Jean-Pierre Mocky en artiste et patron


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Outre la chronique d’un cinéma permanent ancré dans son quartier avec sa faune de clochards, de prostituées, de masturbateurs en salle obscure, de poètes, de doux dingues et autres « fêlés » et aussi, au milieu, quelques amateurs de films, l’ouvrage de Jacques Thorens, Le Brady, cinéma des damnés (éditions Verticales, 2016), livre un portrait du patron des lieux : Jean-Pierre Mocky.

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L’auteur a été projectionniste au Brady à Paris, de 2000 à 2002. Enfin, il a aussi assuré la tenue de la caisse où il pouvait jouer de la guitare et la surveillance de la salle pour évincer ceux dont la tenue n’était plus correcte depuis trop longtemps. Mais revenons à Jean-Pierre Mocky. Dans son cinéma de quartier, le patron « est bordélique, dans la vie comme dans ses films. Au cinéma, cela constitue un trait de son style », bref « le mot ‘normal’ et Le Brady ne se sont pas côtoyés souvent ».

Quand Jean-Pierre Mocky acquiert Le Brady en 1994, la salle est déjà spécialisée dans les films de genre. Des westerns, peplums et polars à son ouverture en 1956, puis le catalogue de la Universal et de la Hammer dans les années 1960 qui lui vaut le surnom de « Temple de l’épouvante ». Dans les années 1970-1980, il se lance dans les doubles programmes avec la formule « 2 films pour le prix d’1 ». Il est « permanent » ce qui autorise son (rare) public à entrer à n’importe quel moment des films projetés. Enfin, il accueille la vague du kung-fu et du polar hongkongais dans les années 1990.

La grande salle fait 100 places et, en 2000, Jean-Pierre Mocky crée une petite salle de 39 places pour y projeter ses films. Les travaux sont décrits par Jacques Thorens comme du bricolage entre improvisation et bénévolat, mais la salle finit par voir le jour. En 2003, c’est l’abandon de la formule de cinéma permanent. Le patron organise alors l’exploitation avec du cinéma l’après-midi et du théâtre le soir… Et revend le tout en 2011.

À travers les plus de 300 pages de cette chronique, 8 chapitres sont consacrés exclusivement à Jean-Pierre Mocky. Il y apparaît provocateur quand, par exemple, il parle des cinéastes de la Nouvelle vague : « Ils étaient des critiques de cinéma, et ils faisaient des films pour sauter des actrices. Moi, je les sautais déjà, c’était ça la différence entre nous ». Anticonformiste aussi : en 1975, il aurait réalisé un film pornographique intitulé Les Couilles en or. Un anticonformiste avec une grande gueule, car « Mocky est l’un des rares à balancer dans un milieu où chacun ferme poliment les yeux sur les choses sales et embarrassantes, étouffe ses opinions de peur d’en subir les conséquences ».

Mais c’est en décrivant la posture de Jean-Pierre Mocky et la position qui en découle que l’auteur vise particulièrement juste. Côté posture, Jacques Thorens explique qu’il joue le jeu du cinéaste maudit, car « tant qu’à subir quelque chose autant s’en servir. D’où cette contradiction apparente chez lui : mettre en avant sa bizarrerie et se plaindre qu’on le traite comme un anormal ». Et côté position, il note que Jean-Pierre Mocky « apporte une vision toujours singulière et dérangeante qui l’empêchera d’être vraiment grand public »… Avant de conclure en confondant le cinéma du boulevard de Strasbourg avec son patron : « Son destin s’apparente curieusement à celui du Brady : dingue et insubmersible ».

Marc Gauchée

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La gueule de l’autre


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[Pré-générique] La Fessée qu’on ne demande qu’à voir


Le pré-générique de La Fessée ou les mémoires de Monsieur Léon, maître-fesseur de Claude Bernard-Aubert (alias Burd Trabaree, 1976) est construit comme un mystère, mais en deux temps.

