« Noire n’est pas mon métier » par un collectif de 16 actrices noires sur une idée d’Aïssa Maïga


Noire

Dans Noire n’est pas mon métier écrit par un collectif de 16 actrices noires sur une idée d’Aïssa Maïga (Seuil, 2018), Sabine Pakora constate qu’elle est sans arrêt « altérisée », Nadège Beausson-Diagne remarque que : « J’étais noire avant d’être moi ». Et quand elles ne sont pas ainsi « autres », elles sont oubliées : Rachel Khan et Karidja Touré racontent qu’au festival de Cannes, la maquilleuse n’avait pas de produits pour leur peau noire. Altérisées, oubliées… et invisibilisées également quand Aïssa Maïga rappelle par exemple que sur l’affiche de L’Âge d’homme… Maintenant ou jamais ! (de Raphaël Fejtö, 2007) ne figurait que Romain Duris alors qu’elle partageait la vedette avec lui dans cette comédie romantique ! Elle qualifie cela de « subtile mais réelle relégation raciale ».

Altérisées, oubliées et invisibles, le cinéma français serait-il raciste ? Aucune des actrices n’emploie le terme sans prudemment lui accoler un qualificatif, mais il faut reconnaître que la réalité n’est guère reluisante pour notre République. Pour Nadège Beausson-Diagne, « Il y a, dans notre métier, un racisme ordinaire en France ». Aïssa Maïga évoque un « racisme nébuleux » envers les actrices noires et « l’ancien monde colonial dans son ensemble » : « Femme et différente. Stigmatisée ou rejetée. Stéréotypée ou ignorée. Cette assignation au carrefour du racisme et du sexisme s’accompagne d’une invisibilité quasi totale ».

L’ouvrage, en 16 courts chapitres, recueille le témoignage et la pensée de chacune des 16 comédiennes et permet de comprendre comment fonctionne ce racisme « ordinaire » ou « nébuleux ».

Des rôles limités à des archétypes

D’abord, ces actrices sont sans arrêt cantonnées dans « des rôles stéréotypés pour des personnages périphériques, toujours en position subalterne » (Sabine Pakora). Comme  le constate Rachel Khan : « Les rôles que l’on me propose, rôles dits ʺde Noiresʺ, ne font pas rêver ». Bref les actrices noires ont « peu d’opportunités intéressantes pour des rôles de premier plan » (Aïssa Maïga). Marie-Philomène Nga est, elle aussi, très vite confrontée à la « pénurie de rôles, si l’on excepte celui de la ʺnégresse typeʺ » du Mississipi.

Les types de rôles endossés par ces actrices sont éloquents, car « les rares fois où on recherche une femme noire, c’est pour raconter une migration tragique, la précarité ou la banlieue délinquante » (Sara Martins). Ainsi « La femme noire ne porte que des boubous et des sandales (lorsqu’on ne l’affuble pas de tenues improbables), (…) elle ne peut être que malienne ou sénégalaise, ne parle pas correctement français ou alors avec un fort accent à la Michel Leeb, habite un HLM insalubre avec un fils délinquant ! » (Marie-Philomène Nga). Et Sabine Pakora de faire la liste : « des prostituées, des femmes sans papier, des marâtres cupides malintentionnées, des femmes africaines à l’humeur joviale, folkloriques, ridiculisées » ! Le constat tombe sous la plume de Rachel Khan : « Parce que, pendant des siècles, cette couleur de peau était aussi celle des esclaves, des colonisés, parce qu’elle reste un fantasme exotique ou qu’elle renvoie à une classe sociale pauvre, il faudrait qu’elle raconte encore et toujours cela au cinéma. Il est temps de s’affranchir des chaînes et autres cloisons mentales ». Autrement écrit par Sara Martins : « L’Inconscient Collectif a créé des archétypes qu’il est difficile de contourner ».

