Sortir de l’autoroute


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Il arrive qu’une réflexion nous soit donnée, sans prévenir, par la vie elle-même. Deux évènements récents, sans rapport mais rapprochés l’un de l’autre, m’ont apporté un mince éclairage sur notre condition humaine.

Le hasard m’a conduit dans le village de Cunlhat en Auvergne. Une place centrale au nom du réalisateur Maurice Pialat et un vague souvenir de la personne m’accompagnant ont éveillé ma curiosité. Pialat aurait vécu dans ce village de 300 habitants. L’enquête commence. Rencontre avec la boulangère : chou blanc ; au Petit Casino : un indice, Mireille du « café-juste-dans-la-rue-plus-haut » aurait connu Pialat. Et là, une rencontre d’abord et aussi des anecdotes sur son père qui battait et trompait sa femme, le petit commerce familial, le retour de Maurice Pialat pour le tournage du Garçu. Plus tard, chez Madame Bonnefoy, les anecdotes sur le passage de Gérard Depardieu à Cunlhat et enfin l’adresse de la maison d’enfance de Maurice Pialat.

En plus de mieux comprendre Pialat, il y a eu ces rencontres improbables, humaines, qui sont finalement le grand intérêt de la vie. Maintenant imaginons que ce jour-là, j’eus avec moi un téléphone 3G ou un accès à Internet : j’aurais été sur Wikipedia, aurais eu toutes mes informations dans la seconde et retour à la maison. Une perte.

Récemment, je me suis fait voler à la piscine mes affaires dont les clés d’appartement et de moto, mon passeport, ma carte bleue, bref, que du compliqué et des galères. L’emmerdomètre vire au rouge. En apparence finalement. J’ai rencontré des gens et des situations que ma vie prenait soin de m’éviter : un maître-nageur, la directrice du centre sportif, un serrurier, un garagiste, un avocat, deux heures dans le commissariat du 19ème arrondissement, apprendre à monter une serrure, le fonctionnement des objets trouvés dans le 15ème arrondissement, couper les fils d’un démarreur moto, faire sauter la serrure d’un top case. Ce jour -là, le cours habituel des choses m’a échappé, j’en ai perdu le contrôle et du coup, j’ai eu le droit à une bouffée de vie.

Ces deux évènements n’ont rien d’exceptionnel, mais ils ont tous les deux quelque chose en commun : la perte de contrôle. L’homme moderne, agenda à la main, cherche à tout contrôler : son temps, ses relations, sa carrière, ses soirées, ses amis, mais cette énergie ne sert finalement qu’à poser, un par un, les barreaux de sa propre prison, connue, agréable et rassurante, mais où il n’arrivera pas grand-chose. Par définition, nous ne pouvons être surpris que par ce qui n’était pas prévu. L’absence d’Internet et le vol de mes affaires étaient non seulement imprévus mais non désirés, et pourtant ces deux moments m’ont apporté des moments de vie. Ces moments ne peuvent être provoqués volontairement ; nous pouvons seulement créer des conditions favorables à leur existence. Quelques exemples : prendre le 1er train venu ; aller voir un film au hasard ; voyager sans tout prévoir ; sortir seul …

Et le cinéma dans tout ça ? Justement, les films ne parlent que de ça. Les films n’existent que par ces moments de perte de contrôle. La plupart des films nous montre une situation ordinaire et sous contrôle qui bascule dans l’imprévu. Je pense que le cinéma assouvit inconsciemment un désir qui nous attire et nous effraie, voir notre vie que nous cherchons à gérer, contrôler, nous échapper.

Le philosophe Gilles Deleuze a discerné la fin des sociétés disciplinaires définies par l’enfermement (école, caserne, usine, prison, hôpital) et l’avènement  des sociétés de contrôle définies par la surveillance (bracelet électronique, téléphone portable, autoroute, pass navigo). Il nous décrivait dans ce cas comme des « animaux en réserve ». Et voici une demande que Deleuze nous a adressé à propos du passage des sociétés disciplinaires à celles de contrôle : « Il n’y a pas lieu de craindre ou d’espérer, mais de chercher de nouvelles armes ; c’est à vous de découvrir ce à quoi on vous fait servir dans les sociétés de contrôle, comme vos aînés ont découvert non sans peine la finalité des disciplines ». Au boulot !

Augustin B.

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2 commentaires pour Sortir de l’autoroute

  1. Mathieu Richard dit :

    Oh, oui, la liberté…! Celle d’abord de nos oeillères.

    J’ai eu une histoire un peu comme la tienne. C’était en revenant du Maroc, où on avait pris la peine, avec mon compagnon de galère, de s’aménager de l’imprévu et du free style, notamment une nuit à la belle étoile qui s’est soldée par une agression au couteau mais aussi, il est vrai, par une formidable rencontre avec un gardien de chantier espagnol, compositeur de musique classique à ses heures.

    Leçon de l’histoire: distinguons la liberté du risque inconsidéré; mais sutout, faut-il nécessairement aller chercher l’aventure à mille lieux pour quérir la liberté? Est-ce que d’adresser la parole à la personne en face de nous dans le bus ou le métro ne serait pas déjà un magnifique geste de courage et de liberté? J’avoue que j’y pense souvent mais je le fais jamais par une sorte de scrupule, de respect de la tranquillité de la personne. « Bonjour, j’m’appelle Berny, j’ai 29 ans, bientôt 32… ». Évidemment la peur de l’anormalité, du jugement, etc. Tout ce genre de choses – pour répondre à la devinette du Deleuze -, qui t’empêche de faire un pet de travers et de penser que si on était moins con on s’organiserait pour pas avoir à travailler comme des boeufs!

    Camarades, ma pensée sauvage,

    Mathieu R.

  2. Augustin. B dit :

    Merci Mathieu d’apporter du grain à moudre et pour ta fidélité à CTT!
    Mettons de côté le « risque inconsidéré », extrême qui est de mettre sa vie en danger…
    Je me demande s’il existe de vraie prise de liberté sans prise de risque…Il faut entendre ici risque comme aller à contre courant ou plutôt quitter une situation peu en accord avec soi-même mais confortable pour aller vers une inconnue pleine de promesses mais également pleine de risques. Il y a mille exemple: quitter le travail salariat pour devenir son propre patron (ça c’est une liberté…mais risqué économiquement); contredire, critiquer un chef devant tout le monde, annoncer à son supérieur qu’on va faire grève (c’est une liberté de parole…mais avec le risque de se virer ou déconsidéré)…Tout cela pour dire que, à mon sens, la vraie liberté ne se cueille pas, n’est pas à portée de main mais elle s’arrache, elle est acquise de haute lutte…Elle est risquée.
    Pour en revenir, à ton histoire en Andalousie. C’est étonnant, parce que je te connais, et tu m’as déjà plusieurs fois raconté cette histoire…Je pense qu’elle t’a marquée, comme les histoires que j’ai racontées m’ont également marqué, car elles n’étaient pas prévues. Du coup, tout est surprise, étonnement. On a chacun, j’en suis sûr, vécu des histoires plus fortes, des soirées plus déjantées mais elles étaient peut être moins mémorables car en partie prévue, en partie sous contrôle…Quand on perd le contrôle, la vie devient inoubliable…

    Augustin.B

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