jump to navigation

2010 : Eyes Less Shut 1 avril, 2011

Posted by CINETHINKTANK in The Movie Library .
Tags:
3 comments

Quand on est adolescent au dГ©but des annГ©es 80 dans une France post-giscardienne, le cinГ©ma se fantasme parfois plus qu’il ne se vit. Je n’ai jamais autant idolГўtrГ© Kubrick qu’en dГ©vorant l’iconographie du livre de Michel Ciment et avant d’avoir vu la plupart de ses films. J’avais Г©tГ© exposГ©, trГЁs jeune, Г Shining et avais entendu dire que Kubrick Г©tait le plus grand cinГ©aste du monde. J’Г©tais trop jeune pour relever l’ineptie d’un classement mondial des cinГ©astes, mais j’avais quand mГЄme supputГ© que l’homme au nom de cube n’avait sГ»rement pas dГ©crochГ© cette mГ©daille grГўce Г  cette chose grotesque dans laquelle Nicholson baissait la tГЄte et fronГ§ait les sourcils pour jouer le gars perturbГ© psychologiquement. Posture ridicule et outrГ©e dont le Stan avait dГ©jГ  usГ© avec McDowell et qu’il n’hГ©sitera pas Г  recycler avec D’Onofrio dans son film sur les films sur le Vietnam.

Encore vierge donc et m’enivrant des photogrammes et des photos de tournage du livre de Ciment, je pouvais imaginer les merveilles que devaient ГЄtre 2001 , Les Sentiers de la gloire , Barry Lyndon et me dire que je ne serais plus le mГЄme homme une fois que mes rГ©tines auraient Г©tГ© impressionnГ©es par ces crГ©ations quasi divines. Un Гўge de l’innocence oГ№ je n’avais pas encore endurГ© le kitsch de Orange mГ©canique et ce taedium filmae qu’est Lolita . Le dГ©pucelage prit quelques annГ©es et il y eut aussi des moments d’extase : dans les tranchГ©es, dans l’espace et dans l’Irlande de Thackeray.

Il y a quelques jours, je tombe par hasard sur le Stanley Kubrick d’un certain John Baxter et, contre toute attente, le mГЄme ensorcellement (sans photos cette fois) se produit. Les anecdotes sur la vie et la personnalitГ© du New-Yorkais constitueraient-elles un mythe dГ©passant son oeuvre ? En tout cas, je ne suis plus dans la France de Mitterand et je peux maintenant, quand le doute me saisit, filer vers ma vidГ©othГЁque et vГ©rifier que Dr. Strangelove , par exemple, malgrГ© ses anecdotes de tournage, ses dГ©cors et son noir et blanc impeccable, est toujours d’un humour aussi consternant.

Un gros regret cependant m’Г©treint : le King of Control n’a pas vГ©cu assez longtemps pour empГЄcher le dГ©sastre qu’est la mastГ©risation DVD de Barry Lyndon et de ses derniers films. Les scГЁnes Г  la chandelle sont pour l’instant condamnГ©es Г  n’ГЄtre jamais aussi belles qu’en photos, figГ©es dans le Ciment. Du coup, je pourrai continuer Г  feuilleter le livre en me passant les musiques du film en fond sonore. Il faut reconnaГ®tre que, Г  partir de son OdyssГ©e de l’espace , Kubrick devient un master DJ, un as de la compile. Terrence Malick, peu inspirГ© avec sa Pocahontas, a d’ailleurs cru qu’il suffisait de convoquer Wagner et Mozart pour s’Г©lever au niveau du maГ®tre. Dans Full Metal Jacket , Kubrick poussera le bouchon du recyclage assez loin avec un emprunt quasi littГ©ral au Schoendoerffer de la Section Anderson dans son utilisation du These Boots de Nancy Sinatra. Mais Barry Lyndon , qui est un film beaucoup moins fermГ©, formel et formol que les trois suivants, occupe toujours la premiГЁre place dans ma playlist.

Je tourne encore une fois les feuilles du Ciment : The Killing , Spartacus , Lolita , Barry Lyndon , The Shining … Kubrick ne s’est jamais vraiment torturГ© pour trouver les titres de ses films et a presque toujours optГ© pour la concision, la simplicitГ© ou le nom du personnage principal. Ses titres les plus originaux et mГ©morables, il les a empruntГ©s Г  Burgess et Stephen King. Jusqu’Г  ses deux derniers films, oГ№ il dГ©cide finalement de passer des titres Г  1 ou 2 mots Г  des titres Г©nigmatiques et quasiment acronymiques : Full Metal Jacket et Eyes Wide Shut . L’ermite ferme ainsi la boucle, entamГ©e en 1968, d’un cinГ©ma de l’esprit plus que de la chair, avec deux titres qui renvoient immanquablement Г  HAL (lui-mГЄme forgГ© Г  partir de l’acronyme IBM) et Г  la post-humanitГ© Г  laquelle ce dernier essayait d’accГ©der par le meurtre.

Christophe Diaz

Longtemps qu’on n’avait pas ri 28 mars, 2011

Posted by CINETHINKTANK in Politique & SociГ©tГ© , The Movie Library .
Tags: , , , ,
add a comment

Longtemps qu’une moustache ne m’avait pas fait rire. Longtemps qu’un film tout court. Dernier rire ? Loin. Pas Dujardin. Pas l’autre con de Boon. Les one man shows non plus : pas le dernier Debouze, non, médiocre, pas le dernier Semoun, à chier, pas même Elmaleh, d’ordinaire plaisant. Pas le Coluche, mort, pas le Jugnot, fatigant. Le Dupontel ? Ah non, vraiment, c’était chiant comme la pluie. Le Garcia, pas mal, ouais, cocasse. Eric et Ramzy ? Ouais ok, ça j’aime bien.

Mais mieux que ça la moustache. Oh cette moustache. Et les dialogues, au poil. Blanc fume un joint dans un squatte loin du seizième. Lanvin en bas joue du saxo. Panique au rez-de-chaussée : le gringalet grelotte en été. Voilà François (Lanvin) quatres à quatres et l’autre Denis (Blanc) qui claque des dents. Réconforté par son pote ce dernier dégaine la moustache : « J’ai été attaqué par des renards », « Si je parle mal c’est parce que j’ai les dents qui poussent », ou encore : « Il neige, tu m’aideras ». Du sur-mesure pour Michel Blanc, hypocondriaque en verve. Des types costauds lui ont éclaté une guitare sur la tête dans les couloirs du métro. Il chantait pourtant un bon Renaud, mais les cutters brillaient plus. Sa meuf est naze, baise ajournée. Journée de merde familière, coucher sévère. C’est pas grave on fourguera des manteaux contrefaits, demain, pour manger.  Et cela de manière honnête.

Marche à l’ombre (Michel Blanc, 1984), Viens chez moi, j’habite chez une copine (Patrice Leconte, 1981), voilà deux films drôles. Qui font rire car l’acteur l’accepte, ad hominem. Ceux-là jouaient les nazes, et faisaient rire les bourgeois, comme moi. Mais les pauvres tout autant, car ils se mettaient en deçà. Les gars d’aujourd’hui font les fiers après deux ou trois succès : il ne faut plus rire d’eux maintenant, il faut les envier. Ils ne jouent plus les nazes, ils jouent les riches, et leurs gags portent sur le gratin. Du coup, c’est moins drôle. Et puis l’époque a changé.

Il a fallu la TNT pour revoir ces films, et enfin après longtemps, messieurs-dames, rire. Oh, peut-être sont-ce les mêmes fonds, les « fonds du rire » secrets que se passent et repassent M6 et TF1 jusqu’en leur filiales. Voilà un bien à leur décharge. Voyez comme je ne suis pas rancœur. J’ai aimé, oui sans honte, et ri de revoir ces films. C’est éculé, c’est usé sans-doute, mais c’est drôle. Et je vous emmerde. On ne fait plus ça aujourd’hui.  Pourquoi ? Voilà qui mérite un rire.

A mon avis, en tant que modeste journaliste non salarié d’un site pourtant sérieux : (1) Le clodo fait peur tant il est réel. Jadis son personnage offrait de mettre toutes choses à distance, et permettait l’humour semblable à celui du fou, du grelot, du palefrenier.  Aujourd’hui il est le sujet d’un fait divers trop fréquent.  (2) Le rire n’est plus de mise car la société a perdu les longueurs qui la séparaient d’elle-même. La vie n’est pas amusante,  il faut travailler plus pour gagner plus. Cela n’est pas un jeu, là se joue l’être. (3) L’humour ne peut porter sur les valeurs, car il n’en est plus beaucoup qui soit générales ou abstraites. Les valeurs collent au réel et donc le réel est tous les jours en jeu : celui qui trompe le réel par des jeux d’acteur ou des blagues trompe ces valeurs et n’est pas bon sociétaire. D’où ce (4) La vie est devenue hyper chiante et l’on ne peut rire que d’un sujet lointain, ou de la crétinerie non matérialiste.

Je ne suis pas sociologue, ni nostalgique, mais je note comme faisant partie du contexte de l’humour de Blanc : l’agneau grillé à vingt-huit francs (4 euros, aujourd’hui le prix du parking) au bar du coin, le squat communautaire et gratuit qui semble plus agréable et salubre que mon appartement actuel, la facilité qu’on a de « pécho des meufs » quand on est clodo dans les années quatre-vingt (essaye aujourd’hui, tu verras), la clope partout, le maillot de bain une pièce,  l’effet super sur les filles de la guitare et des muscles.

Bien sûr, la fiction reste la fiction, et l’époque reste l’époque. Rions, ça ne coûte rien.

Clement Van de Velde

Impressions en mouvement 11 mars, 2011

Posted by CINETHINKTANK in Philosophons , The Movie Library .
Tags: ,
add a comment

Gaspar Noé a réalisé trois longs-métrages : Seul contre Tous (1998), Irréversible (2002) et Enter The Void (2010). Chaque film est une expérience visuelle et sonore fascinante. Chacune des ses productions semble différente mais on y retrouve des procédés communs. J’aimerais me concentrer sur une manière de filmer que l’on trouve dans Irréversible et Enter the Void . Cette « technique » me semble plus aboutie et captivante dans son dernier film.

Les caméras, dans de longues séquences, volent. Elles flottent dans l’air, telles des méduses cosmiques chaloupant dans l’azur. Jamais immobiles. Suivant une trajectoire indéterminée. A bord de ce navire ailé en polystyrène, on a des visions. Ce mouvement déplace notre perception. Nos sens perdent leurs références ordinaires. Cette agitation nous projette dans un espace inconnu, dans lequel les possibilités de la pensée sont libérées de notre pauvre langage du quotidien (un langage utilitaire).

Avant de m’échapper dans ces sphères célestes, je voudrais inviter une autre œuvre au voyage : Un coup de dé de Stéphane Mallarmé (le poème en cliquant sur le lien suivant : http://writing.upenn.edu/library/Mallarme-Stephen_Coup_1914.pdf ).

Bien entendu, ce n’est pas une caméra que Mallarmé utilise pour créer le mouvement. La forme des lettres, la police, leur taille, les images que renvoient les mots, la manière dont les mots sont disposés sur le papier (…), tout cela participe au mouvement. Les outils de Mallarmé et de Noé sont différents mais le résultat est le même.

Une série de grosses vagues arrive. Plutôt que de sortir de l’eau et s’allonger sur le sable chaud, nous avançons courageusement vers le large pour défier l’océan. Mais nous sommes trop lents. Une première vague, énorme, s’éclate sur notre tête. Notre corps s’enfonce sous l’eau. Nous nous débattons énergiquement, agitant les bras dans tous les sens, pour essayer de sortir de ce cachot marin. On se sent à l’étroit, emprisonné dans ce qui nous apparaît comme la cellule de notre insuffisance terrestre. C’est pénible. On suffoque. Nous perdons notre réspiration. Mais enfin la nature est clémente, se calme… et nous sortons notre tête de l’eau. Nous respirons. On voit la lumière. Une image nouvelle. C’est beau. On est heureux. Mais la deuxième vague s’écrase déjà sur nous.

Il ne s’agit pas d’une invitation Г  la noyade en mer agitГ©e. Mais Г  simplement s’engouffrer dans les spirales offertes par MallarmГ© et NoГ© (il y a d’autres artistes qui proposent, du moins d’aprГЁs ma libre interprГ©tation – les ambitions des artistes que je mentionne ci-dessus Г©tant peut-ГЄtre totalement diffГ©rentes – des structures en mouvement dans lesquelles on peut Г©chouer de la mГЄme maniГЁre ; en musique, il y a de nombreuses possibilitГ©s). A dГ©placer les frontiГЁres de l’existence la plus intГ©rieure. Et ainsi bousculer nos principes d’une vie conformiste en planant dans un nouvel univers oГ№ nous n’avons plus notre identitГ©. Ouvrant un trou bГ©ant. Celui du nГ©ant dans lequel on se jette pour se purifier de toutes ses rГ©fГ©rences. En ressortir et vivre dans un univers aux multiples dimensions.

