Personne n’est parfaite


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[Crise de comm] Quand la pub fait du Bourdieu


Papa hipster dépose fifille en voiture à l’école. Elle est toute fière parce qu’il la conduit en Volkswagen Tiguan. C’est ce que raconte un spot télévisé de 2016. Et les autres enfants ont honte d’être déposés devant l’école par des parents en voiture d’has been. Il faut dire que La Tiguan provoque l’admiration de tous sur son passage : les autres mamans n’en reviennent pas ; les premiers de la classe binoclards sourient d’admiration ; le groupe de petits mecs style « United Colors of Benetton » affiche son respect et le groupe des copines du même style « United Colors of Benetton » est bluffé.

Tiguan

Seule fausse note dans cette parade de frime, le père fait, avant de déposer sa fille, une tentative de check qui irrite la princesse. Pas grave, sans un mot, le papa s’en fout, il reprogramme son GPS et repart vers une autre destination.

Tiguan5

Ce spot, diffusé en France, est anglais et montre des enfants qui vont au collège en uniforme. C’est même par ce détail qu’il illustre parfaitement l’ouvrage de Pierre Bourdieu, La Distinction. Critique sociale du jugement (éditions de Minuit, 1979).

En Grande-Bretagne le port de l’uniforme est quasiment unanime : il concerne 98 % des écoles publiques secondaires et 79 % des écoles primaires. Comme le montre le spot, cet uniforme se compose d’un blazer aux couleurs de l’école, d’une chemise, de la cravate de l’école, d’un pantalon ou d’une jupe sombre, de chaussettes foncées, de chaussures noires unies et d’un pull (ici avec un col en « v ») avec l’écusson de l’école.  L’objectif est de faire que tous les élèves d’une même école se ressemblent et, première « distinction », se distinguent des élèves des autres écoles. Il s’agit de construire une communauté cohérente avec un sentiment d’appartenance visible.

Bien sûr certains parents regrettent l’uniforme, car il empêche leurs enfants de s’exprimer dans le choix de leurs habits. Mais l’uniforme est apprécié par d’autres, car il symbolise l’ordre et la discipline et atténue les différences de milieux ou de classes (son coût varierait entre 22 et 127 livres).

Dans l’ouvrage précité, Pierre Bourdieu explique que pour être reconnu au sein d’une communauté, il faut s’y distinguer en conservant une part de conformiste pour ne pas être rejeté par cette communauté. Par exemple, dans le spot, tous les enfants sont en uniforme mais aucun ne le porte pareillement et se distingue ainsi par quelques touches personnelles. Ce sont d’ailleurs ces touches personnelles comme nos goûts et nos styles de vie, qui révèlent notre classe sociale. Et ces touches personnelles sont le produit de notre éducation et de tous ces principes intégrés par chacun de nous que Pierre Bourdieu appelle l’habitus et qui orientent nos choix sans que l’on s’en rende forcément compte.

L’objectif recherché, et c’est là que nous revenons vers la voiture Tiguan, est d’exercer une domination symbolique, de faire reconnaître son choix comme la référence pour tous les autres. C’est exactement ce que montre le spot avec la parade devant les femmes, les copains et les copines. Non seulement la Tiguan vient enterrer les derniers efforts égalitaristes qui justifiaient le port de l’uniforme mais, en plus, elle s’impose comme unique reconnaissance légitime.

Marc Gauchée

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[La Scène qui déchire] Maciste bronze en maillot


Le film érotique Les Gloutonnes (de Jess Franco alias Clifford Brown), sorti avec des inserts hard en 1975 s’est appelé, au fur et à mesure de ses ressorties et éditions sur divers supports, Maciste et les gloutonnes ; Les Vierges de l’Atlantide ; Sexes au soleil pour, surtout, être connu sous le titre : Les Aventures érotiques de Maciste dans l’Atlantide.

L’histoire du film est passablement confuse, voire un tantinet foutraque : une femme en porte-jarretelles (Alice Arno) abandonne la lecture d’un livre pour se caresser sur un lit ou sur un tapis à poils longs et y recevoir une visite masculine. Premier saut dans le temps, elle se rêve en Arminda, la dernière reine des descendantes de l’Atlantide : « Nous sommes les descendantes d’une des plus vieilles civilisations de la Terre ». Ces femmes surnommées les « gloutonnes » à cause de leur appétit sexuel vivent sur une île dans des vêtements aux échancrures savamment rendues indiscrètes par le vent et sont menacées par deux esprits maléfiques : Parka (Kali Hansa) et Caronte (Robert Woods). ces derniers contaminent les Atlantes et leur environnement qui devient ainsi de plus en plus désertique et minéral. Second saut dans le temps, à la Renaissance, le magicien Cagliostro (Howard Vernon) réussit à convaincre Maciste (Wal Davis) d’aller aider les belles Atlantes : « Il y a quelque part des malheureuses femmes qui ont besoin de ta force ».