Le premier temps concerne Monsieur Léon (Antoine Fontaine) et sa mystérieuse double personnalité. Il est d’abord présenté comme un employé de banque, à l’aspect banal, voire sévère, en costume cravate. Une sonnerie retentit, c’est la fin de la journée, il salue son patron et sa collègue depuis le guichet derrière sa vitre. Puis il descend d’un bus un journal à la main. Il jette bien sagement son journal dans une poubelle de rue, achète son pain dans une boulangerie. Ensuite il achète un litre de lait, aimable et souriant avec la crémière.

Mais rentré chez lui, il pousse un soupir de soulagement, disparaît derrière une porte pour réapparaître aussitôt vêtu d’un seul slip orange (du meilleur effet) et s’affale sur son canapé, rompant avec l’image de rigueur à laquelle le spectateur allait s’habituer. Ne serait-il donc pas aussi coincé qu’il en avait l’air à la banque, dans la rue et chez les commerçants ? Enfin, le téléphone sonne, il note un rendez-vous, ouvre un placard et prend un casque et une combinaison de motard… en complète opposition avec le costume strict de banquier vu précédemment. Donc il aurait une double vie ?

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Le second temps du mystère est traité de façon tout aussi elliptique. La moto de Monsieur Léon est garée devant un immeuble dont une seule fenêtre est éclairée. Des cris de femme retentissent qui ressemblent plus à des cris de jouissance qu’à des cris de souffrance. Bientôt, Monsieur Léon ressort alors que la lumière de la fenêtre s’est éteinte et que les cris se sont tus. Il enfourche sa moto et démarre.

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Bien sûr, le spectateur sait qu’il est venu voir un film intitulé La Fessée, donc ce mystère en deux temps n’est qu’un faux mystère. D’ailleurs, la caméra, dans un travelling arrière, précède Monsieur Léon, ex-banquier diurne devenu motard nocturne, et le titre du film apparaît confirmant même que Monsieur Léon est « maître-fesseur ». Mais l’important est de créer l’attente du spectacle de la fessée ainsi promise, de remplir ces ellipses pour enfin voir en action « les vertus surprenantes de la fessée » comme le dit Monsieur Léon.

Le spectateur doit donc passer par ces 4 minutes et 13 secondes de pré-générique avant d’accéder aux spectacles callipyges et classés X, (librement) inspirés de l’Éloge de la fessée de Jacques Serguine (Gallimard, 1973)… dont la citation en exergue était extraite de l’évangile selon Matthieu (VII, 7) : « Frappez, et on vous ouvrira ».

Joe Gillis

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Des films de genres. L’exemple de la trilogie tropézienne de Max Pécas (7/9)


La trilogie tropézienne de Max PécasLes Branchés à Saint-Tropez [1], Deux enfoirés à Saint-Tropez [2] et On se calme et on boit frais à Saint-Tropez [3]- fait partie des films de genre et de genres. Au singulier, parce qu’elle appartient sans aucun doute au nudie qui, selon nanarland.com, est le «  type de film d’exploitation avec des filles se déshabillant à la moindre occasion, tous les prétextes étant bons » . Mais il s’agit aussi de films de genres au pluriel parce que les femmes et les hommes ne sont pas traités également, leurs dialogues, leurs actions comme leurs réactions sont très « genrés ».

Voyeurisme à tous les étages

La première caractéristique du nudie est la place privilégiée laissée aux scènes de voyeurisme. Et, dans l’immense majorité des cas, il faut entendre par voyeurisme des garçons qui regardent des filles. Là encore, la tradition vient de loin, en fait, elle remonte, selon John Grand-Carteret (Le Décolleté et le Retroussé, quatre siècles de gauloiserie, 1500-1870, 1910), au XVIe siècle : un homme regarde par la fenêtre des Femmes au bain dans une gravure de Hans-Sebald Beham. C’est à cette époque qu’apparaît le personnage toujours masculin du « curieux » ou de l’« indiscret » lorsque ces messieurs se sont faits voyeurs pour découvrir l’anatomie féminine.