La persistance d’un fantasme colonial et exotique

Parmi les archétypes persistants, l’érotisation du corps noir ou métisse est cité par plusieurs comédiennes dont Maïmouna Gueye ou Sonia Rolland quand les rôles qu’on lui proposait étaient « tantôt catin, tantôt maîtresse, souvent dénudée », car « la femme métisse fait fantasmer ». Quant à Sabine Pakora, elle déplore que « mes personnages construisent une image de l’autre purement exotique ». De son côté, Rachel Khan raconte aussi qu’elle a manqué un rôle de femme de ménage « à cause de l’accent qui n’était pas assez noir » (!), mais a décroché « trois rôles de putes à la suite », comme si elle était « illégitime à être une autre que cela ». Sara Martins confirme : la prostituée, « c’est le seule genre de rôle où être noire est recommandé » et la comédienne se retrouve donc à interpréter « les rôles de maîtresses, coups d’un soir, voisines tentatrices, go-go danseuses, charmeuses de serpents et dompteuses de fauves… ».

La conclusion revient à Aïssa Maïga qui regrette que « l’imaginaire des productions françaises est encore empreint de clichés hérités d’un autre temps ». Cet imaginaire cinématographique s’inscrit en effet dans la continuité de l’imaginaire colonial qu’ont analysé les historiens sous la direction de Pascal Blanchard, Nicolas Bancel, Gilles Boëtsch, Christelle Taraud et Dominic Thomas dans Sexe, race & colonies. La domination des corps du XVe siècle à nos jours (La Découverte, Paris, 2018) : « La domination a produit des images et des imaginaires essentialisant et objectivant des corps ʺindigènesʺ présentés comme ʺnaturellementʺ offerts aux explorateurs, aux voyageurs et aux colonisateurs ». Aujourd’hui aux spectateurs ?

Le cinéma français et le reflet de son temps

Le fait d’ancrer cet imaginaire dans un contexte politique et social relègue beaucoup d’auteurs cinématographiques à l’arrière-garde historique. Il implique surtout de penser le rapport de l’œuvre avec son époque. Cela vient contredire toute la conception romantique de l’« auteur » solitaire et autonome, universel et souvent masculin, que trimballe le monde culturel français depuis au moins le XIXe siècle.

Car le cinéma français pointé du doigt par les 16 autrices ne refuse pas seulement le présent en privilégiant un imaginaire colonial. Il le refuse aussi dans ses récits puisqu’il produit des images ignorant une partie de la société de son temps. Ainsi la France des fictions se vit « souvent comme exclusivement blanche et ignore sa part de métissage » et « il subsiste un vide retentissant en termes de représentation de la réalité sociale, démographique, ethnique française » (Aïssa Maïga). Une jeune comédienne comme Karidja Touré le constate également : « Je ne me sens pas du tout représentée à l’écran… dans mon propre pays ». Et Sabine Pakora note ce décalage entre l’écran et la réalité : « À l’écran, être noir est perçu comme un handicap… davantage que dans la société et dans la vie quotidienne. Pourquoi le cinéma français intègre-t-il si difficilement cette évolution ? Pourquoi est-on toujours perçu comme un être pittoresque dépeint par l’anthropologie du début du XXe siècle ? »

***

Au final, il a celles qui comme Eye Haïdara, veulent « juste qu’on arrête de nous regarder et de faire comme si on avait déjà parlé alors qu’on n’a pas ouvert la bouche ». Il y a celles qui, réalistes mais optimistes, voient ce qui bouge, comme Assa Sylla qui écrit : « Bien sûr, bien souvent, les rôles restent stéréotypés, il y a encore beaucoup à faire, il faut se bagarrer pour ne pas se retrouver piégées, enfermées dans des clichés, c’est vrai, mais la stigmatisation s’estompe ». Ou encore Karidja Touré, déterminée et militante : « Il faut que le public nous voie dans des rôles divers et je me bats pour ça. On étouffe sinon ». Elles se retrouvent toutes dans le souhait de Sara Martins : « Je veux pouvoir embrasser tous les rôles » ou dans la belle formule et la si juste évidence de Rachel Khan : « Je n’appartiens pas à la diversité, c’est la diversité qui est en moi puisque je suis une comédienne ».

Marc Gauchée

Les autres autrices de l’ouvrage non citées dans cet article sont Mata Gabin ; Firmine Richard ; Magaajyia Silberfeld ; Shirley Souagnon et France Zobda.