Le mouvement devient le propos. Certes un propos instable. Mais qui se renouvelle à chaque expérience. Qui se redéfinit et nous fuit sans cesse. Le langage des mots n’est plus. Il a atteint ses limites. Il a explosé en plein vol. Le mouvement devient un langage qui dépasse sa fonction utilitaire de communiquer – d’être compris. Le sol n’est plus stable. Nous ne pouvons plus nous refugier dans une zone confortable avec nos certitudes. Nous chutons à chaque pas. C’est douloureux mais on en redemande. Pour vivre un instant où on a une intuition. Celle que l’univers ne se réduit pas à l’image qu’on en avait.

Pour conclure, je m’aventure, au risque de me vautrer lamentablement, dans la tentative d’une définition. Le génie artistique se caractériserait par la capacité à contorsionner notre perception de la matière. Je vous demanderais, si vous n’avez pas encore abandonné la lecture, de remettre en cause ma définition et d’en montrer ses limites.

Pierre T.

« Potiche » et « Poupoupidou » / MГ©lange des genres : une question de degrГ© ? 5 mars, 2011

Posted by CINETHINKTANK in The Movie Library .
Tags: ,
add a comment

Le mГ©lange des genres est assurГ©ment un exercice pГ©rilleux en France. ForcГ©ment. C’est chez nous que l’AcadГ©mie veille depuis plus de 3 siГЁcles sur le (bon) sens des mots. C’est chez nous que l’esprit cartГ©sien caricaturГ© par la pensГ©e de l’ingГ©nieur, la logique binaire de l’informatique et l’Г©valuation quantitative Г  l’anglo-saxonne s’Г©vertue Г  tout dГ©composer et Г  ranger dans des cases toujours prГ©vues Г  cet effet. C’est chez nous que tout, les citoyens comme les films, est assignГ© Г  origine, Г  culture ou Г  genre comme on assigne Г  rГ©sidence.

Deux films franГ§ais relГЁvent pourtant le dГ©fi. Potiche de FranГ§ois Ozon et Poupipoudou de GГ©rald Hustache-Mathieu. Mais Potiche semble regretter son choix en l’Г©crasant sous le seul mode potache quand Poupoupidou tente de miser sur toute la gamme (ou presque) de l’Г©motion.

Dans Potiche , les clins d’Е“il, les anachronismes et les citations sont assumГ©s, revendiquГ©s, exhibГ©s mГЄme. Les comГ©diens ne jouent pas, ils jouent Г  jouer, dans un dГ©cor et des costumes reconstituГ©s des annГ©es 1970 qui se donnent tout autant Г  voir. Le second degrГ© est de mise et sans arrГЄt, le spectateur est invitГ©, non Г  ressentir avec les personnages ou Г  Г©prouver de la sympathie pour les pГ©ripГ©ties qu’ils subissent, mais Г  se livrer au jeu trГЁs distanciГ© de rire du spectacle du spectacle. Il ne manquerait plus que les comГ©diens s’adressent directement aux spectateurs pour complГ©ter le tableau de ce film de boulevard au carrГ©. Pas Г©tonnant que l’Г©motion ne soit pas au rendez-vous, ce n’est pas le but recherchГ©. Mais c’est aussi la limite d’un film au plaisir « intellectuelВ В», non pas parce qu’il est malin ou Г©rudit, mais parce qu’il ne fait pas appel Г  l’Г©motion. Les seules scГЁnes d’Г©motion concernent les apparitions des anciens amants, Suzanne Pujol (Catherine Deneuve) et Maurice Babin (GГ©rard Depardieu), entre souvenir nostalgique, rivalitГ© complice actuelle et perspectives d’amour impossible.

Dans Poupoupidou , les comГ©diens jouent au premier degrГ©. Certes les citations sont aussi nombreuses que dans Potiche , mais elles alimentent l’action au lieu de la dГ©samorcer, elles servent le mГ©lange des genres au lieu de le dГ©noncer. Si bien que les spectateurs accompagnent les personnages dans les diffГ©rents jeux de pistes au fil de l’intrigue. Ainsi, quand le parallГЁle entre la vie de Marilyn Monroe et le destin de Candice Lecoeur (Sophie Quinton) est impossible Г  cacher tant il devient Г©vident, David Rousseau (Jean-Paul Rouve) explique les correspondances Г  la maniГЁre des flics qui collent les photographies des protagonistes d’une enquГЄte sur un tableau en les reliant par des flГЁches. Les spectateurs sont invitГ©s Г  progresser avec les personnages et, s’ils les prГ©cГЁdent, l’effet d’ironie dramatique joue Г  plein.

Dans Potiche , le constant second degrГ© des personnages rГ©duit le mГ©lange des genres Г  un exercice de style qui nous tient sans cesse Г  distance. Dans Poupoupidou , le premier degrГ© des personnages nous fait Г©prouver les plaisirs successifs du drame, de la comГ©die, du thriller… et des rГ©fГ©rences.

Marc GauchГ©e

EnquГЄte sur « Mulholland Drive » 2 mars, 2011

Posted by CINETHINKTANK in The Movie Library .
Tags: ,
add a comment

« Du repos », c’est la sobre et maternelle recommandation que le Docteur Autran m’a administrГ© au terme de mon enquГЄte sur Mulholland Drive . J’ai tout envisagГ© sur cette affaire et m’y suis perdu jusqu’Г  m’Г©garer sur les rives peu recommandables du grand complot. La vГ©ritГ© s’est avГ©rГ©e finalement plus simple : Hollywood.

L’affaire en question est donc le meurtre de la jeune cГ©lГ©britГ© Camilla Rhodes. La scГЁne de crime ressemblait d’abord Г  un accident de voiture, banal et sanglant. Un cabriolet avec Г  son bord cinq jeunes a percutГ© de plein fouet une limousine entre 3h30 et 3h50 sur Mulholland Drive. Bilan : 8 morts.

L’affaire Г©tait donc classГ©e jusqu’Г  l’arrivГ©e sur mon bureau du rapport mГ©dico-lГ©gal et technique. En rГ©sumГ©, celui-ci indique que l’une des victimes pourrait ГЄtre considГ©rГ©e comme assassinГ©e. La scГЁne de l’accident semble le prouver. La limousine Г©tait Г  l’arrГЄt ; les corps de deux hommes armГ©s de revolvers avec silencieux ont Г©tГ© retrouvГ©s prГЁs de la limousine. Camilla Rhodes a donc Г©tГ© assassinГ©e. La main invisible du hasard a dГ©guisГ© un meurtre en accident de la route.

Pendant les deux annГ©es que dura cette enquГЄte, je me confiais souvent Г  un ami qui rГ©alise des films Г  Hollywood, David Lynch. Baignant dans ce maelstrГ¶m, David Г©tait le mieux Г  mГЄme de me guider dans les mГ©andres de l’usine Г  rГЄves. Un jour, alors que l’enquГЄte Г©tait dans l’impasse, il fit dГ©poser un grand paquet Г  ma porte (cf la photo – double cliquez pour l’agrandir). Tout y Г©tait, le mobile, la vie rГЄvГ©e de Diane, sa paranoГЇa et le meurtre de Camilla. Pendant que je pataugeais, lui avait tout compris.

Remontons quelques annГ©es en arriГЁre pour dГ©nouer cette affaire… Diane Selwyn est une jeune et belle femme enthousiaste venue de l’Ontario. Elle reГ§oit un joli hГ©ritage de sa tante et dГ©cide de tenter sa chance Г  Hollywood. Son rГЄve: « ГЄtre une bonne actrice et pourquoi pas devenir une star, parfois on peut mГЄme ГЄtre les deux ». HГ©las, les choses ne se sont pas passГ©es comme prГ©vu. De ses castings ratГ©s, parfois de peu, elle nourrira d’abord de la tristesse, puis de l’amertume et enfin de la paranoГЇa. Diane est persuadГ©e que les dГ©s sont pipГ©s. Le talent ne sert Г  rien car les ficelles sont manipulГ©es par des gens hauts placГ©s et intouchables. La rancЕ“ur ronge Diane jusqu’Г  l’obsession.

Mais le coup de grГўce mental a Г©tГ© sa rencontre avec Camilla. Diane est tout de suite tombГ©e amoureuse de cette trГЁs belle et charnelle comГ©dienne brune. Elles ont dГ©butГ© ensemble, s’imaginaient ГЄtre des stars et s’amusaient des embГ»ches de ce mГ©tier. La belle complicitГ© des dГ©buts a vite laissГ© la place Г  une sourde compГ©tition. Un jour, elles passent toutes les deux le casting du nouveau film d’Adam Kutcher. Camilla dГ©croche le premier rГґle et au passage… le rГ©alisateur : un beau couple hollywoodien, un film qui marche, bref, sa carriГЁre Г©tait lancГ©e ! Diane, restГ©e au bord de la route du succГЁs, Г©tait doublement brisГ©e : son amour et son rГЄve de cГ©lГ©britГ© lui ont Г©tГ© volГ©s. Elle s’enfonce chaque jour un peu plus dans la dГ©pression, la paranoГЇa et la haine. Elle finit par engager un tueur pour faire taire, croit-elle, ses dГ©mons. Mon enquГЄte me rapprochait d’elle lorsque j’ai appris qu’elle s’Г©tait suicidГ©e.

Quelques annГ©es plus tard, je reГ§u une invitation Г  une avant-premiГЁre au Kodak Theater. Mon ami David Lynch y prГ©sentait son nouveau film : Mulholland Drive , un film fascinant sur la vie d’une actrice qui croyait fort Г  son rГЄve.

Augustin B.

Le monde est ennuyГ© de moy, – Et moy pareillement de lui‏ 26 fГ©vrier, 2011

Posted by CINETHINKTANK in Politique & SociГ©tГ© , The Movie Library .
Tags: , , , , ,
add a comment

Telle est la citation de Charles d’OrlГ©ans qui ouvre le dernier roman de Michel Houellebecq, La Carte et le Territoire . Un roman misanthrope, qui se situe aux antipodes de l’ouvrage de StГ©phane Hessel, dont le claironnant Indignez-vous ! invite Г  l’engagement citoyen. Deux best-sellers pour deux visions opposГ©es du monde, qui nous amГЁnent Г  nous interroger, en ces temps d’instabilitГ© Г©conomique et politique, sur celle qu’il convient de rallier. Un choix qu’il est finalement assez simple d’effectuer.

Le marketing aura donc fait une nouvelle victime, l’indignation, puisqu’il est devenu de bon ton d’ГЄtre « en dГ©saccordВ В» tandis qu’en rГ©alitГ© rien ne change dans notre France sclГ©rosГ©e. Chacun s’indigne dans son coin et se rassure avec l’idГ©e qu’il dГ©cidera dГ©sormais de ne plus accepter son (pas si) triste sort. Retraites, immigration, sГ©curitГ© (…) toutes les mesures prises Г  la va-vite par Sarko sont contestables et il ne sera question de laisser passer tant d’affront sous silence ! C’est cette histoire que raconte le succГЁs en librairies du bouquin d’Hessel, lequel se borne Г  dire qu’il convient tout au mieux de se montrer insatisfait. Creux, consensuel, ce sursaut citoyen donne la nausГ©e, Г  l’image du bio dont on on nous gave, Г  l’image des films larmoyants (cf Les Petits Mouchoirs de Guillaume Canet) qu’on nous inflige.

En pareilles circonstances, le roman de Houellebecq, dernier prix Goncourt en date, est salutaire. Comment en effet ne pas accompagner l’auteur dans ses visions dГ©sespГ©rГ©es de notre sociГ©tГ© dГ©cadente ? Comment ne pas constater l’absolue solitude des individus dans un monde gangrГ©nГ© par les tendances, l’art, le cuisine « à l’ancienneВ В», la globalisation et l’absence de rГ©flexion ? Une rГ©alitГ© bien douloureuse, c’est certain, mais aprГЁs tout В« il n’y a que la vГ©ritГ© qui blesse В», selon l’expression consacrГ©e.