LesCurieux

Max Pécas s’inscrit complètement dans ces gauloiseries. Son fils, Michel, reconnaît que ses films se vendaient sur la promesse jamais trahie «  de voir des filles à poil  » (Max Pécas, le roi du navet, documentaire de Michel Guillerm, L’Harmattan, 2013). Il faut bien sûr reconnaître que Saint-Tropez, depuis qu’un célèbre gendarme y a fait la chasse aux nudistes (Le Gendarme de Saint-Tropez de Jean Girault, 1964), est aussi le lieu des exhibitions multiples. Là encore, les cartes postales ne viennent pas démentir cette réputation qui ne pouvait que plaire à Max Pécas.

SaintTropez

C’est ainsi que, dans la trilogie tropézienne, devant une fille en robe courte qui laisse voir sa culotte, le pompiste a les yeux fixés sur elle et laisse déborder le plein. Les scènes des deux filles aux seins nus qui rentrent leur planche et de la vendeuse dans la boutique que les garçons font se pencher pour mater ses fesses ont déjà été évoquées  [1]. En regardant les rondeurs fessières d’une skieuse s’éloigner, Paul, distrait, manque de noyer une jeune élève [2]. Le vendeur de Go Sport mate les seins de Juliette quand elle se change dans la cabine d’essayage et un motard profite aussi du spectacle quand Juliette se change dans le taxi pour adapter sa tenue bretonne à Saint-Tropez, sa nouvelle destination [3].

MachinesAMater

Le plaisir est dans le spectacle des corps dévoilés et c’est un plaisir sans retenue puisque le spectateur est invité à en profiter comme tous les hommes sur l’écran ! Les personnages masculins, mateurs patentés, indiquent ainsi au spectateur où il faut regarder et ce qu’il faut regarder. Parfois même, fidèle à son esthétique de la paraphrase, Max Pécas met dans la bouche de ses personnages un commentaire redondant avec ce qui est vu. C’est ainsi que quand, avant de partir à Saint-Tropez, Laura et Christian se disputent devant Antoine, Laura est simplement vêtue d’une serviette qu’elle tient contre sa poitrine si bien que, quand elle part, elle dévoile ses fesses. Antoine en conclut « Elle est peut-être nerveuse, mais elle a un beau cul » [1]. Quand, à la station service, l’auto-stoppeuse Évelyne suit Julius parce que le type avec qui elle était lui avait mis une main aux fesses, Julius lui dit : « Remarquez je le comprends, hein, vous avez un beau cul » [2].

BeauCul

Comme dans tout nudie, toutes les occasions sont bonnes pour déshabiller les actrices et quelquefois les acteurs. Lors de la « folle » course poursuite, les faux-monnayeurs emmenés par Jerry changent de voiture, ils s’emparent évidemment du véhicule d’un couple qui était en train de se tripoter à moitié nu, ce qui permet un coup d’œil sur les seins de la femme puis sur les fesses des deux, plus tard, quand la police les dépasse à son tour [1].

HasardRencontre

Si une fille réclame à Patrice, animateur-radio, un autographe et qu’elle n’a pas de papier, elle soulève son t-shirt, dévoile ses seins, et il lui écrit sur le ventre. Normal. Au night club, le New Jimmy’s où officie en DJ Patrice, une danseuse laisse voir ses seins en dansant. Encore normal. Quand Sandrine sort de sa douche enveloppée dans une serviette, Juliette, fâchée contre Renaud, s’en prend à elle de façon inexplicable (Sandrine est l’amie de Patrice, pas de Renaud), mais ça permet de lui arracher sa serviette : « Je suis prêteuse, mais pas pour les affaires personnelles ! ». Toujours normal au pays du nudie [3].

Occasions

Et quand ça ne suffit pas, les personnages prennent eux-mêmes l’initiative. Par maladresse, lorsqu’Antoine veut rattraper Charlotte sur la plage, il court derrière elle et l’attrape par le maillot [1]. Cette maladresse est tellement « spontanée » qu’elle est représentée sur l’affiche du film ! Par jeu stupide et violence machiste quand, au bar de la plage, Norbert baisse le maillot d’une belle fille qui passe pour « rigoler » ! [3].