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Un héros du XXIe siècle


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La multiplication des possibilités de rencontres, de commencer et recommencer une histoire, de refaire sa vie, place chacun devant le fait d’assumer son choix sentimental, de renoncer (ou pas) aux facilités sociales et numériques même si, sous le soleil, l’herbe peut apparaître plus verte ailleurs. L’époque est ainsi, avec cette cruauté supplémentaire : avant, on ne se quittait pas à cause du patrimoine familial ou à cause des enfants, aujourd’hui on se quitte parce qu’On s’aime pas (Alain Souchon, 1980). Et toc. Prends ça. Direct.

Dans ce contexte, le roman des ex devient un sujet, un genre à part entière. Tout va de plus en plus vite dans Le Tourbillon de la vie (Jeanne Moreau, 1962) et on a le sentiment de ne pas avoir tout dit, que l’histoire ne s’est pas bien, ni correctement finie et que, après tout, l’herbe pourrait reverdir ailleurs. Le roman, Victor Plastre, re (bondir) de Frédéric Péran (La Compagnie littéraire, 2019) commence donc par la rencontre fortuite d’une ex de 6 ans – Victor croise Natacha dans le métro – et raconte la vie du narrateur pendant ces 6 années de séparation. Avec une ironie très drôle qui n’épargne pas son héros, Frédéric Péran dresse le portrait réjouissant d’un homme du XXIe siècle. Victor est ce « garçon qui va arrêter de fanfaronner un instant et se rappeler la vérité des quelques années qui viennent de s’écouler. Sans tabou » (compagnie-litteraire.com, 18 juillet 2019).

Certes, Victor conserve des traits de l’homme du siècle dernier : il fréquente les bars, croit que le taux d’alcoolémie est un indicateur de virilité, traîne avec un « boys club » dans le quartier populaire de la Goutte d’Or (XVIIIe arrondissement parisien) où il discute avec d’autres mâles célibataires sympathiques et un peu pathétiques. C’est parce que Victor est conscient que ces beuveries et ces conversations sont assez vaines, qu’il essaie de changer de vie, de tenter la mixité, de « rebondir » même s’il déteste ce terme.

Se succèdent d’abord des rencontres aussi « pittoresques » qu’éphémères, vite fait, mal fait, comme si Victor devait se prouver qu’il était encore un Homme (avec un grand « h », quand le masculin était encore universel) et qu’il était encore séduisant. Puis arrivent une relation plus durable avec Cristina, une relation qu’on pressent plus engageante, plus importante et qui, du coup, permet de vérifier que la bandaison « ça n’se commande pas » (Fernande, Georges Brassens, 1972). Victor et Cristina s’installent dans un appartement, goûtent à la vie de couple, aux petits arrangements pour se supporter, aux concessions faites sans réfléchir parce que c’est le début et qu’enfin il y a cette fille qui aime Victor. C’est là que Victor marque son ancrage dans le XXIe siècle : il ne sépare plus de façon complètement étanche vie privée et vie professionnelle, l’une déteint sur l’autre, l’une ne peut pas aller bien si l’autre va mal. Il est habituel de poser la question aux femmes : Comment conciliez-vous votre vie privée et votre vie professionnelle ? Le roman de Frédéric Péran montre qu’il existe aussi des hommes qui se posent la question.

Au terme de son récit des 6 années sans Natacha, le bilan a des accents de dépression : « Je me demande si une seule fois une fille a pleuré quand on s’est séparés ». Mais, dans ce XXIe siècle commençant, Victor n’en a pas fini de s’interroger sur ses choix. Le récit de ses 6 dernières années et de leur épilogue que je ne divulgâcherai pas tracent le chemin de l’apprentissage de sa liberté, imitant la leçon du poète : pour faire le portrait d’un homme, « peindre d’abord une cage ».