Il faut toutefois noter que la plaie bГ©ante laissГ©e par la plume de Houellebecq, et la dГ©pression gГ©nГ©ralisГ©e qui rГ©sulte de son cynisme plein de luciditГ©, sont des domaines encore non rГ©cupГ©rГ©s par le marketing. Ce qui remonte un peu le moral… pour un court instant : trois films dont on Г©tait en droit d’attendre beaucoup, Black Swan (Darren Aronofsky), True Grit (Joel et Ethan Coen) et Carancho (Pablo Trapero) se sont rГ©vГ©lГ©s Г  l’Г©cran d’une violence dГ©sagrГ©able et d’une banalitГ© dГ©plorable. True Grit rГ©habilite sans originalitГ© le western pour rassurer des AmГ©ricains en crise sur l’existence d’un mythe depuis longtemps disparu ; l’argentin Carancho est embourbГ© dans un scГ©nario Г  l’amГ©ricaine peu aventureux ; l’intrigue de Black Swan ne prГ©sente plus d’intГ©rГЄt dГЁs lors qu’elle est infectГ©e par la ronflante schizophrГ©nie de l’actrice principale. Bref, des films assez semblables, faits par et pour des gens qui se ressemblent (les bobos). L’uniformisation prГ©dite par Houellebecq se vГ©rifie chaque jour un peu plus dans des salles de cinГ©ma bondГ©es, et si souvent gГЄnГ©es par le bruit du popcorn craquant sous la dent.

Matthieu Z.

L’art de recevoir 11 fГ©vrier, 2011

Posted by CINETHINKTANK in The Movie Library .
Tags:
add a comment

Rapprochement superflu peut-être, ce début 2011 m’évoque celui de 2010. L’année dernière, Avatar et ses paradoxes sur le rapport Homme-Nature, Désir de Vie-Pulsion de Mort, utilisait pour ce faire la SF et l’IMAX 3D. Parmi les sorties du mois, des mises en image plus dépouillées formellement nous invitent à un nouveau voyage fictionnel aux confins du spirituel.

Le corps

Le Quattro Volte, du réalisateur italien Michelangelo Frammartino, tient les promesses de son premier opus, Il Dono . Il est d’abord question de transhumance, c’est-à-dire de passage. La vie est cycle et chemin, celui que le berger emprunte inlassablement, que ses pas foulent tant qu’il lui est donné de marcher. Il est question de souffle : celui de l’homme qui s’éteint et de l’agneau qui vient au monde, celui du vent dans les arbres qui dit l’éphémère, celui du feu qui crépite pour mieux disparaître faute de s’être nourri. Il est question d’organique : les craquements de l’arbre sont des os qui se brisent avec l’âge, les gémissements disent la souffrance et le manque, autant que l’amour et la joie. Il est question de destin : la caméra est témoin de ce qui se joue par-delà vie et matière, tel ce fabuleux plan-séquence qui dit le karma, l’enchaînement causal inéluctable qui lit un chien, son berger, son troupeau, son village. Il est donc question de lien, de cette interdépendance absolue, silencieuse et discrète (qui se révèle à qui sait la voir) qui tient chaque vie à chaque être, chaque élément, chaque mouvement d’énergie. A cette interaction miraculeuse entre le plein et le vide, entre ce qui vit et ce qui meurt, ce qui se suit, se côtoie, s’ignore ou s’entraide. Il est question de foi. Dans Le Quattro Volte , la parole se confond avec la prière, les bêlements de l’agneau sont autant de lamentations, la fumée du charbon de bois est poussière originelle. Il est question de cinéma enfin, de ce cinéma qui filme la mort au travail, de ce cinéma qui filme par là-même un processus de conscientisation.

L’esprit

A mi-chemin entre Herzog et Jodorowski, vertigineux, envoûtant, rebutant parfois, Cabeza de Vaca relate le destin contrarié d’un conquistador espagnol débarqué en terres mexicaines et réduit à l’esclavage par des tribus améridiennes, dont c’était précisément le sort annoncé. Emprunt de mysticisme et de chamanisme, Nicolas Echevarria dépeint un monde où la mort dévore et se rit de tout, où la vie ne tient qu’en la croyance qu’elle a d’elle-même. Alvar Nuñez Cabeza de Vaca voit sa fierté commuée en folie. Hypnotisé par un chaman, il devient son pantin et serviteur malgré lui d’un nain qui le conspue et l’humilie. Passées ses tentatives de fugue manquées, sa rage, son désir de revanche, le colon devient disciple : au lieu de douter, il apprend ; au lieu de rejeter, il reproduit. Et devient chaman à la place du chaman. Le soldat se fait serviteur d’un dieu qu’il ne peut plus nommer et d’une église qui n’a plus de dogme pour rempart. Cabeza de Vaca est le récit d’un radeau qui dérive et d’un homme qui reprend pied. A l’image : la boue, le sang, les larmes, puis le mystère. Epreuves initiatiques, souffrance et révélation : les visages déformés par la peur ou la haine font place à des visages extatiques, libérés du poids de l’ignorance. Les corps nus sont délivrés de leur carapace de fer, de cette tôle qui permet de jouer à la guerre. Désarmées, les mains font des miracles et donnent la vie. Alvar Nuñez n’est plus Cabeza de Vaca, tête de vache, il devient véritablement humain. C’est bien là sa croix.

Le cЕ“ur

2010, 2011. Une autre année a passé. Une année, des saisons, l’âge. La maturité pour certains, l’amertume pour d’autres. C’est aussi ce que raconte Another Year , le film de Mike Leigh qui s’amuse du temps qui passe, des liens qui se font et se défont, de notre humanité, de son immense pouvoir, de sa fragilité, de sa misère aussi. L’héroïne du film, c’est Mary : frêle, apprêtée, seule. Mary boit, fume, parle trop. Mary enfume et soûle ses amis. Elle les dépouille de leur présence, les relègue au rang de faire-valoir pour occuper l’espace, pour mieux se prouver son existence, sa présence à elle. Car Mary vit et crève de solitude. Elle n’a personne avec qui partager, personne à qui parler. Mike Leigh filme ainsi et surtout des dialogues : des dialogues du quotidien, des rapports humains sensibles et tranchants, infiniment naturels et justes. On pourra lui reprocher à cet égard une mise en scène sommaire (et un abus de champ contre-champ) mais on lui saura gré d’avoir, comme à son habitude, choisi des « gueules » et des acteurs au jeu saisissant. Le terrain de jeu des acteurs au cinéma étant souvent réduit au visage, ce sont des visages burinés, ridés, cernés, qui racontent ces vies et ce temps. Ce sont les regards, les sourires ou les fronts plissés qui racontent le deuil, la déception amoureuse ou les regrets avec une bouleversante acuité. Qu’il s’agisse du couple de sexagénaires et de son équilibre savamment et humblement trouvé et entretenu (comme ils cultivent avec patience et humilité leur potager) ou de tous les personnages qui gravitent autour d’eux tels des insectes attirés par la lumière, Another Year nous ouvre à une dimension que les politiques et les publicitaires s’acharnent à nous vendre sans y parvenir : celle du cœur.

En guise de non-conclusion, on pourra s’interroger sur la portГ©e d’ Au-dГ©lГ , de Clint Eastwood : difficile de dire si le film est une rГ©ussite ou un ratage. Il parvient certes Г  mГ©nager rationnel (industrie de l’ésotГ©risme, marchГ© du post-mortem, charlatans et pompes Г  fric) et irrationnel (EMI vГ©cues, synchronicitГ©s, dons mГ©diumniques avГ©rГ©s etc), c’est-Г -dire attentes et mГ©fiances des uns et des autres vis-Г -vis de ce sujet effrayant autant que passionnant, mais en cherchant Г  montrer la mort et l’au-delГ  Г  grands coups d’effets spГ©cieux, flashs, travellings, surexpositions, ombres et flous gaussiens, on se demande si pour montrer l’invisible, il ne fallait pas prГ©fГ©rer le hors champ.

Anne M.

La belgitude des choses 4 fГ©vrier, 2011

Posted by CINETHINKTANK in Politique & SociГ©tГ© , The Movie Library .
Tags: , , , , , ,
6 comments

Je ne sais si Dany Boon a inventé l’avant-première régionale pour des raisons non commerciales, mais ça rapporte gros. Je ne sais à quel point Poelvoorde force son accent, mais ça lui vaut quelques succès. L’essor de la « belgitude » semble coïncider avec la crise de la Belgique. Alors que l’identité de celle-ci fait débat, celle de celle-là fait recette.

Il doit bien y avoir des films belges qui traitent des danseurs du Bolchoï, des éléphants d’Afrique ou des bidonvilles indiens, mais, au vrai, nous ne les connaissons pas. Ceux que nous connaissons sont les films belges qui parlent belge et qui parlent des Belges. Plutôt belge à voir, trendy à souhait, vraiment bon chic depuis la bombe C’est arrivé (Belvaux, Bonzel, Poelvoorde, 1992) , comme on dit pour se l’approprier, depuis Toto le Héros (Jaco Van Dormael, 1991). Pas démenti ce bon genre par d’autres et plus récentes réjouissances que la Croisette a portées, comme Eldorado ou La Merditude des Choses (Felix Van Groeningen, 2009) . Ne parlons pas des frères Dardenne, décorés deux fois par la plus haute distinction Cannoise. A côté de cette identité là, le cinéma français semble avoir perdu la sienne, trop éparse sans doute, trop diluée, et plutôt rare comme sujet. Quelques flops aussi, comme Les Barons , à l’humour sans rires, qui tire trop grossièrement sur la corde locale. Encore que pour un navet, il reçut de bonnes critiques, fort complaisantes, prêtes à voir en tous films belges cette fameuse « belgitude » d’où renaîtrait le phénix. Comme si l’enfant survécu d’une paire de jumeaux pouvait vivre pour deux. Il n’en est rien. Il mérite une vie propre. S’il est fardé comme un clown, c’est qu’il cache un cadavre. On le sent bien d’ailleurs. La « belgitude » c’est toujours un rire mi-jaune, celui de la dérision. C’est toujours une ville immonde, une averse, un noir et blanc où l’on boira des bières en se tapant dans le dos, mais chacun rentrera chez soi par des rues en étoile.

La vérité, c’est qu’il y a plusieurs « belgitudes ». « Ce melting-pot qui génère un imaginaire sociétal . » C’est ainsi que le philosophe wallon Jacques Sojcher définit la culture : elle est ce qui permet à un groupe de fondre tous les courants qui le traversent en un « moule polymorphe et instable » ; elle doit aussi, selon lui, rendre les hommes et les femmes dignes de la société dans laquelle ils vivent en leur donnant l’ouverture d’esprit nécessaire pour faire d’eux des citoyens [1] . Des chefs-d’œuvre remarqués, de temps à autre, mais aucun manifeste. Un style, une tournure, mais pas d’infrastructure qui permette un long terme. Une absence de politique culturelle où fédérer les artistes : une ode bien plutôt au crachat, au spontané, au libertaire. D’où ces films profondément originaux, assurément humains, presque anarchistes, suffisamment inclassables pour former un ensemble sans borne et sans principe. A côté de ces films d’auteurs, il y a aussi la « belgitude » bon teint (devenue uniquement sujet), plus uniforme, celle de Rien à Déclarer, qui elle fonctionne au contraire à partir de clichés. Pour être plus simpliste elle est plus populaire, plus accessible. En effet, qui connaît vraiment chez nous Lanners ou Van Groeningen ? Mais ce n’est dans tout ça que vision de Français. Comment se perçoit-on dans son propre pays ? Prenez déjà les problèmes du doublage, des sous-titres. A chaque communauté sa langue [2] . Prenez la question des marchés : d’un côté le marché français, ses festivals, ses plateaux télé, de l’autre un non marché flamand. Prenez encore les différences culturelles qui font la Belgique moderne et que renforce aujourd’hui le climat politique. La Wallonie semble sans cesse tiraillée entre sa francité et sa « belgitude », tandis que les Flandres, au nord, les législatives de Juin dernier l’ont montré, joue désormais à fond la carte communautaire. La barbe de Poelvoorde ne semble pas suffire à ressouder les camps, même si une partie des belges, notoirement bruxelloise, a pu manifester récemment dans la rue son désir fédéral. Etrange régime que le régime politique belge, unique au monde, comme si dès sa fondation (1830) le pays se devait de faire le trublion : trois communautés, trois régions qui ne recouvrent pas les communautés, trois langues officielles, un fédéralisme « incomplet » qui ne place aucune autorité au dessus des régions [3] , un gouvernement pointillé…

Revenons au cinГ©ma. Comment lui en vouloir d’exploiter cette « belgitudeВ В» qui vaut comme nous le voyons autant par l’artifice que par la nГ©cessité ? Les belges francophones eux-mГЄmes s’y sont facilement laissГ©s prendre, fatalement tournГ©s vers la France. Lorsque Besson produit Dikkenek (Olivier Van Hoofstadt), en 2006, un « faux Poelvoorde, sans le goГ»t, l’humour, la folie, sans le talent В» [4] , beaucoup applaudissent bГЄtement. Sans-doute Г©taient ils trop jeunes en 1992 et n’ont pas vu Poelvoorde exploser l’écran. Souhaitons qu’ils ne connaissent pas seulement de lui cet affligeant Boon enfin sorti cette semaine, ce gentil bouboon balourd et bidon qui croit sauver des rГ©gions entiГЁres de l’oubli. Ceux qui aiment les bons films retiennent d’autres films, des Е“uvresВ : revoyons, arbitrairement, Golden Eighties (Chantal Akerman, 1986) , La Vie sexuelle des belges 1950-1978 (Jan Bucqoy, 1995) , Camping Cosmos (Jan Bucqoy, 1996) , Calvaire (Fabrice Duwelz, 2005) , Komma (Martine Doyen, 2005) ou plus rГ©cemment La Merditude des Choses, souvent Г  la fois populaires et profonds, humbles et touchants, toujours originaux. Ils ont peu en commun, sauf d’être belges, vraiment belges, et c’est dГ©jГ  beaucoup.