Maciste suit donc Bianca (Lina Romay) et plonge à sa suite dans la rivière où la belle nage et pique régulièrement du nez dans le seul but de laisser voir ses fesses.

MacisteBianca

Arrivé auprès de la reine Arminda, Maciste est plus que séduit par la souveraine et Cagliostro qui le suit dans sa boule de cristal ne peut que constater : « Ce Maciste ne pense qu’aux fesses ! ».

MacisteArminda

Du coup, les deux esprits maléfiques fomentent un plan : Alba et sa sœur (Chantal Broquet) devront l’épuiser sexuellement ! Voilà donc Maciste se roulant dans la nature avec Alba et, ô surprise, notre héros à de visibles marques de bronzage qui ne font pas Renaissance : ses fesses toutes blanches se détachent du reste de son corps bruni !

MacisteLesGloutonnes

Et comme le film n’était, initialement, qu’« érotique », en plus, le sexe de notre héros n’est jamais montré en érection. D’ailleurs, quelques temps auparavant, Cagliostro mâtait dans sa boule cristal une femme pratiquant une fellation à un homme dont le sexe ne se sentait visiblement pas du tout concerné. Les caresses, ensuite, restaient aussi sans effet jusqu’à ce qu’une giclée fournie apparaisse sur le corps et le visage de la femme. Emmanuel Levaufre (Dictionnaire des films français pornographiques et érotiques, 16 et 35 mm sous la direction de Christophe Bier, Serious Publishing, 2011) trouve tout cela parfaitement sensé : « Ici, cela a du sens », car les esprits maléfiques ont rendu les femmes insatisfaites ! L’éjaculation précoce serait donc ce qui permet à l’érotisme de ne pas « tomber » dans la pornographie ? En revanche, Emmanuel Levaufre ne dit rien sur le bronzage lacunaire de Maciste.

Joe Gillis

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Ces drôles d’éloges venus d’ailleurs


C’est bien connu et courant, il n’est jamais de « bon ton » de parler bien de la France. Au XXe siècle, celui ou celle qui encensait l’Hexagone était suspect de patriotisme militariste, voire de nationalisme belliqueux. Au XXIe siècle, Nicolas Sarkozy avait cru voir la source de cette « détestation de soi » dans la « repentance » et avait, dans le même mouvement, suscité le pitoyable débat sur « l’identité nationale » qui oserait enfin dire ce qu’est un « vrai » Français. Changement de stratégie avec François Hollande qui a tenté de détourner cette « détestation » vers un ennemi abstrait et faire ainsi de la finance, « son adversaire ». Mais il revient à Emmanuel Macron, avec son « en même temps » et son « et de droite, et de gauche », d’avoir osé un discours qui n’exclurait personne, de tenter une « grande coalition » à la française où la fierté succèderait enfin à la détestation.

Vanter les atouts de la France en librairie ne peut relever que d’extrémistes catholiques qui croient encore que Dieu a parlé à l’oreille de Jeanne d’Arc pour bouter les Anglais hors du pays ou d’académicien un peu has been comme Louis Leprince-Ringuet en son temps avec La Potion magique (Flammarion, 1981). Il est plus tendance de taper sur le pays, son déclin, voire sa décadence, avec Nicolas Baverez, Éric Zemmour et consorts.

Le livre de Stephen Clarke, Édouard VII, un roi anglais made in France (Albin Michel, 2017) s’inscrit, au contraire, dans ces ouvrages d’auteurs étrangers dissertant -avec, certes, quelques réserves, reculs et moqueries- sur le « génie français ». La tradition remonte à loin, du plutôt sérieux Friedrich Sieburg avec Dieu est-il français ? (Grasset, 1929) jusqu’au plutôt léger Peter Mayle avec Une année en Provence (Hamish Hamilton, 1989) et au plutôt humoristique Louis-Bernard Robitaille avec Et Dieu créa les Français (Robert Davies, 1997).

Dans l’avant-propos à l’édition française, Stephen Clarke n’y va pas par quatre chemins et explique son projet à faire rougir le Français le moins chauvin : « Comment les Français ont appris au futur roi d’Angleterre à devenir l’un des plus grands diplomates que la Grande-Bretagne ait connu » !