MaladresseMachisme

Tous les personnages assument leur voyeurisme avec une absence complète de complexes. À tel point d’ailleurs que Patrice, l’animateur-radio, scrute la ville chaque matin à la jumelle et envoie des messages sur les ondes pour, par exemple, prévenir Renaud que le mari de la femme avec qui il vient de coucher est en train de rentrer chez lui [3].

Voyeur

Il est en revanche une limite au voyeurisme, c’est la visibilité du sexe masculin : nus, les hommes dissimulent immanquablement leur sexe. Les mains viennent toujours le cacher quelle que soit la situation : lorsqu’Antoine se retrouve enfermé dehors ; lorsqu’Antoine et Christian victimes d’une blague croient aller à une soirée naturiste [1]. C’est peut-être par complexe quant à la taille, comme le révèle Sacha roulant un magazine pour se doter d’un impressionnant gourdin qui, malheureusement, dépasse de son maillot léopard et révèle la supercherie [3].

ZizisCaches

Il est évident qu’il est difficile de montrer un sexe masculin dans un film grand public. Max Pécas reste donc dans le monde de l’érotisme soft, mais la disproportion entre ce qui est toujours montré -et maté- du corps des femmes et ce qui est plus rarement montré du corps des hommes prouve à quel point la trilogie tropézienne est genrée et assigne femmes et hommes à des rôles bien définis.

Marc Gauchée

À suivre

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1969-1970, « Macadam Cowboy » classé X et oscarisé


MacadamCowboyX

Et c’est dans Macadam Cowboy de John Schlesinger.

Joe Buck (Jon Voight) quitte le Texas pour New York, où il projette de se prostituer. Le film comporte donc plusieurs scènes « érotiques » :

-en flashbacks avec Annie (Jennifer Salt), une femme jugée folle et internée ;

-avec la femme rencontrée dans la rue (Georgann Johnson). Elle et Joe s’ébattent dans le lit sur la télécommande de la télévision qui zappe ainsi au rythme de leur acrobaties sexuelles ;

-enfin lorsqu’il couche avec Shirley (Brenda Vaccaro), rencontrée dans une soirée branchée… même si les débuts sont difficiles : « C’est la première fois que ce foutu engin tombe comme ça en panne », Joe reprend de la vigueur quand Shirley sous-entend qu’il serait homosexuel.

Macadam Cowboy fut classé X dès sa sortie en 1969, mais comme il obtint 3 Oscar en 1970 : meilleur film, meilleur réalisateur et meilleur scénario adapté (pour Waldo Salt d’après le roman de James Leo Herlihy), il fut seulement interdit aux moins de 17 ans à partir de 1971. En France, il fut interdit aux moins de 12 ans.

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« La Robe de Marilyn », l’enquête continue (7)


Depuis la parution de mon essai, La Robe de Marilyn, enquête sur une envolée mythique (François Bourin, 2014), le mythe de la robe soulevée par le vent, inspirée de la célèbre scène de Sept ans de réflexion (de Billy Wilder, 1955), poursuit sa vie…

Ces Grosses femmes sexy ou ridicules

Dans les années 1980, Yvon Kergal, « Artiste peintre et illustrateur depuis 40 ans » résidant dans le Var, réalisa une « Marilyn en liberté », robe rouge, posant comme la statue de la Liberté de New York. J’avais acquis cette carte postale, à Paris et, suite à un contact avec lui lors de l’écriture de mon livre, il m’envoya d’autres dessins de Marilyn au physique tout aussi généreux.

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En fait, Yvon Kergal ne faisait qu’exaspérer la tendance que Norman Mailer avait décrite sans complaisance à propos du physique de Monroe dans le film de Billy Wilder : « Elle est dodue, presque grasse, sa chair déborde de toutes les épaulettes, ses cuisses sont épaisses, le haut de ses bras empâté (signe que, avec l’âge, elle grossira), elle a du ventre comme aucune autre grande vedette de cinéma n’osera jamais en exhiber et pourtant elle est l’incarnation vivante, bondissante de la beauté. C’est son chant du cygne en tant qu’objet sexuel -le dernier film baisant qu’elle fera- et elle le fait superbement » (Marilyn, Stock, 1974). Les tableaux d’Yvon Kergal sont dans le même esprit que les écrits de Mailer, son hommage associe la sensualité à la rondeur des formes, sans ridicule, ni moquerie.