Bien qu’il existe un cinГ©ma espagnol, on ne parle guГЁre d’« hispanitudeВ В», fort peu d’В« ibГ©rité ». Bien qu’il existe un cinГ©ma anglais, on ne parle pas d’« anglitudeВ В», ni mГЄme Г  son propos d’« anglicité ». EtВ  lorsque l’on parle de « francité », c’est dans un contexte oГ№ elle est menacГ©e, dominГ©e, minoritaire [5] . Historiquement, la notion de « belgitudeВ В» est fondГ©e, dans les annГ©es soixante-dix, en rГ©fГ©rence Г  celle de nГ©gritude, aussi l’essence mГЄme du vocable trahit-elle sa fragilité : comme pour la nГ©gritude, on la faГ§onne Г  partir d’une menace, en bordure d’un nГ©ant. On dit son nom non pour la dГ©crire, mais pour qu’elle soit dГ©crite. Non pour nommer ce qui est, mais pour appeler ce qui peut encore ГЄtre. Elle se dГ©finit en fauxВ : un belge n’est pas franГ§ais, pas nГ©erlandais, pas allemand, mais il est un peu tout cela. On reproche Г  la « belgitudeВ В» d’être surtout un fantasme bruxellois et wallonВ ? Fort bienВ ! Qu’il se dГ©verse encore allГЁgrement dans nos salles et ailleursВ ! La culture est un pays qui n’a pas besoin de frontiГЁres.

ClГ©ment Van de Velde


[1] in Le Monde Diplomatique , dГ©c. 2010

[2] selon les données officielles, depuis les années 80, l’Anglais a supplanté le Français en tant que seconde langue vivante enseignée en Flandre

[3] le fédéralisme belge est bâti sur le concept d’équipollence des normes, c’est-à-dire que le niveau de pouvoir fédéral n’a aucune préséance par rapport aux entités fédérées. Un décret voté au Parlement wallon ne peut ainsi pas être contredit par une loi belge. De plus, comme les entités fédérées ont, pour l’essentiel, des compétences exclusives (y compris sur la scène internationale), une même compétence ne peut pas être détenue à la fois par les entités fédérées et par l’État belge

[4] В« une blague belge avec un faux Poelvoorde et du vrai product placementВ В» in La libre Belgique

[5] les nГ©erlandophones reprГ©senteraient 57% Г  60% de la population belge et les francophones 40% Г  43%

Y a-t-il un espoir cinГ©matographique en Birmanie ? 27 janvier, 2011

Posted by CINETHINKTANK in L'Envers du dГ©cor , The Movie Library .
Tags: , , ,
2 comments

La Birmanie a beau subir un régime politique militaire répressif, son industrie cinématographique est bien vivace. On se demande néanmoins qui des Généraux ou des Réalisateurs est la pire plaie du pays. Oubliez donc vos références : le cinéma birman est en soi un gag original, une galaxie originelle, une gageure culturelle. Au programme : épanchement de synovie cérébrale et fracture de l’œil droit.

Afin d’en comprendre toute la profondeur, voici les commandements du tournage birman :

1. Les films se tourneront SANS chef opérateur, SANS lumières, SANS étalonnage, SANS preneur de son, SANS mixage, SANS scripte, SANS raccords, SANS montage, SANS jeu d’acteur et SANS scénario.

2. Les objectifs des caméras birmanes ne seront JAMAIS nettoyés, la bague de mise au point ne sera JAMAIS employée, la fonction exposition ne sera JAMAIS découverte, l’usage de la bulle de trépied ne sera JAMAIS envisagé, la balance des blancs demeurera A JAMAIS un mythe birman.

Ainsi en va-t-il de Hot shot 2 , rГ©cent hit du box office national qui tient ses engagements. L’histoire ? Gag, gageure et galaxie lointaine bis. Deux gosses de riche font mumuse avec une camГ©ra en carton et draguent de la birmane Г  lourd handicap intellectuel. Leur mГЁre – avisГ©e – souhaite les envoyer au Japon pour parfaire leur Г©ducation. Las ! Ils ratent leur avion et finissent dans un Beach Resort Hotel sur les cГґtes birmanes (Label Le cyclone Nargis n’a pas eu lieu). Et lГ , ils perdent leur camГ©ra en carton. Mais qui a donc volГ© la camГ©ra en carton ???

Afin d’en comprendre toute la profondeur, voici les commandements de la fiche personnages du cinéma birman :

1. Le gosse de riche birman sera laid (la version jeune du chef de gare birman nourri au riz frit aux abats qui ne sort de sa chaise qu’une fois par jour, le soir), mal coiffГ© (bonjour, j’ai confondu mon pot de nouilles sautГ©es et mon pot de gel effet mouillГ©), d’un inconsГ©quence vestimentaire grave (chemise Г  pois rose, jean Г  rayures violettes, chaussettes rouges et or, baskets blanches, casquette verte « I love NY » et Ray Ban made in Philippines, qui dit mieux ?), ontologiquement stupide (dГ©tail intГ©ressant : pendant tout le film et Г  chacune de leurs tentatives, le cache de l’objectif de leur camГ©ra reste fermГ©) et syndicalement peu expressif (aprГЁs calcul, les acteurs proposent deux expressions : la bouche ouverte d’incomprГ©hension et les yeux Г©carquillГ©s. Ah, autant pour moi, c’est du 2 en 1).

2. La bimbo birmane sera paraphrastiquement vulgaire (maquillée comme une voiture d’importation volée) jouera vraiment mais vraiment très mal (palme de la veline locale et du sourire niais), pleurera beaucoup et fort et sans raisons. Elle portera aussi de fausses incisives blanches, un pantalon en cuir taille 32 et chaussures à talons compensés modèle 93, mais heureusement, parlera peu ou par onomatopée.

3. La mГЁre aigrie birmane – avisГ©e – sera assortie Г  son salon en toutes circonstances (Plan 1 : saran tournesol – canapГ© tournesol, Plan 2 : saran vert – canapГ© vert, Plan 3 : saran rose – canapГ© rose, etc.) Elle changera ainsi rГ©guliГЁrement de canapГ© duquel elle guettera le retour de ses nouilles de gosses. Et de leur rГ©pГ©ter la mГЄme leГ§on de morale en champ contre-champ systГ©matique. A contre-temps. A intervalle de 20 minutes. En boucle. Et ce jusqu’à la fin du film.

4. Le vieux birman sous formol sera suffisamment souple pour vitupérer tel un de Funès sous exta. Il aura la jambe leste et le rap inné. Il se distinguera également par sa grande bouche, sa dent rare et son haleine de bétel. (NDA : l’auteur suggère la création d’un poste « dentiste » sur les tournages).

On déplorera toutefois l’absence d’animaux héros (l’éléphant caustique ? la poule naine volage ? la joviale mygale tricolore ?) qui auraient trouvé un rôle à leur mesure.

Les films birmans sont des poèmes, de ceux qu’on lit aux toilettes après consommation excessive de riz frit aux abats. Ils laissent en bouche comme un goût de curry rance et de lait avarié. On en garde un souvenir ému, mouillé des larmes qui auront coulé pendant toute la séance par compassion pour un peuple qu’on enferme dans la médiocrité culturelle pour lui éviter de s’émanciper et de réfléchir par lui-même.

Cela étant, il y a un potentiel de création incroyable en Birmanie. Des documentaires de qualité voient le jour dans l’intimité et la discrétion d’écoles de cinéma privées, des cinéastes expérimentaux réalisent des projets audacieux sans un Kyat mais avec une force sans pareille. Gageons que de vrais et beaux films sortiront de leur confidentialité d’ici quelques années.

Le vent souffle oГ№ il veut.

Anne M.

Nous vieillirons bien ensemble 23 janvier, 2011

Posted by CINETHINKTANK in The Movie Library .
Tags: ,
add a comment

Michael Kenna "Afternoon Trees", Shexian, Anhui, China, 2008

Et c’est Г  Mike Leigh, rГ©alisateur de Another Year , que nous le devons. On n’y croyait plus, depuis que Maurice Pialat nous avait persuadГ© du contraire avec l’inoubliable Nous ne vieillirons pas ensemble (1972), dans lequel Jean YanneВ en mettait plein la gueule Г  MarlГЁne Jaubert. « Que la bГЄte meure В», se disait-on face Г  l’écran, traumatisГ© par les colГЁres d’un Yanne anГ©antissant sous nos yeux tout espoir d’un bel avenir avec sa compagne. Laquelle, lassГ©e par tant d’agressivitГ©, finissait Г©videmment par se faire la malle.

Depuis presque quarante ans, on avait donc cessГ© de croire Г  uneВ vieillesse heureuse. Mais en 2011, on reprend espoir grГўce au rГ©alisateur britannique qui nous dГ©livre un message porteur d’espoir. Dans Another Year , Tom et Gerri forment un couple soudГ© et bienveillant. Ils coulent des jours heureux en banlieue de Londres, dans leur pavillon oГ№ ils accueillent leurs proches Г  bras ouverts, dГ©diant le reste de leur temps Г  l’entretien d’un potager. La vie est rythmГ©e par les saisons qui se succГЁdent, que la camГ©ra de Leigh filme sans prГ©cipitation. Le couple vieillit bien, malgrГ© les tracas du quotidien. Plus important, Tom et Gerri semblent s’aimer sans jamais Г©prouver le besoin d’en dГ©coudre l’un avec l’autre.

Le film bascule lorsque Mary, collГЁgue dГ©pressive de Gerri, s’en prend Г  Joe, le fils du couple. LГ  encore, les deux personnages font barrage ensemble, en faisant comprendre Г  Mary, de maniГЁre simple et directe, qu’elle fut mal inspirГ©e deВ manifester tant d’hostilitГ© Г  l’encontre de Katie, la nouvelle petite amie de Joe. On ne touche pas Г  la famille, voilГ  qui est dit avec la fermetГ©, la distance et le respect qui s’imposent. La vie peut alors reprendre son cours, paisible, pour une nouvelle annГ©e. Comment fait-on pour bien vieillir ensembleВ ? Par le respect de l’autre, que nous enseignent Tom et Gerri, Г  travers cette leГ§on de vie d’une sensibilitГ© et d’une grГўce rarement atteintes au cinГ©ma.

Matthieu Z.

Paul Thomas Anderson, cinГ©aste californien 16 janvier, 2011

Posted by CINETHINKTANK in The Movie Library .
Tags: ,
2 comments

Paul Thomas Anderson n’est pas un inconnu, loin de lГ . Non, mais ses films sont plus connus que lui et c’est trГЁs bien ainsi. Г‡a nous change. Il a rГ©alisГ© quatre films Г  une cadence raisonnable de plus ou moins trois ans. Le temps humain nГ©cessaire pour nourrir l’envie d’un film, le sentir, le voir puis le filmer.

Portait des rejetons Anderson. L’ainГ© Boogie Nights a aujourd’hui treize ans, il est toujours aussi drГґle et bien… bГўti. Sa sЕ“ur Magnolia a Г©tГ© une bГ©nГ©diction pour son pГЁre, elle a Г©tГ© adulГ©e, sera courtisГ©e. Punch-Drunk Love , le petit frГЁre Г©tait plus timide et en retrait mais avec les annГ©es, il est devenu trГЁs attachant et charmant. La petite derniГЁre There Will Be Blood Г©tait la plus belle, la plus dГ©sirГ©e, au point de finir par rendre jaloux et irritГ©s certains. Ce semblant de bonheur familial cache, comme toujours, des drames. La non-reconnaissance en France de son premier fils,В Sydney , qui n’y est jamais sorti. Plus rГ©cemment, le petit The Master a Г©tГ© annoncГ© comme mort-nГ©. Le tournage du film sur le fondateur de la Scientologie a Г©tГ© reportГ© sin die.