Marc Gauchée

PS:

Frédéric Péran propose de le retrouver dans l’un des « Rancards de Victor »

Deux rancards à Paris:

-jeudi 12 septembre à partir de 19h, « Soirée livres ouverts » à La Compagnie Littéraire avec les auteurs de la maison : dédicaces, cocktails… (11/13 rue Vernier 75017 Paris – Métro Porte de Champerret)
-samedi 14 septembre à partir de 18h30, là, au « Trois frères », ce bar où Victor a ses habitudes sous l’office bienveillant d’Arezki, Ahcène, Momo… (14 rue Léon 75018 Paris – Métro Château Rouge)

Un rancard à Tours:

-jeudi 3 octobre à MAME … avec Guillaume Chollet, son énergie et ses œufs toqués (49 Boulevard de Preuilly 37000 Tours)

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L’éléphant qui Trump énormément


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La Trilogie des Caroline chérie : une femme libérée… et conventionnelle (2/2)


Dans son ouvrage, L’Intimité à l’écran. Une histoire de la représentation de la sexualité au cinéma (Nouveau monde éditions, 2017), Alain Brassart reconnaît en Martine Carol « le premier sex symbol français » à travers notamment son personnage de Caroline de Bièvre. Car Caroline vit une sexualité à la fois libérée et conventionnelle et possède donc des caractéristiques contradictoires : « Elle séduit les spectateurs par sa beauté et sa sensualité mais permet aux spectatrices de s’identifier aux personnages qu’elle incarne ». Elle est cette femme qui, dans un monde en transformation, celui de la Révolution française puis de l’Empire napoléonien, est à la recherche d’un véritable amour sensuel. Ce que résument les rassurants slogans des affiches : « Inconstante et fidèle » ou encore « Dix amants, un seul amour ».

***

Caroline de Bièvre est une femme libre, mais plusieurs indices tendent à prouver que cette liberté demeure sous contrôle masculin. Le premier signe figure dès le générique de Caroline chérie qui commence par la liste des… comédiens en indiquant : « Avec Messieurs » ! Dans la trilogie, toutes les audaces et les désirs de Caroline sont strictement encadrés par des hommes qui conservent ainsi leur place et leur pouvoir traditionnels. Les motifs anciens persistent donc.

La femme-enfant

La première manière pour déminer l’audace d’un portrait de femme libre est de la désigner comme un enfant capricieux. Son caractère enfantin maintient le classique « couple incestueux » du cinéma français des années 1930 qui unit un homme mûr avec une femme qui ne l’est jamais assez (Noël Burch et Geneviève Sellier, La Drôle de guerre des sexes du cinéma français : 1930-1956, Nathan Université, 1996).

C’est ainsi que, dans Caroline chérie, lors de la première rencontre entre Caroline et Gaston dans le grenier, là où Caroline laisse entrevoir un téton, Gaston lui demande de se rajuster et explique : « Vous comprendrez quand vous serez une grande fille ». Quand Caroline veut empêcher Gaston de partir combattre les Autrichiens, ce dernier lui dit : « Vous êtes un bébé Caroline ». Plus tard, réfugiée dans la « pension » du docteur Belhomme pour échapper à la guillotine, Caroline est aidée par l’aristocrate De Boimussy qui finance son séjour et devient son amant. De Boimussy la décrit comme « Une pauvre petite fille qui a peur » et lui dit : « Toi, tu as seulement à être une petite fille et à te laisser aimer ».

Dans Un caprice de Caroline chérie, au titre déjà évocateur, alors que les soldats de son mari font une pyramide humaine avec grandes difficultés pour accrocher des guirlandes à l’occasion de la fête du 14 juillet à Prétorbia en Italie, Caroline passe devant eux et dit que, finalement, elle préfère les lustres sans guirlande.

Même si Caroline n’apparait pas dans Le Fils de Caroline chérie, les personnages féminins ont toujours ce caractère capricieux et enfantin. Dès la première scène du film, alors que l’arrivée des troupes françaises est imminente en Espagne, la comtesse d’Aranda (Germaine Dermoz) ordonne avant tout à ses domestiques de plier ses robes correctement. Quand Juan (le fils de Caroline interprété par Jean-Claude Pascal qui interprétait Livio dans Un caprice de Caroline chérie !) s’engage dans l’armée française, il dit adieu à la jeune Pilar (Brigitte Bardot) en lui demandant de penser à lui… et de devenir plus grande. Plus tard, en captivité sur l’île de Cabrera, Juan évoque le souvenir de Pilar : « Pilar était la plus tendre, la plus douce, la plus folle aussi. Bien sûr, c’était encore une petite fille ».