Mais l’éloge emprunte une voie originale. Car Bertie, le futur Édouard VII a grandi en Français avec, pour modèle, Napoléon III qui « appliqua la tactique militaire de son oncle à la chambre à coucher, et dont l’ambition était moins de régner sur un continent que sur un édredon continental ». En effet, à partir de sa première rencontre avec le couple impérial français en 1855, Bertie n’aura de cesse de retrouver ou d’imiter l’« atmosphère de licence sexuelle » qui règne à la cour impériale. Bon vivant et, surtout, parlant français, il a tout pour séduire les Parisiens. « Aussi longtemps qu’il fut prince de Galles, il alterna intentions sérieuses et gaffes absurdes, crises familiales et réjouissances privées ». Une fois devenu roi, en 1901, Édouard VII se révèle un diplomate efficace. Il fera tout pour préserver la paix européenne et continuer à séduire les Français malgré les rivalités entre puissances coloniales, jusqu’à ce qu’en avril 1904 soit signée l’Entente cordiale : « Avant Bertie, la France était un ennemi méprisable, dont on se méfiait ou tout au moins que l’on dédaignait. Après lui, elle devint sexy, à la mode et charmante… et elle l’est encore aujourd’hui ».

Le livre de Stephen Clarke raconte comment un futur roi a réussi à établir un lien entre une monarchie et une république, entre le modèle aristocratique et le modèle bourgeois et, à la lecture des frasques dudit Bertie, on serait même tenté d’écrire « entre deux mondes », comme ces demi-mondaines qu’il aimait tant fréquenter à Paris. Le demi-monde, c’est un monde de prostituées de luxe, entretenues, sulfureux et en marge de la société bourgeoise, un monde qui personnifie le Paris redessiné par le baron Haussmann : les Grands boulevards concentrent la consommation bourgeoise avec « spectacles et amusements, plaisirs du sexe et de la bonne chère », dans des lieux de sociabilité masculine ! Les femmes mariées n’y sont jamais, les femmes présentes sont « sujets du spectacle, compagnes d’amusement ou de distraction sexuelle » (« Paris, capitale de l’amour vénal » par Lola Gonzales-Quijano in « Splendeurs et misères. Images de la prostitution 1850-1910 », Beaux-Arts, hors série, septembre 2015).

C’est cette face cachée d’Édouard VII qui intéresse Stephen Clarke et qu’il retrace dans un souci de réhabilitation d’une trajectoire personnelle et politique sous-estimée ou oubliée. Au fil du récit, Bertie cumule donc les aventures, depuis sa nuit imprudente en Irlande avec la prostituée Nellie Cliffden en 1861, jusqu’à ses relations -alors qu’il est marié- avec la comédienne Hortense Schneider dont on trouve un écho dans Nana d’Émile Zola (1880), avec Giulia Beneni Barucci se présentant comme la « putain numéro un de Paris », avec la chanteuse grivoise Thérésa, la cocote Anna Deslions ou Cora Pearl surnommée la « grande horizontale ». Avec la canadienne mariée Sloane-Stanley, l’adolescente irlandaise Patsy Cornwallis-West, l’anglaise Catherine Walters, la comédienne Jeanne Granier. Des enfants illégitimes seraient nés avec Blanche, la duchesse de Caracciolo, ou encore avec Susan Vane-Tempest. Bertie vit même une vraie passion avec Lillie Langtry. En 1879, il fréquente Sarah Bernhardt et rencontre, en 1893, la danseuse La Goulue. Alice Keppel serait sa dernière liaison connue… Pas étonnant que Stephen Clarke reconnaisse que, lorsque Bertie meurt en 1910, ce qui avait guidé sa vie, « ce fut une pure joie de vivre ». Ultime éloge, linguistique celui-là, « Joie de vivre » est en français dans le texte.

Marc Gauchée

 

 

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[Comme un écho] Armand Jammot et Marthe Richard, même combat ?