Chacun des films d’Anderson m’a impressionnГ© et touchГ©, ce qui est finalement ma dГ©finition d’un bon film. Un plaisir visuel qui chatouille l’homme que je suis. Anderson n’est pas un surdouГ©. Les frГЁres Coen le sont, pas lui. Il aime filmer et Г§a se sent. Sa mise en scГЁne n’est pas dГ©monstrative mais pleine de bonnes idГ©es et de trouvailles. La timiditГ© a rarement Г©tГ© si sensiblement mise en images que dans Punch-Drunk Love . Dans There Will Be Blood , il y a un trГЁs beau mouvement de camГ©ra dans un train oГ№ un lent travelling arriГЁre, trГЁs Г©lГ©gant, nous fait comprendre que le pГЁre abandonne – sans remord – son fils. Le rГ©alisateur se renouvelle Г  chaque fois. Sa mise en scГЁne ne se transforme pas au fil des films en systГЁme, en truc maГ®trisГ© et dupliquГ© d’un film Г  l’autre (cf S. Coppola).

Anderson a racontГ© deux fois des histoires : Boogie Nights (plongГ©e Г  la cool dans le milieu du porno entre les 70′s et le dГ©but des 80′s) et There Will Be Blood (magistrale parabole sur la naissance de l’esprit capitaliste) et il a racontГ© deux fois des nГ©vroses : Punch-Drunk Love (un garГ§on mal dans sa peau qui cherche l’amour) et Magnolia (une nГ©vrosГ©e, un nГ©vrosГ©, des nГ©vrosГ©s). Il n’a rien assenГ©, rien revendiquГ©, mais a toujours parlГ© de nos vies en mouvements, de nos aspirations et de nos blocages.

Au dessus de tous, je place l’immense There Will Be Blood . L’ambition folle de filmer une parabole oГ№ le dollar et la Bible, les deux mamelles de l’AmГ©rique, s’affrontent, se dГ©nient, se corrompent, se pervertissent pour… rГ©ussir. Bref, ce que nous sommes tous devenus. Le sujet est aussi lourd que son traitement est gracieux. J’ai un souvenir plus Г©loignГ© de Punch-Drunk Love . Peu d’images me reviennent de ce film mais par contre, vivant, le souvenir que je m’Г©tais rarement senti aussi proche d’un personnage de film. Le dernier a Г©tГ© vu rГ©cemment, Boogie Nights . LГ , c’est la rГ©crГ©e, comme une aprГЁs-midi d’Г©tГ© Г  se la couler douce avec des potes et des nanas. Magnolia , je dois faire l’impasse. Je l’ai vu sur un PC portable posГ© sur une pseudo table basse autour de cinq larrons (« tu vois lГ  ? plus bas ? et comme Г§a ? oui, bah c’est sombre – vas-y lance »). C’est sГ»r, Tom Cruise et Philip Seymour Hoffman y Г©taient gГ©niaux.

Anderson est un cinГ©aste amГ©ricain et mГЄme plus que Г§a, il est californien. Terre de jubilations et de nГ©vroses, du Prozac et du monoГЇ. Ses films en sont le reflet parfait. VoilГ , l’article se termine et j’en arrive Г  l’essentiel : Paul Thomas Anderson est Mon cinГ©aste U.S.

Augustin B.

Quand l’AmГ©ricain renonce Г  faire le gendarme 12 janvier, 2011

Posted by CINETHINKTANK in The Movie Library .
Tags: ,
add a comment

À la fin du Train sifflera trois fois ( High Noon de Fred Zinnemann, 1952), Will Kane (Gary Cooper) jette son étoile de shérif par terre puis quitte, avec sa femme Amy (Grace Kelly), le village où il officiait. À la fin d’ Inspecteur Harry (Dirty Harry de Don Siegel, 1972), Harry abat le tueur en série Scorpion (Andrew Robinson) et lance au loin, dans l’eau, son étoile de policier de San Francisco.

Will a de quoi être dégoûté. Il a passé les 85 minutes du film à essayer de recruter des assistants. En vain. Le juge s’enfuit ; le shérif-adjoint rend son étoile car Will en l’a pas aidé à devenir shérif ; les amis se cachent ; le maire a convaincu les paroissiens que la meilleure des solutions est que Will quitte la ville… L’ancien shérif (Lon Chaney Jr) refuse aussi toute aide « pour une étoile en ferraille » ( The Tin Star est la nouvelle de John W. Cunningham dont s’inspire le scénario). Un comble, la seule aide viendra d’Amy, pourtant non-violente, qui abat dans le dos l’un des bandits pendant qu’il rechargeait son arme.

Harry a autant de raisons d’être dégoûté. Le maire n’a jamais suivi ses préconisations de fermeté face aux chantages de Scorpion ; le procureur a dû le relâcher parce que les preuves et les aveux qu’avaient obtenus Harry n’étaient pas juridiquement valables ; même le chef de la police demande à Harry d’arrêter de le suivre et de l’espionner. Si bien que quand Scorpion prend en otage un car scolaire, Harry refuse d’aller porter l’argent et affronte une ultime fois Scorpion.

Les Г©toiles finissent donc soit dans la poussiГЁre, soit dans l’eau. Ces fins trГЁs théâtrales doivent pourtant ГЄtre nuancГ©es. D’abord parce que le geste d’Harry renvoie directement au dГ©but du film, au plan sur le mГ©morial du Hall de Justice de San Francisco ornГ© d’une Г©toile et « en hommage aux policiers de San Francisco qui sacrifiГЁrent leur vie en faisant leur devoirВ В». Ensuite parce que 4 autres films mettront en scГЁne le personnage d’Harry, preuve qu’il n’a pas vraiment dГ©crochГ©. Plus intГ©ressant est la nuance en commun avec Le Train sifflera trois fois : au dГ©but, Will Г©pingle son Г©toile sur son pistolet accrochГ© Г  un porte-manteau, il n’est plus shГ©rif. Mais, Г  la fin, il ne jette que son Г©toile, son arme reste Г  sa ceinture. Will est moins fГ©tichiste qu’Harry qui vante son « 44 Magnum, le plus puissant soufflant qu’il y ait au monde, un calibre Г  vous arracher toute la cervelle »… Mais dans les deux cas, ce serait vraiment dommage de s’en dГ©barrasser. Quand l’AmГ©ricain renonce –temporairement- Г  faire le gendarme en balanГ§ant son insigne, il garde quand mГЄme son arme. On ne sait jamais.

Marc GauchГ©e

Bilan cinГ©ma 2010 & espoirs 2011 7 janvier, 2011

Posted by CINETHINKTANK in L'Envers du dГ©cor , The Movie Library .
Tags: , , , , ,
add a comment

Chers amis cinéphiles, il est temps désormais de faire le point sur cette année 2010. On se gardera bien de décerner palmes et coups de bâtons, faute d’une quelconque légitimité. En revanche, les chiffres récemment publiés par la BVA (British Video Association) et le CNC (Centre National de la Cinématographie) nous en apprennent beaucoup. Avant de replonger dans la pellicule, autant savoir où nous en sommes.

Le point névralgique du marché tourne bien évidemment autour de la VOD et de son essor. L’accroissement du nombre de smartphones, tablettes tactiles, et plus simplement la modification culturelle des usages (tout, partout, tout le temps) désormais menée par les digital natives dont nous avons déjà parlé ici (http://cinethinktank.com/2009/08/12/du-reseau-social-ou-lart-de-ne-pas-etre-soi-meme/), devait normalement augurer de bons résultats. Que l’on se rassure, 2010 est une année record qui confirme la montée en puissance de la VOD, ce qui donne les chiffres suivants sur le marché anglais, traditionnellement beaucoup plus solide que notre marché hexagonal. Sur un gâteau vidéo de £2.6 milliards de livres, la VOD « achat » double de £35 à £78 millions et la VOD « location » atteint les £205 millions. Le digital, encore embryonnaire il y a deux ans atteint désormais les 11% de parts de marché. C’est peu, me direz-vous. Mais un marché de £300 millions ne semble négligeable pour personne en ces temps difficiles. Beaucoup de distributeurs vidéo ont du rogner sur leurs marges (astronomiques, il est vrai, au départ) pour conserver leur position. La chute des prix et des volumes de ventes de la distribution physique n’est pas encore aujourd’hui compensée par l’essor du digital. Il n’en reste pas moins qu’un doublement en valeur sur un an augure d’un retournement un peu plus rapide que prévu. Au delà des chiffres, quel est donc leur intérêt pour les petits acteurs que nous sommes ?

Tout d’abord, l’essor de la VOD permet la réédition de nombreux titres pour lesquels personne n’aurait pris le risque d’une ressortie DVD. Les coГ»ts de numГ©risation sont infiniment moindres que ceux du DVD et du Blue-Ray (fabrication, logistique, mise en rayon…). Saluons donc la rГ©apparition de quelques trГ©sors. Studio Canal, par exemple, poursuit notamment une politique dГ©libГ©rГ©e de restauration et de numГ©risation des Е“uvres pour le portail VOD de Canal+ : Canalplay. En sus de ces Е“uvres patrimoniales, la VOD ouvre des dГ©bouchГ©s certains et auparavant totalement inexistants pour les producteurs indГ©pendants de petit rayonnement, ou encore les productions autofinancГ©es. Il y a fort Г  parier que certains titres sortiront trГЁs prochainement exclusivement en VOD, et non plus en DVD au regard de leur potentiel. Il ne manque plus qu’une vГ©ritable plateforme VOD dГ©diГ©e aux indГ©pendants qui saurait adopter un positionnement intermГ©diaire entre le tout gratuit et l’inutilement payant. Cela permettrait d’apporter un complГ©ment de financement de projets indГ©pendants. On pourrait Г©galement songer Г  une politique de soutien du CNC sur ce mode de distribution pour les films se situant en dessous d’un certain budget.

La VOD n’a, en outre, pas fini de nous surprendre : 6 des plus gros studios hollywoodiens (dont Fox, Paramount, Sony…) viennent d’annoncer leur soutien au projet Ultraviolet qui permettra l’accès à un contenu disponible en « cloud »  via une douzaine d’appareils pour un seul utilisateur. Le film que vous achèterez sera disponible simultanément sur votre TV, mobile, ordinateur, celui de votre belle-mère, etc. ( http://www.deadline.com/2011/01/studios-take-shine-to-ultraviolet/ ). Si ce type de projet ne concerne aujourd’hui que les acteurs importants du secteur, on pense aussitôt à ceux de moindre envergure qui pourraient bien trouver là un moyen de court-circuiter leurs distributeurs traditionnels (et leur commission) et assurer une distribution plus directe de leurs œuvres. Bref, autant de possibilités alléchantes pour l’avenir qui préfigure d’une bonne santé du cinéma dans son ensemble et du cinéma indépendant en particulier.

Quant à la fréquentation des salles de cinéma, que l’on se rassure, la machine à rêves n’a jamais aussi bien tourné qu’en 2010, avec plus de 206 millions de tickets vendus en France. Record battu, comme chaque année. Reste à définir le type de rêve auquel vous voulez participer (et non, ceci n’est pas un remake d’ Inception ). Je vous souhaite un très bon cinéma en 2011, chez vous ou ailleurs, un cinéma  engagé, plein d’émotion, d’empathie et d’amour !

Mathieu V.

Mon ami Vincent 6 janvier, 2011

Posted by CINETHINKTANK in Les mots du cinГ©ma , Passerelles entre les arts , The Movie Library .
Tags: , , , ,
add a comment

J’ai bu quelques bières. J’attends le plus longtemps possible avant de vider ma vessie. Une vieille habitude. Je descends les couloirs escarpés du Black Swan jusqu’aux toilettes. Je m’installe devant la pissotière, sors mon sexe, décalote et urine (un jet peu consistant mais long et trainant). Je ferme les yeux. C’est agréable.

TAC…TAC…TAC…TAC… J’entends les pas d’un individu qui pГ©nГЁtre dans la piГЁce. Il porte des chaussures en cuir avec une talonnette. J’en suis sГ»r. Je n’ouvre pas les yeux. J’essaie de me reconcentrer sur mon tube urinaire. Je visualise, quelque part dans la partie droite de mon esprit, le liquide jaunasse qui part de mes reins.