Enfin, les femmes n’oublient jamais leur « devoir ». Ainsi, échappés des mains des guérilleros, Juan et la jeune paysanne Térésa (Magali Noël) finissent par se réfugier dans une cabane où la première réflexion de Térésa est : « Ici on sera bien, évidemment, il faut faire un peu de ménage » !

L’homme violent

Tous les personnages masculins de la trilogie assument leur rôle traditionnel qui fait de l’homme le chasseur et de la femme la proie. Comme le résume le lieutenant français Tinteville dans Le Fils de Caroline chérie : « Moi, j’aime les filles faciles qui ne s’offrent pas ». Dès lors, pas étonnant que la violence soit présente tout au long de la trilogie.

Dans Caroline chérie, Caroline fuit la Révolution et Jules, un postillon, lui fait croire qu’elle a été reconnue, l’entraîne avec lui et la viole. Quand, à la fin, Gaston la retrouve, Caroline, dans un souci de ne rien cacher à celui qui va devenir son mari, lui énumère tous ses amants. Aussitôt Gaston la traite de « Putain, sale petite putain ! » et la gifle… Même si, précédemment, elle l’a surpris dans les bras d’une maîtresse, Madame de Coigny (Marie Déa) ! Dans Le Fils de Caroline chérie, c’est Térésa qui est insultée par un guérillero pour avoir tenté de délivrer Juan : « Il te plaisait le beau marquis, petite putain ! ».

Dans Un caprice de Caroline chérie, le danseur et partisan Livio embrasse de force Caroline à deux reprises. Quand, plus tard, elle erre dans la ville à la recherche de Livio, un premier Italien tente de la violer, elle se croit sauvée par trois hommes masqués, mais ils veulent également la violer.

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L’amour d’un homme

La troisième manière d’encadrer la liberté d’une femme est de lui faire renoncer à cette liberté pour l’amour d’un homme et la réalisation d’un bonheur conjugal exclusif. Et c’est cette stratégie dramatique qui traverse tous les films de la trilogie.

À la fin de Caroline chérie, bien qu’insultée et giflée par Gaston, Caroline lui affirme : « Je veux être ta femme » !

Pour Livio, dans Un caprice de Caroline chérie, c’est une évidence, les femmes ne peuvent se réaliser que grâce à un homme, lui en l’occurrence : « Tu as envie de moi et je ne t’ai pas encore touchée, alors tu te fais tendre comme ma petite sœur ». Notons au passage que Livio explique son attitude par la faute de femmes qui se sont moquées de lui, ce qui lui a fait comprendre que « C’est depuis que je les méprise que je les ai » ! Quant à Caroline, elle n’en finit pas de vanter son come back amoureux vers son mari. À Livio qui pourtant la tentait bien, elle avoue : « Il fallait que je sois près de vous pour que je réalise que c’est mon mari que j’aime ». À Gaston, elle lui confie : « Ce que je me sens chaste et prude maintenant. Mais toi, tu es mon mari, j’ai le droit de te toucher » ; « Ce que c’est bon d’être honnête » et finit par : « Oh mon chéri, il n’y a que toi, il n’y a que toi ».

Mais c’est dans Le Fils de Caroline chérie que quasiment toutes les femmes renoncent à leurs projets pour l’amour d’un homme. La duchesse Laure d’Albuquerque (Sophie Desmarets) avoue d’ailleurs à Juan qu’avec des yeux comme ça, « Il y aura toujours une femme qui te sauvera ». Conchita d’Aranda (Micheline Gary) aime Juan, mais le surprend en train d’embrasser Térésa, elle décide de le quitter : « Adieu mon chéri », lui révèle qu’il est le fils de Caroline et entre au couvent ! Lorsque deux sœurs espagnoles hébergent dans leur château Juan et le lieutenant Tinteville en fuite, c’est pour les retenir le temps que les partisans viennent les arrêter. Or l’une des sœurs tombe amoureuse de Juan, « C’est moi qui suis prise au piège », et elle obtient que les Français soient épargnés et simplement remis à l’armée régulière ! Ultime preuve de la soumission féminine, à la fin du film, c’est Pilar qui demande à Juan « Qu’est-ce que je suis donc pour vous, Monsieur, si je ne suis pas votre sœur ? » et c’est bien à l’homme d’assigner un statut à la femme. Il répond « Ma femme ! ».