Maquerelle

Dans Les Tontons flingueurs (de Georges Lautner, 1963), Fernand Naudin, dit « Monsieur Fernand » (Lino Ventura), fait irruption au milieu d’une réunion de ses « employés » pour réclamer ce qu’ils lui doivent. Il y a là des fabricants d’alcool frelaté, des patrons de tripots mais « honneur aux dames », Monsieur Fernand commence par interroger Madame Mado (Dominique Davray), tenancière de maison close dont les recettes semblent dangereusement décliner. Elle lui expose, très en verve : « Les explications Monsieur Fernand, y’en a deux : récession et manque de main-d’œuvre. Ce n’est pas que la clientèle boude, c’est qu’elle a l’esprit ailleurs. Le furtif, par exemple, a complètement disparu ». Et elle précise le profil de ce « furtif » : « Le client qui vient en voisin : bonjour mesdemoiselles, au revoir madame. Au lieu de descendre maintenant après le dîner, il reste devant sa télé, pour voir si par hasard il serait pas un peu ‘L’Homme du XXème siècle’ ». Elle accable aussi « l’auto » qui a fait disparaître « l’affectueux du dimanche » et termine en se lamentant sur la « pénurie de main-d’œuvre ».

Dix-sept ans plus tard, en 1980, dans Les petites écolières (de Claude Mulot alias Frédéric Lansac), Madame (Brigitte Lahaie dont c’est d’ailleurs le dernier film X), également tenancière d’un bordel, cause avec ses filles désœuvrées au bar. Le seul client est, en effet, Monsieur Landrieux (Toni Morena) des industries du même nom, qui se déguise en femme pour se faire prodiguer une fellation par la « nouvelle » (Marilyn Jess). En attendant, en bas, au bar, une fille constate languissante : « C’est drôlement calme ce soir… ». Madame répond : « Normal, c’est mardi, ‘Les Dossiers de l’écran’ ». Et la fille de conclure : « Saloperie de télé ! ».

La télévision, dans les deux cas, est la bête noire. La petite lucarne anesthésierait le mâle français sur son canapé, le faisant négliger d’aller honorer de sa virilité triomphante les pensionnaires des lieux de tolérance. La redevance audiovisuelle aurait ainsi tué l’amour tarifé en chambre d’hôtesses.

En 1963, le client était détourné par un jeu. Madame Mado cite « L’Homme du XXe siècle » qui était un jeu d’Armand Jammot et de Pierre Sabbagh diffusé de 1961 à 1967. En 1980, le client est détourné par « Les Dossiers de l’écran », émission où un débat était précédé par un film traitant du thème dudit débat. Les questions de société dans un film X ont ainsi replacé le divertissement dans une comédie policière ! Notons quand même que « Les Dossiers de l’écran » ont été aussi créés par Armand Jammot qui fait ainsi figure de continuateur de l’œuvre de Marthe Richard, celle qui « a laissé son nom à la loi de 1946 fermant les maisons closes » (Natacha Henry, Marthe Richard. L’Aventurière des maisons closes, La Librairie Vuibert, 2016). Armand Jammot ? Depuis 1963, les mères maquerelles ne lui disent pas merci.

Joe Gillis

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[Sur les traces] Le Café de Georges et Ginette Lajoie


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Dans Dupont Lajoie (d’Yves Boisset, 1975), Georges (Jean Carmet) et Ginette (Ginette Garcin) Lajoie sont les patrons du café « Le Bilboquet », à l’angle de la rue Beccaria et de la place d’Aligre, dans le XIIe arrondissement parisien. Ce quartier a constitué, depuis longtemps, un authentique village autour de son marché dont la partie couverte date de 1843. Jouxtant le faubourg Saint-Antoine avec ses traditions artisanales et industrielles, il fut lié à l’insurrection révolutionnaire de 1789, à la Commune de 1871, jusqu’à l’essor des radios libres dans les années 1970-1980 avec « Radio Aligre ». Au fur et à mesure des vagues migratoires, la vie du quartier s’est aussi enrichie par son cosmopolitisme. La localisation du café des Lajoie dans un tel quartier chargé d’histoire populaire peut-elle donc venir abonder la thèse selon laquelle Dupont Lajoie serait le film emblématique de la « prolophobie » d’une certaine intelligentsia de gauche ? Je maintiens qu’il s’agirait là, au mieux, d’un raccourci, au pire, d’une erreur.

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En effet, le quartier du « Bilboquet » a connu une gentrification qui a commencé dans les années 1970. Depuis Ruth Glass qui l’a employé pour la première fois au sujet des quartiers du centre londonien dans son ouvrage, Introduction to London. Aspects of Change (Center for Urban Studies, 1963), la « gentrification » est le mouvement de départ des habitants populaires et d’arrivée de nouveaux résidents socialement plus favorisés. Pour le quartier d’Aligre, cette gentrification a été masquée par la persistance des usages populaires de l’espace public. Les rues étaient toujours « animées » avec un côté populaire pendant que de nouveaux occupants investissaient les immeubles et les appartements réhabilités (Catherine Bidou, Les Aventuriers du quotidien : essai sur les nouvelles classes moyennes, Presses universitaires de France, 1984).