TAC…TAC…TAC… Impossible de prendre du plaisir. Les talonnettes ne sont vraiment pas discrètes. J’ai toujours les yeux fermés. Je n’urine plus. Les talonnettes ne sont plus très loin. PFFF…PFFF… elles frottent le sol. Puis elles s’arrêtent. Je sais qu’elles sont toutes proches. J’ouvre les yeux… très lentement… paupière par paupière. La gauche puis la droite. Le propriétaire des talonnettes est un vieil homme (85 ans, je pense). Mais je ne vois pas son visage. Ce dernier est dirigé vers mon pénis. Il semble l’observer avec beaucoup d’attention. Je suis flatté que l’on s’intéresse à mon outil, que personne n’a jamais vraiment convoité. Mais j’oublie vite mes considérations sur le nouveau succès de mon pénis et je pense à ma soirée d’hier. Je ferme à nouveau les yeux. Vincent Gallo apparaît dans la même situation que moi (j’ai vu Buffalo 66 en streaming hier soir, en mangeant des sushis). Un petit gros regarde son pénis. On le comprend. Tout spectateur qui a vu Brown Bunny serait curieux de vérifier si le mythe sur la taille de l’engin est vrai (ou s’il avait utilisé une prothèse comme Polvoerde dans Les Portes de la gloire ). Alors on le comprend, le petit gros. Seulement à l’époque de Buffalo 66 , Gallo préfère rester discret sur la marchandise. Il se retourne vers le petit gros.

В« - What the fuck you lookin’ at ?

- Nothin’

- You get your fuckin’ face outta my pants.

- Rela.

- Don’t tell me to relax. Don’t tell me to fuckin’ relax. Just keep your face outta my pants.

- Just so big.

- What the fuck did you say ? What the fuck did you say ? What did you say to me, you faggot ? Get the fuck outta the bathroom. Get the fuck outta the bathroom, faggot . В»

Apparemment, Vincent Gallo est Г©nervГ©.

Cette scène est l’une des premières du film inspiré par la jeunesse de Vincent Gallo. Le plus grand acteur de tous les temps (autoproclamé) y occupe tous les postes : acteur principal, scénariste, producteur associé, réalisateur, compositeur… Il était aussi très présent dans son second film, Brown Bunny. Vincent Gallo a expliqué très clairement pourquoi il préfère tout faire dans ses films.

« Les meilleurs articles sur Vincent Gallo ont été écrits par Vincent Gallo, les meilleures performances d’acteur de Vincent Gallo ont été filmées […] par Vincent Gallo, même les meilleures photos de Vincent Gallo ont été prises par Vincent Gallo. ( Soma , novembre 2001). »

On n’est jamais mieux servi que par soi-même.

J’ouvre les yeux. Mon admirateur a disparu. Je peux ranger mon matériel et remonter au bar. Je m’installe au comptoir et commande un black russian.

Je sors de la poche intГ©rieure de ma veste une photo de Vincent Gallo et la montre Г  mon voisin Bobby, un habituГ© du Black Swan.

« Tu connais ce type, Bobby ? C’est un ami. »

« Non. Connais pas… mon seul pote c’est lui ! » Et il soulève son verre de whisky en rigolant.

Vincent Gallo n’aurait pas rigolé à cette blague – un classique des pubs. Il ne boit pas. Il ne fume pas non plus.

Je regarde la photo de Vincent Gallo. Elle est en couleur. Ses grands yeux très clairs me fascinent. Ils sont effrayés. C’est ce que je vois. C’est dans ces yeux que l’on comprend Vincent Gallo. Car qui est ce type ?

Un jour dans les années 80, il est Prince Vince et fait du hip-hop. Mais il monte aussi un groupe avec Basquiat. Il crée une dizaine de formations rock. Il est mannequin. Il est acteur. Il fait des courses de moto… et il lit John Fante. Et c’est ce dernier point qui m’intéresse. Car le regard de Gallo est le regard du héros désesperé de Fante, Bandini (du moins comme je l’imagine).

Gallo/Bandini est malheureux. Toute cette agitation autour de lui le perturbe. Pourquoi courent-ils, tous ces individus ? Où vont-ils ? Ils lui échappent. Alors qu’il voudrait se rapprocher d’eux. Car il a envie de les aimer… désespérément.

Garder tout cet amour pour lui l’effraie. C’est trop lourd à supporter. Mais personne n’est prêt à le recevoir. Alors Gallo/Bandini s’énerve, vitupère ses semblables. Ils ne comprennent rien. Qu’ils crèvent dans leur coin, dans leur petit bonheur médiocre ! Bandini/Gallo avait un si bel amour à offrir. Contre rien, pas cette stupide idée moderne du donnant-donnant. Il est déçu, Bandini/Gallo. C’est un idéaliste. Il est ultra sensible. Il perçoit les moindres émotions. Il voit bien qu’ils sont tous malheureux, ces abrutis qui courent partout. Alors comme personne ne le comprend, il fait sa propre musique, ses propres tableaux, ses propres films. Peut-être qu’une âme sensible s’intéressera à ses œuvres. Se dira qu’elle a un ami, quelque part, qui pense à elle, avec elle. Et si personne ne comprend, et bien tant pis ! Bandini/Gallo vous emmerde !

Je regarde une derniГЁre fois Bobby et je me sens trГЁs triste et trГЁs seul. Je quitte le Black Swan. Je traverse des rues rГ©sidentielles dГ©sertiques. Je rentre chez moi Г©couter le meilleur album de Gallo mon ami, When.

Hector

I wish DVD was dead 29 dГ©cembre, 2010

Posted by CINETHINKTANK in Politique & SociГ©tГ© , The Movie Library .
Tags: , ,
2 comments

Guillaume Depardieu dans "Tous les matins du monde"

Il y a peu, Umberto Eco concluait en ces termes une brillante chronique dans les colonnes de Libération : « J’ai eu l’occasion d’écrire que la technologie avance maintenant en crabe, c’est-à-dire à reculons. Un siècle après que le télégraphe sans fil a révolutionné les communications, Internet a rétabli un télégraphe sur fils (téléphoniques). Les vidéocassettes (analogiques) avaient permis aux chercheurs en cinéma d’explorer un film pas à pas, en allant en avant et en arrière et en en découvrant tous les secrets du montage, alors que maintenant les CD (numériques) ne permettent que de sauter de chapitre en chapitre, c’est-à-dire par macroportions. Avec les trains à grande vitesse, on va de Rome à Milan en trois heures, alors qu’en avion, et les déplacements qu’il inclut, il faut trois heures et demie. Il n’est donc pas extraordinaire que la politique et les techniques de communications en reviennent aux voitures à cheval. » ( http://www.liberation.fr/monde/01012305696-hackers-vengeurs-et-espions-en-diligence )

Depuis la publication du Nom de la rose , roman dont l’action se tient en 1327, on reconnaГ®t Г  l’auteur la capacitГ© d’analyser parfaitement les Г©vГ©nements de notre temps, en les replaГ§ant dans un contexte plus large. Si ce chef d’œuvre (adaptГ© au cinГ©ma en 1986 par Jean-Jacques Annaud) montre la capacitГ© d’Eco Г  se projeter dans la passГ©, il suggГЁre aussi que l’Г©crivain est apte Г  penser l’avenir de brillante maniГЁre. En ce sens, son don d’anticipation est Г  rapprocher de celui du philosophe Edgar Morin (cf la thГ©orie de la rГ©-humanisation de la civilisation que propose Morin pour sortir du marasme Г©conomique http://cinethinktank.com/2009/08/05/quel-remede-a-l’apocalypse/ ). Tous deux aboutissent Г  des conclusions analogues lorsqu’ils thГ©orisent sur l’avenirВ : aprГЁs tant de vain progrГЁs, la tendance estВ au retour au traditionnel.

En louant hier Tous les matins du monde (Alain Corneau, 1991) au vidГ©o-club de la butte (75018) – le meilleur de ParisВ ? -, j’ai pu vГ©rifier la rГ©alitГ© de la thГ©orie des deux hommes. AprГЁs une longue discussion avec FranГ§ois (gГ©rant bourru et indispensable du vidГ©o-club) sur Pascal Quignard (auteur mystique du roman dont est adaptГ© le film), sur Guillaume Depardieu (qui avait pris la bonne habitude de venir louer ses films au club, vГЄtu des mГЄmes guenilles que sur le tournage de Versailles – Pierre Schoeller, 2008) et sur Jordi Savall (chef d’orchestre, joueur de viole et auteur de la sublime bande-sonore de Tous les matins… ), FranГ§ois m’a remis la boite contenant le film. Pas un DVD, une VHS. Aucun problГЁme, j’ai toujours mon magnГ©toscope. Et la cassette Г©tait de trГЁs bonne qualitГ©. Je suis sorti ravi de cette discussion avec FranГ§ois, sans les conseils duquel je n’aurais peut-ГЄtre pas vu le film. Et je suis ressorti bouleversГ© de ma sГ©ance de cinГ©ma. Ce film est inoubliable, et la VHS, je ne sais dire pourquoi, a confГ©ré au spectacleВ une certaine saveur. Quand je pense Г  VidГ©o Futur et Г  la VOD, j’ai de la peine pour le cinГ©ma et pour les spectateurs. Les films que j’ai vus en VHS derniГЁrement figurent parmi les plus marquantsВ : Tous les matins… , Missing de Costa-Gavras (1982), La Ballade de Narayama de ShЕЌhei Imamura (1983). La nuit derniГЁre, j’ai fait un rГЄveВ : le DVD disparaissait, et les vidГ©o-clubs refleurissaient partout dans Paris…

Matthieu Z.

В« Shithead В» : les gros mots du cinГ©ma 21 dГ©cembre, 2010

Posted by CINETHINKTANK in Politique & SociГ©tГ© , The Movie Library .
1 comment so far

San Francisco, 7h12В : « So, instead of bein’ where I oughta be, home in bed with my gal givin’ her the high hard one, I’m out here doin’ this shitВ : roamin’ around the streets with an overdressed, charcoal-colored loser like youВ В». Je dois ГЄtre un sacrГ© tocard pour embarquer moi aussi dans la Cadillac bleue ciel d’un flic alcoolique beurrГ© avant midi. Oui mais la visite de la ville se fait avec Eddy. Eddy Murphy. Il semble avoir vingt ans. Fine moustache de dandy belle Г©poque. Joli costume. Tout juste libГ©rГ©, oui mais pour 48 heures (Walter Hill, 1982). « I’ve been in prison for three years. My dick gets hard if the wind blowsВ В» confie-t-il au conducteur, au grand mГ©pris des convenances. Par chance, on ne lui en tient pas rigueur, eut Г©gard au stress que gГ©nГЁre ce week-end. On se gare comme des petits fous, on survole la rambla. Un petit tour chez les pГ©dГ©s. Tracer un tueur de flic dans un bar de rednecks gays dГЁs potron-minet. Pas marrant, surtout quand on est noir. Mais Eddy est un voyou et ne craint pas les lopettes. MГ©nage en rГЁgle. Pas suffisant pour ГЄtre pote avec Nolte (« What are you smiling at, watermelon ? Your big move just turned out to be shitВ В») C’est quand mГЄme un bon dГ©but. Frisco dГ©file. Le noir et l’irlandais partagent leur amour pour les mots. Car ils sont lettrГ©s (« Hey, I can read a police file, shitheadВ В»). Tout l’art de la chiquenaude. Pitch classique Г  l’ Arme fatale , fossГ© prГ©sumГ© comblГ© par une similaire verve, verte comme une volГ©e de bois jeune, un rendez-vous final chez un Pivot des rues. On va les marier ces deux-lГ  et l’on chantera des fuck you.