Fin

Marc Gauchée

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Marilyn matée par les chiens


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Lire la suite de cet article (épisode 2 de la série « Marilyn, sa robe, le vent et les dessinateurs ») de Marc Gauchée dans le n°61 de Papiers Nickelés (l’épisode 1 « Desclozeaux et les ʺcoquinsʺ » a été publié dans le n°59).

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La Trilogie des Caroline chérie : une femme libérée… et conventionnelle (1/2)


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Dans son ouvrage, L’Intimité à l’écran. Une histoire de la représentation de la sexualité au cinéma (Nouveau monde éditions, 2017), Alain Brassart reconnaît en Martine Carol « le premier sex symbol français » à travers notamment son personnage de Caroline de Bièvre. Car Caroline vit une sexualité à la fois libérée et conventionnelle et possède donc des caractéristiques contradictoires : « Elle séduit les spectateurs par sa beauté et sa sensualité mais permet aux spectatrices de s’identifier aux personnages qu’elle incarne ». Elle est cette femme qui, dans un monde en transformation, celui de la Révolution française puis du Consulat et de l’Empire napoléonien, est à la recherche d’un véritable amour sensuel. Ce que résument les rassurants slogans des affiches : « Inconstante et fidèle » ou encore « Dix amants, un seul amour ».

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Alfred Greven, Allemand passionné de cinéma, participe à la découverte de Martine Carol (Jean-Louis Ivani, Continental Film. L’incroyable Hollywood nazie, Lemieux éditeur, 2017). C’est ainsi qu’il emploie celle qui s’appelle encore Maryse Arley comme figurante dans Le Dernier des six (de Georges Lacombe, 1941) et Les Inconnus dans la maison (d’Henri Decoin, 1942). Il faut attendre les années 1950 pour que Martine Carol accède au statut de star à l’érotisme torride (pour les années 1950) avec Caroline chérie de Richard Pottier en 1951 et Un caprice de Caroline chérie de Jean Devaivre en 1953. Le dernier film de la trilogie, Le Fils de Caroline chérie de Jean Devaivre en 1955 se contente de tirer profit de la réputation des deux précédents, mais sans Martine Carol au générique. Son absence et – nous le verrons plus loin – l’absence de scènes dénudées expliquent sans doute que Le Fils de Caroline chérie ne fit que 1,6 millions d’entrées en salles alors que Caroline chérie établit le record de la trilogie avec 3,6 millions entrées suivi d’Un caprice de Caroline chérie avec 2,8 millions d’entrées (boxofficestory.com).

Les désirs d’une femme

Le premier trait de caractère de Caroline de Bièvre est d’être une femme qui non seulement ose parler de ses désirs, mais ose également les vivre. Dans la société des années 1950, ce personnage féminin propose donc une séduisante voie d’émancipation.

Dès les toutes premières scènes de Caroline chérie, une servante caractérise son personnage : « Mademoiselle Caroline est indomptable ». Lors de la première rencontre avec Gaston de Sallanches qui va devenir l’amour de sa vie, Caroline n’hésite pas à se coucher près de lui alors qu’il s’est réfugié au grenier pour dormir. La pointe de son téton sort de la robe de Caroline et elle lui demande : « Qu’est-ce que j’ai fait de mal ? Puisque cela me faisait plaisir ».

Dans Un caprice de Caroline chérie, Caroline n’apprécie pas du tout que Gaston se glisse dans le lit de la comtesse Lélia de Monterone (Denise Provence) et se fasse passer pour son amant alors même qu’il s’agit seulement d’échapper aux insurgés italiens venus fouiller la maison à la recherche de soldats français. Du coup, Caroline part en ville chercher le beau danseur Livio pour se venger !