DimTheHole

Dans les années 1980, la marque de collants Dim osait choisir une mannequin « ronde », poursuivant ainsi la veine sexy et enveloppée. Puis la même veine se retrouve dans les années 1990 et 2000 avec l’éclosion des spectacles de néo-burlesque. « The Hole », présenté depuis 2016 à Paris, se définit comme « un cabaret baroque’n’roll sans précédent ! », « un spectacle subversif, surréaliste, inventif, jouissif ». Il n’est pas étonnant que la scène de Marilyn Monroe robe au vent serve encore de référence, car ce néo-burlesque, quand il s’associe au strip-tease, est l’art de l’effeuillage rétro, décalé et féministe, venu des États-Unis. Il introduit une dose de second degré qui passe par des comédiennes aux physiques non formatés.

Dans les cartes dessinées de bords de mer, il n’est, en revanche, pas question de second degré. Les grosses femmes font les frais de moqueries au premier degré. Lorsque la robe d’une grosse femme s’envole, les passants rigolent ! De plus, pour bien marquer l’impossibilité de combiner sex-appeal et poids, une autre femme plus maigre figure sur ces cartes pour accentuer la comparaison et prouver que c’est la grosse qui ne fait pas le poids :

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Il existe certes des cartes françaises où la grosse femme est représentée seule, sans femme plus maigre à côté, mais elles sont rares. C’est plutôt en Angleterre que les cartes de grosses femmes jupes, robes et jupons soulevés sont nombreuses.

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Il faut lire John Grand-Carteret qui, dans son ouvrage Le Décolleté et le Retroussé, quatre siècles de gauloiserie. 1500-1870 (E. Bernard et Cie imprimeurs et éditeurs, 1902), fait quelques incursions Outre-Manche pour confirmer que la tradition de moquerie des grosses femmes remonte au XIXe siècle et est, en partie, le résultat de l’influence anglaise : « La caractéristique de plus en plus dominante de l’époque sera, du reste, l’abandon de l’imagerie amoureuse et passionnée, comme l’avait si bien compris le dix-huitième siècle, et la recherche du comique, du grotesque, pour faire avaler la sauce. Cela tient à ces multiples raisons : l’influence de l’Angleterre, l’esprit particulièrement gras de l’époque, heureuse de jouir des bienfaits de la vie après les années troublées du premier Empire et les sévérités de la Censure dans un certain domaine ». L’illustration intitulée « La Canicule » datant du début du XIXe siècle, n’ose pas encore relever la robe trop haut, mais elle constitue bien la source de ces grosses femmes victimes du vent et sujets de moqueries sur les cartes anglaises jusqu’au XXe siècle.

Marc Gauchée

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[Sur les traces] Les Ray-Ban fumées de Brigitte Lahaie dans « Les petites écolières »


Les petites écolières (de Claude Mulot alias Frédéric Lansac, 1980) est le dernier film pornographique dans lequel Brigitte Lahaie a tourné. Et pour ces adieux aux « films érotiques » comme elle les appelle, elle ne tient plus le rôle de l’ingénue ou de la femme mariée, invariable novice et qui découvre les joies du sexe grâce à la prévenance d’hommes toujours prêts à rendre service. Dans Les Petites écolières, elle est « Madame », la patronne d’un bordel qui doit faire preuve d’imagination pour contrer les tracasseries administratives.