Rien de trГЁs dГ©paysant pour des Etats-Unis paГЇens bien plus proches de nous dans l’injure que de leurs pieux compatriotes. Les linguistes l’affirment. MГЄme goГ»t pour les rГ©fГ©rences anales, pour l’honneur de la mГЁre (« Les amГ©ricains insultent, non comme des anglais, mais comme les europГ©ens et latino-amГ©ricains Г©migrГ©s qu’ils sont et tirent leur vocabulaire de fonds semblables Г  ceux de l’Allemagne et de l’Italie notamment, qui ne sont pas celui de la Grande-Bretagne. Ainsi, certaines prГ©occupations hГ©ritГ©es de ces rГ©gions, comme par exemple l’importance de la phase anale (trГЁs germanique), le sentiment de l’honneur individuel et l’apparente prГ©pondГ©rance de citoyens issus de femmes de petite vertu (trГЁs italienne) ne se rГ©percutent pas dans les insultes britanniques mais se retrouvent aux USA (arsehole = trou du cul, sonofabitch = fils de puteВ В» www.forumdeslangues.net ). ParenthГЁse Г©clairante qui tisse des liens insoupГ§onnГ©s. Echo trГЁs clair au fameux « putainВ В» franГ§ais. Toute insulte porte des valeurs, les bafoue pour les mieux honorer. Ainsi en va-t-il entre nos deux compГЁres, Reggie (Eddy Murphy) le malfrat noir et Jack (Nick Nolte) le wasp incorruptible, le policier solitaire Г  la flasque en mГ©tal. S’insulter, c’est dГ©jГ  se parler. On se retrouve dans le mГ©pris pour des communautГ©s tiercesВ : misogynie, homophobie, dГ©testation des bouseux sudistes tracent en faux les contours d’un univers partagГ©. Dans le pays camaГЇeux de la sГ©grГ©gation spatiale, le cinГ©ma montre ici la possibilitГ© toujours vraie de l’improbable rencontre. De l’accolade virile Г  la fin de l’épreuve commune. Elle ne se fait pas uniquement contre d’autres, quoiqu’il faille bien choisir son camp, mais porte aussi des valeurs positives. L’honneur, le courage, la franchise, la famille fondГ©e sur un couple hГ©tГ©ro, autant de (p)rГ©fГ©rences que l’on teste chez l’autre par l’insulte, dans l’espoir qu’il la renvoie. Plus le mot sera « interditВ В», plus la proximitГ© sera grande. N’observe-t-on pas ainsi partout, dans le cinГ©ma noir (« Hey niggerВ В») comme dans le cinГ©ma blanc, sa fonction associative sinon amicaleВ ? Bien sГ»r, elle n’est pas de tous les milieux. Presque. Elle dГ©limite souvent des mondes dangereux et sauvages ou bien s’y substitue quand on veut les faire siens.

Si elle rassemble, si elle unit, comme un passeport pour le respect entre vrais gars de la rue, elle divise aussi, elle se moque, elle brave (quand ce n’est pas qu’une bravade : il faut parfois sortir les poings pour appuyer son effet), on l’interdit sur l’écran. Enterré le code Hays (1) ? Les types de droite qui vont à l’église (ceux-là même qui chez nous disent « purée » en place d’un vrai « putain ») avaient la main très haute sur le cinéma yankee. Il reste de cet empire quelques très beaux vestiges. Juillet dernier. Le Soldat Ryan est déprogrammé des télés. Trop de « F*** words ». Etrange. On lui préfère  Beethoven, ce jeune chien fou prisé également chez nous pour sa saveur insipide et son côté Les Choristes . Les censeurs, bonsoir, n’aiment pas les gros mots. Etrange ? Quand il est question d’audience, les Etats-Unis ne font qu’un. Entrer dans tous les foyers, voilà qui vaut d’appuyer sur le bip. Biiiiiiiiiip de Hawaï à Boston. C’est émouvant à la nuit tombée. South Park fait saigner l’oreille. Paradoxe apparent que celui d’une censure : elle dévoile  des combats moraux, des bagarres de clochers, mais donne la clef des masses. S’y conformer n’est pas toujours infamant, c’est aussi du dollar. Voyez encore chez nous : record télé pour Bienvenue Chez les Ch’tis , talonné par La Grande Vadrouille . Pas un seul gros mot, pas une seule insulte, pas un minime juron (2). Merde. On programme La Haine à minuit sur des chaînes d’intellos. L’insulte ne sied qu’aux voyous ? La voilà tombée du côté cinéphile.

Ne jouons pas les libertaires. Ne dénigrons pas la censure, nous qui quittions la sale obscure avant la fin d’ Irréversible . Peut-être ce soir-là visionnâmes-nous un Disney . Les mots ne sont que des mots et ce n’est pas peu dire, les images bien plus nous prennent au collet et nous hante. Elles nécessitent un apprentissage scolaire, où le seul quotidien instruit sur l’insulte. Motherfucker.

ClГ©ment Van de Velde

(1) FondГ© sur les dix commandements, rГ©digГ© en 1934 par un Г©diteur catholique et un pГЁre jГ©suite, le code Hays a rГ©gi quelque trente ans durant le cinГ©ma amГ©ricain. Cet Г©vangile recense en douze chapitres ce qui est prohibé : les crimes contre la loi, la sexualitГ©, la vulgaritГ©, les obscГ©nitГ©s, les jurons, les costumes, les danses, les religions, les dГ©cors, le sentiment national, les titres et les sujets repoussants comme la peine de mort, la prostitution, le marquage au fer, les opГ©rations chirurgicales… Le code Hays interdit de prononcer des mots comme В« damned В», В« cocotte В» ou В« Christ В», prescrit le bon goГ»t dans le dГ©cor de la chambre conjugale oГ№ les lits jumeaux sont obligatoires, rase le torse de Tarzan car le poil est obscГЁne et rallonge son pagne.

(2) Par définition, une insulte s’adresse à autrui tandis qu’un juron s’adresse au ciel.

Quand l’acadГ©mie ressuscite la pionniГЁre et la chaudasse 15 dГ©cembre, 2010

Posted by CINETHINKTANK in The Movie Library .
Tags: ,
add a comment

п»ї

Je n’ai rien contre Mathilde Seigner. Bien au contraire. J’aime Г  penser que son expression boudeuse et ironique, sa faГ§on de balancer ses quatre vГ©ritГ©s ou son je-ne-sais-quoi de je-m’en-foutisme sont les marques d’une femme qui sait construire sa vie et fait son chemin. Il ne sera donc pas question, ici, de Mathilde Seigner, mais de deux de ses rГґles. Parce qu’Г  travers deux rГґles, elle a successivement incarnГ© deux femmes de l’imagerie ruraleВ : la pionniГЁre et la chaudasse.

CГґtГ© pionniГЁre, elle est Sandrine qui reprend l’Г©levage caprin du vieil Adrien (Michel Serrault) dans le Vercors contemporain d’ Une hirondelle a fait le printemps (Christina Carion, 2001). Elle quitte son mГ©tier de formatrice en informatique oГ№ elle excelle, parce qu’Г  30 ans, « Il serait temps que je fasse ce que j’ai envie de faire » et elle ose s’installer seule alors qu’Adrien lui a prГ©dit : « Si vous vous installez sans homme, vous ne resterez pas longtemps ». Elle rГ©nove les bГўtiments de la ferme, elle a l’intelligence de diversifier son activitГ© en dehors de l’agriculture et ouvre un gГ®te rural qu’elle baptise « Les Balcons du ciel » qu’elle gГЁre et promeut grГўce Г  un site internet.

CГґtГ© chaudasse, elle est AngГЁle, la pharmacienne pas farouche du Cotentin des annГ©es 1950 dans Le Passager de l’Г©tГ© (de Florence MoncorgГ©-Gabin, 2006). AngГЁle repГЁre Joseph (GrГ©gori DГ©rangГЁre) Г  l’Г©glise, l’invite Г  danser au bal du village, se fait embrasser Г  l’Г©cart et conclut par un direct : « Bon, on va chez moi ? ». Comme Joseph dГ©cline l’invitation, plus tard dans sa pharmacie, AngГЁle lui fera toucher son sein pour qu’il sente battre son cЕ“ur.

Elle confie Г  sa copine Jeanne (Laura Smet) : « J’ai pas besoin d’ГЄtre amoureuse pour faire Г§a ». La mГЁre de Jeanne (Catherine Frot) rГ©sume le personnage : « AngГЁle, c’est le genre de tout le monde ».

La figure de la pionniГЁre qui est forcГ©ment paysanne, est trГЁs actuelle, qu’elle soit raillГ©e ou encensГ©e ( http://cinethinktank.com/2010/11/01/2366/ ). En revanche, la figure de la chaudasse est trГЁs datГ©e. C’est la femme dГ©sЕ“uvrГ©e, jamais paysanne, qui s’ennuie : Ginette Leclerc dans La Femme du boulanger (de Marcel Pagnol, 1938) qui part avec un berger ou dans Le Corbeau (de Henri-Georges Clouzot, 1943) qui allume son mГ©decin. C’est la femme qui corrompt par son insatiabilitГ© sexuelle. ГЂ la Renaissance et pendant toute l’époque moderne, les sorciГЁres Г©taient encore brulГ©es dans les campagnes, accusГ©es de dГ©sinhiber les paysans par leur magie et de les pousser ainsi Г  l’inceste et Г  l’adultГЁre. Le caractГЁre ancien de l’imagerie explique pourquoi il faut au moins l’imaginaire basique des films pornographiques ( http://cinethinktank.com/2010/09/19/valeurs-profondes-mais-gorges-chaudes/ ) ou un flashback jusqu’aux annГ©es 1950 comme dans Le Passager de l’Г©tГ© pour reprГ©senter une chaudasse. Finalement, le seul point commun de ces deux rГґles est qu’ils appartiennent Г  deux films Г  l’acadГ©misme Г©crasant, deux musГ©es du monde rural oГ№ la maman et la putain deviennent la pionniГЁre et la chaudasse.

Marc GauchГ©e

Grinderman 7 dГ©cembre, 2010

Posted by CINETHINKTANK in The Movie Library .
Tags:
11 comments

Depuis qu’il est devenu cГ©lГЁbre pour de mauvaises raisons (budgГ©taires) avec son Mariachi , Robert Rodriguez a rГ©alisГ© deux films agrГ©ables ( Une Nuit en enfer , Sin City ) et une pochade marrante, mais trop longue d’au moins une heure ( Planet Terror ). C’est le problГЁme, Г  mon avis, avec Rodriguez : il n’a jamais rГ©ussi Г  Г©crire un bon scГ©nario et mГЄme ses meilleurs films sont ou trop longs ou bancals. Une Nuit en enfer , par exemple, Г©tait composГ© de deux moyens mГ©trages : un road movie sur deux frГЁres psychopathes en cavale soudГ© Г  un roadhouse movie sur les mГЄmes frangins et leurs otages piГ©gГ©s par une bande de go-go danseuses. Sin City , lui non plus, malgrГ© l’avantage de sa structure en sketchs, n’Г©vitait pas l’Г©cueil du long-mГ©trage mal rythmГ©. De toute faГ§on, depuis sa sortie et ses multiples remontages, il semble vouГ© Г  finir В« faГ§on puzzle В» aux quatre coins de la galaxie Youtube.

Machete me donne d’ailleurs l’impression d’ГЄtre originaire de cette galaxie blobulaire en perpГ©tuelle expansion. Tout d’abord, son embryon (la fausse [vraie] bande-annonce) y est conservГ© depuis le dГ©peГ§age du projet Grindhouse par les boucheries Weinstein, dans lesquelles avait dГ©jГ  Г©tГ© dГ©bitГ© Kill Bill . Puis il y a la voie prise par Rodriguez : un esprit de dГ©connade ultrarГ©fГ©rentielle n’hГ©sitant pas Г  recourir Г  de mauvais effets spГ©ciaux Photoshop (pour donner l’illusion de la pellicule abГ®mГ©e, par exemple). Avec le Texan, on est parfois dangereusement proche du niveau des parodies dГ©versГ©es tous les jours sur le web par des armГ©es de vidГ©astes amateurs.

A une Г©poque (celle que prГ©disait Coppola Г  la fin de Hearts of Darkness ) oГ№ des films intГ©gralement shootГ©s avec un appareil photo ( La Casa muda , Rubber …) essayent de faire oublier leurs budgets et leur origine pour se hisser au mГЄme niveau de professionnalisme que le reste des productions millionnaires, Robert Rodriguez use de moyens dГ©mesurГ©s pour imiter les В« exploitation movies В» et enlaidir chacun de ses plans. Sur le principe, cela n’est guГЁre critiquable. Ce qui l’est un peu plus, c’est que, d’un point de vue artistique, Machete est grosso modo un bГ©gaiement de Planet Terror . Certes, le genre imitГ© n’est pas le mГЄme, mais cette deuxiГЁme tentative n’arrive toujours pas Г  dГ©coller et Г  transcender l’exercice parodique. Avec un tel casting et de tels moyens Г  sa disposition, il ne me semble pourtant pas dГ©placГ© d’attendre de Rodriguez qu’il fasse montre de virtuositГ© et crГ©e, sur cet Г©crin de laideur, des images et des situations mГ©morables, originales, belles Г©ventuellement. Sous les faux-raccords, les mauvais cadrages et la photo pauvre, rien de mГ©morable malheureusement n’affleure. Pas mГЄme dans les scГЁnes d’action. Pas mГЄme dans son duel final ! J’entends dГ©jГ  Turi Ferrer me hurler Г  l’oreille que cela est bien la marque d’une cohГ©rence artistique : В« Rodriguez ne se met jamais en valeur en se hissant, comme son talent le lui permettrait, au-dessus de ses modГЁles ! В»

En revanche, je dois bien reconnaГ®tre que, grГўce Г  la charge de son sous-texte politique et malgrГ© sa durГ©e excessive, Machete se laisse plus facilement regarder que Planet Terror . J’attends avec impatience, dans le jeu infini du serpent qui se la mord, la parodie franГ§aise sur Youtube : Django ! De la citation indirecte Г Escape from New York (avec son mur de la honte) Г  celle plus Г©vidente Г They Live , Rodriguez exploite son sous-genre pour vГ©hiculer un message assez clair et radical : les Mexicains sont considГ©rГ©s par les autoritГ©s amГ©ricaines comme un flГ©au et une menace dont il faut se protГ©ger. Dans ces rares scГЁnes-lГ , on se prend Г  jubiler devant un synchronisme aussi miraculeux avec l’agenda politique franГ§ais de l’Г©tГ©.