En l’absence de Caroline, cette liberté est incarnée, dans Le Fils de Caroline chérie par la duchesse Laure d’Albuquerque (Sophie Desmarets) qui affirme qu’elle n’a pas de morale, qu’elle a mauvaise réputation et que c’est justifié « parce qu’il m’arrive de faire ce que les autres se contentent d’avoir envie ». Mais la liberté de Caroline est évoquée par le général Gaston de Sallanches qui ne cède pas aux avances de la duchesse : « Par superstition et dans l’espoir [que Caroline qui est désormais son épouse] me rendra la pareille ».

Comme l’analyse Alain Brassart, cette liberté qui plaît plutôt aux spectatrices est l’occasion de scènes érotiques qui plaisent plutôt aux spectateurs.

L’érotisme des années 1950

C’est d’ailleurs l’absence de telles scènes érotiques dans le troisième opus de la trilogie qui expliquerait son moindre succès public. En 1955, les affiches aux décolletés racoleurs ne suffisent plus à tromper les spectateurs. Cela dit, l’érotisme des années 1950 reste très mesuré, plus allusif et furtif qu’explicite.

Dans Caroline chérie, outre la scène du grenier déjà mentionnée, Caroline se déshabille à contre-jour quand, fuyant la Révolution, elle se réfugie chez Madame de Coigny (Marie Déa), laissant voir la silhouette de son corps nu. Plus tard, en fuite et arrêtée par les royalistes vendéens, leur chef Pont-Bellanger, doutant de sa véritable identité, lui ouvre sa chemise révélant sa poitrine.

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Dès la première scène d’Un caprice de Caroline chérie, Caroline et son amie Paolina (Véra Norman) sont allongées sur le ventre, dans l’herbe, laissant voir leurs deux décolletés. Dans ce deuxième opus, le corps de Martine Carol est régulièrement mis en scène. Quand le danseur Livio vient lui demander ses instructions pour organiser le ballet du soir, Caroline se rhabille dans la pièce d’à côté, mais Livio profite du spectacle par un jeu de miroirs. Quand Caroline doit se déguiser et donc changer sa robe de bal dans une guérite contre la tenue n°1 de jeune tambour, Gaston s’aperçoit qu’elle ne porte pas de culotte et elle lui répond : « Mais mon chéri, sous une robe de bal, je ne peux tout de même pas porter des caleçons longs ». Quand réfugiée avec son mari chez la comtesse de Monterone, Caroline dort dans le même lit que Gaston, elle laisse voir un sein qu’elle cache aussitôt dès qu’elle se lève, mouvement de pudeur qui vient corriger la timide audace précédente dans le plus pur style de l’érotisme des années 1950.

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Enfin Martine Carol tourne deux scènes de bain en 1953 dans des films à prétexte « historique ». Ainsi dans Lucrèce Borgia (de Christian-Jaque), elle prend son bain en public et le film fait 3,6 millions d’entrées en salles ! Dans Un caprice de Caroline chérie,  Caroline prend son bain en privé pour se préparer au bal du 14 juillet… Du coup, Pierre-Marie Gerlier, cardinal-archevêque de Lyon, qualifia les films de Martine Carol de « pornographiques » (« L’érotisme dans le cinéma français, 1945-1959 », Richard d’Ombasle, CinÉrotica, n°2, novembre 2008). Car, une constante demeure : le bain qu’il soit public ou privé, sert de prétexte pour montrer un corps féminin nu. Et voilà pourquoi « la scène du bain qui sert d’abord à laver le corps, permet surtout de se rincer l’œil » (« Le Bain féminin ou quand le cinéma traque l’intime », cinethinktank.com, 26 décembre 2015).

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Ces scènes érotiques servent le voyeurisme des spectateurs. Mais la trilogie peut aussi les rassurer : toutes les audaces et les désirs de Caroline sont strictement encadrés par des hommes qui conservent ainsi leur place et leur pouvoir traditionnels.

À suivre…

Marc Gauchée

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La vieillesse est un naufrage…


bourAmour

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