Depuis, le mouvement de gentrification ne s’est jamais arrêté. Une recherche sur Wikipedia (article « rue Beccaria ») et Google Maps indique d’ailleurs que « Le Bilboquet » a bien été rénové et le lieu est, désormais, occupé par un opticien.

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Au début du film d’Yves Boisset, une sirène de police retentit et Georges Lajoie peste alors contre une hypothétique manifestation. Il le reconnaît lui-même : « Oh putain, si j’habitais un quartier ouvrier, au moins les mecs y travaillent le jour, y dorment la nuit, y font pas chier avec leurs pancartes ». Dans Dupont Lajoie, même les petits commerçants ne sont pas « prolophobes ». Ils sont juste violeurs, racistes et ratonneurs.

Marc Gauchée

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[Comme un écho] « L’Homme qui tua Liberty Valence » et « Mister Holmes » : la fiction au secours de la vie


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Dans L’Homme qui tua Liberty Valence (The Man who shot Liberty Valence de John Ford, 1962), le sénateur Ransom Stoddard (James Stewart) explique en vain aux journalistes que tout le monde croit à tort qu’il a tué le bandit Liberty Valence (Lee Marvin) alors que tout le « mérite » en revient à son ami d’alors Tom Doniphon (John Wayne). Le patron du Shinbone Star (Carleton Young) ne veut pas en entendre parler et explique : « Quand la légende devient réalité, c’est la légende qu’on publie »… Parce que les États-Unis préfèrent croire qu’ils se sont plus volontiers construit avec un code qu’avec un colt. Et parce qu’un sénateur en route vers la Maison blanche est toujours un héros forcément solitaire.

C’est le chemin qu’emprunte Sherlock Holmes (Ian McKellen) dans Mister Holmes (de Bill Condon, 2015). Retiré à 93 ans dans le Sussex, il est hanté par une vieille affaire : aveuglé par sa rationalité, il n’avait pas perçu la détresse de la femme d’un client, tout fier de lui assener la vérité qu’il était certain d’avoir dévoilée : « Je lui ai exposé les détails de sa situation comme je les voyais. À sa satisfaction, pensais-je. Je l’ai regardé partir. Et quelques heures plus tard, elle avait mis fin à ses jours. En identifiant la cause de son désespoir avec une telle clarté, je lui ai donné carte blanche pour faire exactement ce qu’elle avait projeté. J’aurais dû faire n’importe quoi pour la sauver. Lui mentir, inventer une histoire. La prendre par la main, la tenir pendant qu’elle pleurait et dire : Venez vivre avec moi. Allons vivre seuls ensemble. Mais j’ai été effrayant. Égoïste ».

Au terme de son parcours et ne voulant pas commettre la même erreur, il écrit à Tamiki Umezaki (Hiroyuki Sanada) pour lui raconter une « belle » histoire : « Cher Monsieur Umezaki, Je vous écris pour vous dire que je me suis rappelé finalement de ma rencontre avec votre père »… Masuo Umezaki (Zak Shukor), diplomate en Angleterre et père de Tamiki, a abandonné sa famille. Mais Mister Holmes écrit à Tamiki qu’en fait, son père s’est proposé de travailler pour la Couronne et qu’il lui a conseillé d’écrire à sa femme et son fils restés au Japon : « une lettre expliquant votre projet de rester en Angleterre, qu’il pourrait se passer un certain temps avant votre retour ». Holmes précise que Masuo a servi l’Empire britannique, dans le secret, en Malaisie, dans les détroits et en Arabie. « C’était un homme de courage, de cœur et de dignité à propos duquel sa femme bien-aimée et son fils chéri peuvent être résolument fiers ». Ce récit met fin au désespoir de Tamiki concernant son père.

Holmes, pourtant fidèle -parmi les fidèles- des faits, reconnait ainsi in fine que la fiction peut donner du sens à la vie. Il aurait pu reprendre à son compte la phrase de L’Homme qui tua Liberty Valence, il constate simplement qu’il a fait là, sa « première incursion dans le monde de la fiction ». Auparavant, c’était le docteur Watson qui romançait ses aventures. Mais dans le film de Bill Condon, Watson est mort depuis plusieurs années. Holmes, à 93 ans, admet l’utilité de Watson avec cette part de mensonges qui rend la vie supportable.

Marc Gauchée

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