du film, c’est Pilar qui demande à Juan « Qu’est-ce que je suis donc pour vous, Monsieur, si je ne suis pas votre sœur ? » et c’est bien à l’homme d’assigner un statut à la femme. Il répond « Ma femme ! ».

Fin

Marc Gauchée

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2 commentaires pour La Trilogie des Caroline chérie : une femme libérée… et conventionnelle (2/2)

  1. Caro dit :

    Ahahah ! C’est affreux !
    Merci Marc, j’ai bien ri.
    Allez, je crois que je vais faire un peu de ménage 🙂

  2. RédacBis dit :

    Je découvre le message (j’étais dans la cuisine), merci aussi!
    Et, en plus, si c’est Caro qui l’écrit.

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