En effet, le commissaire Lambris (Hubert Géral) fait fermer son bordel et lui suggère : « Paraît qu’il y a un malaise dans l’Éducation nationale. Vous n’avez qu’à ouvrir un établissement scolaire ! » Madame suit ce bon conseil et ouvre donc le « Cours privé Les Mimosas » qui accueille les jeunes filles placées là par leur compagnon ou par leur mari qui veulent qu’elles apprennent à mieux (leur) faire l’amour. Comme le dit Madame : « Vos fiancés et amis vous ont confié à nous afin que nous vous fassions profiter au maximum de notre expérience ». Les filles apprennent donc la masturbation, la fellation et la pénétration.

Enfin arrive la fête de fin d’année « scolaire », mais le commissaire revient suite à des rumeurs qui sont vite confirmées quand il constate que les spectateurs de ladite fête bandent. Il fait donc fermer le cours. Et, brave homme, il suggère à Madame : « Paraît qu’il y a un malaise dans l’industrie du cinéma vous n’avez qu’à ouvrir une maison de production ».

Mais l’originalité de la prestation de Brigitte Lahaie est moins dans ses scènes de sexe que dans son jeu de lunettes. En effet, tout au long du film, elle arbore une paire de lunettes de forme Ray Ban, légèrement fumées qu’elle porte, enlève, manipule au gré des scènes.

La première explication qui vient immédiatement à l’esprit est que ces lunettes constituent l’accessoire pour installer le personnage de la directrice. Ça fait sérieux ! La preuve, les hommes, eux aussi, ont déjà utilisé le coup des Ray Ban fumées pour faire sérieux. Danny Wilde (Tony Curtis), dragueur et aventurier américain dans la série Amicalement vôtre (The Persuaders de Robert S. Baker, 1971-1972) ne met de telles lunettes que quand il examine un dossier ou des documents comptables. Et Oscar Goldman (Richard Anderson) ne les quitte quasiment jamais dans les séries L’Homme qui valait trois milliards (The Six Million Dollar Man de Kenneth Johnson, 1974-1978) et Super Jaimie (The Bionic Woman de Kenneth Johnson, 1976-1978) puisqu’il incarne le patron du couple bionique !

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Brigitte Lahaie les porte donc le jour de la rentrée quand elle lit les fiches de chacune de ses élèves ou quand elle trône à son bureau (de directrice) :

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Le jeu avec les lunettes sert aussi à marquer la conscience professionnelle de Madame quand elle passe entre les élèves pour noter la façon dont elles se masturbent, pratiquent la fellation ou se font entreprendre. Parfois elle les enlève, parfois elle les chausse comme pour vérifier la justesse des gestes :

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Et lorsqu’il s’agit d’annoncer aux élèves les résultats de leurs « examens », Madame sort dans la cour avec ses lunettes sur le nez, elle prend le temps de les enlever avant de donner le verdict du jury. Le moment est grave et les lunettes participent à cette gravité.

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La question qui demeure à éclaircir dans cette histoire de lunettes est : pourquoi Brigitte Lahaie les garde-t-elle sur le nez quand, lors de la première leçon à ses jeunes pensionnaires, elle exécute une fellation au professeur Lambert (Alban Ceray) avant qu’il ne la prenne en levrette ?

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En fait, dans son livre de souvenirs, Moi, la scandaleuse (éditions Filipacchi, 1987), Brigitte Lahaie explique elle-même cette incongruité. Le réalisateur avait obtenu son accord pour tourner dans ce dernier film hard en lui promettant qu’elle serait retenue pour la distribution de son film soft en préparation, L’Immorale. Brigitte Lahaie avait déjà pris la décision d’arrêter le porno (elle a tourné dans 47 films), mais accepte donc un dernier tournage. Bien qu’elle se retrouve avec ses partenaires habituels, Dominique Aveline et Alban Ceray, elle reconnaît : « Je n’étais plus moi-même, j’avais l’impression que je n’avais jamais tourné ce genre de chose, j’étais si mal à l’aise que j’ai joué la scène avec une paire de Ray-Ban, comme pour cacher mon visage ». Lunettes ou pas, elle n’obtiendra pas le rôle promis en échange. Ce n’est pas elle L’Immorale de cette histoire.

Joe Gillis

 

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