Pour autant, passГ©es les premiГЁres minutes, ce qui me déçoit le plus avec ce film, comme avec le Piranha d’Aja, c’est la retenue de Rodriguez, que ce soit dans la reprГ©sentation de la violence ou dans celle de la sexualitГ©. Comme c’est Г©galement souvent le cas chez Carpenter d’ailleurs, le spectateur est attirГ© par un concept ou une idГ©e de dГ©part intГ©ressants, mais des considГ©rations extra-artistiques et la pauvretГ© de l’Г©criture le laissent rapidement la queue entre les jambes, frustrГ©, obligГ© de se finir tout seul et, si ses capacitГ©s le lui permettent, de projeter sur le film ce qu’il aurait aimГ© y trouver.

Christophe Diaz

Quand le chasseur flanche 2 dГ©cembre, 2010

Posted by CINETHINKTANK in Politique & SociГ©tГ© , The Movie Library .
2 comments

Ça y est : je vois le mal -visuel- partout. Vous allez peut-être trouver l’association d’images excessivement capillo-tractée. Mais avant de m’accabler de nuances, suivez-moi au pays des publicitaires de 2009.

Cette année-là, Orange lançait une campagne télévisuelle pour l’internet sur le thème « Un même mot peut recouvrir plusieurs réalités ». Le petit film illustrait chaque mot par deux scénettes de la vie radicalement opposées. Pour le mot « une rencontre », une première scénette montrait deux hommes se disputant dans un parking. La seconde était celle qui nous intéresse : un chasseur met en joue un cerf, puis baisse son arme devant la majesté de l’animal. Cette scénette m’a rappelé une scène-clé de Voyage au bout de l’enfer ( The Deer Hunter ) de Michael Cimino (1979) : Mike (Robert de Niro) avait l’habitude d’aller chasser le cerf avec ses collègues et amis sidérurgistes en Pennsylvanie. À son retour de la guerre du Vietnam et alors qu’il a subi des épreuves particulièrement difficiles, il retourne à la chasse, met en joue un cerf… mais tire en l’air, incapable de tuer le cervidé.

Je ne sais pas si les publicitaires d’Orange ont vu ce film. Je ne sais pas si c’est leur inconscient qui a parlé malgré eux. Parce que les deux personnages ont quelques similitudes : barbus, armés d’un fusil à lunette, avec le même gilet sans manche. Mais, après tout, cela est bien normal en pareilles circonstances cynégétiques. Le plus troublant est ailleurs. Orange est une filiale de France Télécom, l’entreprise où les salariés se suicident : 17 en 2008 et 18 en 2009. Depuis, l’affaire a quitté les premières pages des journaux. Pourtant, l’année 2010 ne s’annonce pas meilleure avec 23 suicidés (Audrey Garric, « Cinq nouveaux suicides à France Télécom », lemonde.fr, 10 septembre 2010). Dans Voyage au bout de l’enfer , Mike perd son ami Nick (Christopher Walken), drogué devenu joueur de roulette russe à Saïgon et qui tire une fois de trop.

Le geste de Mike, épargnant le cerf, s’explique par ce qu’il a vécu avec ses compagnons d’armes au Vietnam. Le rapprochement entre le film et la publicité incite à penser que le geste plein de mansuétude du barbu d’Orange, qui doit être salarié de FranceTélécom, ne peut s’expliquer que par ce qu’il a vécu dans son entreprise.

Marc GauchГ©e

Madame Jojo 30 novembre, 2010

Posted by CINETHINKTANK in The Movie Library .
Tags: , , , ,
add a comment

J’étais hier soir chez Madame Jojo (célèbre club trans/trav de Londres) pour sa soirée cinéma mensuelle. James Grant, bel et jeune inverti dont l’accent trahit ses racines Essex, le programmateur de ces sauteries 7ème art, avait pour une fois élargi son horizon. Pas de Priscilla folle du Désert, Pink Flamingo, Trans-Geisha ou autres films « communautaristes ». Nous avions droit à une production de l’éminent Alejandro Jodorowsky. Et pas El Topo . James Grant, par souci d’originalité, nous proposait La Montagne sacrée .

J’arrivais un peu en avance pour profiter de la sangria qui est généralement offerte lors de ces soirées. Je croisais Coquine, reine autoproclamée de Madame Jojo , qui pour l’occasion avait une moustache. Par contre, elle portait toujours cette même robe en soie rose saupoudrée de paillettes vertes.

« Hello Darling… » Coquine m’embrassa à la commissure gauche de mes lèvres (je fus chatouillé… et quel délice… par quelques petits poils frisés de la moustache) tout en soupesant furtivement, de sa main droite, mon testicule gauche. Coquine voulait justifier cette nouvelle mode.

« Ma moustache, c’est passager Darling. C’est en l’honneur de ce grand artiste… mon JodoВ !В В»

Et Coquine escalada le bar tout en souplesse malgrГ© ses 110 kilos.

« Viva Jodo ! Viva Jodo ! Viva Jodo ! » La soirée était lancée. Les spectateurs en tous genres pouvaient maintenant s’installer dans la salle sombre. Des bâtons d’encens brûlaient aux quatre coins de la pièce.

Alors que sur l’écran, un homme avait des araignГ©es sur tout son corps, je sentis une main sur mon genou. Ma voisine Aline – nymphette au teint pГўle – approcha sa bouche, petit berlingot rose, de mon cou.В Je n’étais pas trop certain de ses intentions mais j’étais prГЄt Г  accepter un certain nombre de choses de la part de cette sublime jouvencelle. Je la sentis souffler dans mon oreille. Le souffle se transforma en mots.

Ce Г  quoi Jodo pensait en crГ©ant cette Е“uvreп»ї ne m’intГ©resse pas du tout. Je me fous de ses obsessions chamaniques. C’est plutГґt les questions que ce film stimulent en moi qui m’intГ©ressent. C’est lГ  la puissance d’un tel film : dГ©passer la simple exГ©cution esthГ©tique ou ludique et de faire de nous, non plus des spectateurs abrutis mais des acteurs en Г©bulition. Je suis sur un trampoline…В oh yes…houuuu… Aline lГ©chouilla mon lobe gauche avant de se reconcentrer sur la projection.

A l’Г©cran, Jodorowsky de profil parlant Г  un chevelu/barbu. En fond, des individus nus et figГ©s dans la cire.

« Tu veux connaГ®tre le secret, mais l’homme ne parvient Г  rien par lui-mГЄme. Pour parvenir Г  l’alchimie suprГЄme, je te donne ces compagnons. Ce sont des voleurs, comme toi, mais Г  un autre niveau. Ce sont les gens les plus puissants de la planГЁte. Les industriels et les politiciens. В»

S’ensuit une sГ©rie de portrait (cyniques ?) d’industriels et de politiciens.

Fon, play-boy soignГ©, dirige une « entreprise vouГ©e au confort et Г  la beautГ© du corps humain В». Isla, belle lesbienne filiforme, construit et vend des armes. Klen, vieux beau, crГ©ateur d’Е“uvres d’art Г©rotisantes. Sel, rousse sensuelle, possГЁde une usine de construction de jouets (des armes pour enfants). Berg, anglais aux tenues psychГ©dГ©liques mariГ© Г  une vieille nymphomane, est ministre des finances. Axon,В chef de police Г  coupe iroquoise et collectionneur de testicules. Lut, architecte visionnaire (« L’homme n’a pas besoin d’un foyer mais d’un abri В»).

Je revoyais ce film pour la 5ème fois. Je l’avais vu pour la 1ère fois lorsqu’il était sorti en 1973. Depuis j’organisais une projection privée (ou pas, comme ce soir) tous les dix ans. La remarque d’Aline rejoignait ma démarche. Je n’avais jamais lu aucun entretien donné par Jodorowsky au sujet de La Montagne sacrée . Je n’avais jamais fait de recherches non plus. Ce à quoi Jodo avait pensé en créant cette œuvre ne m’intéressait pas.

Le film ne calque pas une rГ©alitГ©. Il dГ©passe cela, se situe dans un intervalle entre la rГ©alitГ© et l’onirisme. Un espace minuscule dans lequel il est difficile de pГ©nГЁtrer. Ces sphГЁres de l’inconscient sont lointaines. La M ontagne sacrГ©e me permet de m’y rendre, de dГ©couvrir des impressions que j’ai en moi, que je ne soupГ§onnais pas. Ce film permet de dГ©couvrir ce que je suis en dehors de mon conformisme quotidien. A construire une identitГ©. Il fait partie de ces Е“uvres…

Mon propos m’échappait… devenait mousseux. Alors je me tournais vers Aline Г  qui j’avais envie de faire l’amour. Mais j’allais certainement finir la nuit avec Coquine et sa nouvelle moustache. Je voyais un trampolineВ devant mes yeux, peut-ГЄtre celui d’Aline. Son image me convenait.

Alors chers amis ? En quête de nouvelles figures aériennes ? Une vrille ? Un saut dorsal ? Ou tout simplement une sieste sur ressorts ? Enfilez vos combinaisons jaunes de gymnastes trapus et sautez sur ce trampoline que vous offre gracieusement Jadorowsky. Mais avant de vous élancer, rejoignons ensemble l’engouement de Coquine pour Jodorowsky et crions joyeusement : « Viva Jodo ! »

Hector

Le spectacle de nos vies 26 novembre, 2010

Posted by CINETHINKTANK in Philosophons , Politique & SociГ©tГ© , The Movie Library .
Tags: , , , ,
2 comments

A force de trop se regarder, on oublie les autres. A force de trop regarder les autres, on s’oublie soi-mГЄme. Le spectacle de nos vies est un spectacle au sens Г©tymologique du terme. C’est une reproduction, une image idГ©alisГ©e du rГ©el de soi. Lorsque je dis le spectacle de nos vies, il s agit de la sociГ©tГ© du spectacle chГЁreВ Г  Guy Debord, celle qui pГ©nГЁtre tout, y compris l’image que nous avons de nous mГЄmes. L’individu moderne assiste au spectacle de lui mГЄme. Un spectacleВ oГ№ il trouve illusoirement sa place au sein du Grand spectacle moderne. Il se met en scГЁne comme une part du spectacle global, si infime ou Г©phГ©mГЁre soit-elle. Puisque le spectacle pГ©nГЁtre tout, autant se rГ©conforter de la chimГЁre d’en faire partie.

Mais qu’est ce que le spectacle au fond ? Le spectacle pourrait ГЄtre dГ©fini rapidement comme la forme physique et inconsciente qui s’impose Г  l’individu comme le rГ©el. Le spectacle s impose comme plus rГ©el que la rГ©alitГ© elle-mГЄme. Il est total. Il a vocation Г  reprendre en spectacle ce qui n’était auparavant que quelque chose de tangible. Prenons donc le cinГ©ma comme exemple, un parmi la multitude. Le cinГ©ma des origines met en scГЁne des situations du quotidien ou explore des mythes fantastiques prГ©existants dans l inconscient collectif (cf les frГЁres LumiГЁre ou MГ©liГЁs). Puis le cinГ©ma, en tant qu’instrument de spectacle, en arrive Г  dГ©finir lui mГЄme les mythes auxquels il soumet son public et impose la dГ©finition d’une rГ©alitГ© diffГ©rente. On peut Г©galement faire rГ©fГ©rence au magnifique livre de Neil Gabler Le royaume de leurs rГЄves sur la construction d’Hollywood en tant que machine Г  fabriquer les mythes amГ©ricains modernes. Sa puissance en tant que mГ©dia lui permet de redГ©finir et crГ©er si besoin les mythes modernes auxquels le public s’identifie. Ce renversement, semblable au mГ©canisme de la pyramide inversГ©e de Galbraith en Г©conomie, par lequel il est expliquГ© que ce n’est pas la demande du public qui crГ©e l’offre mais l’offre qui gГ©nГЁre par sa possibilitГ© des besoins inexistants auparavant, participe de l’essence du spectacle. Le spectacle s’impose donc comme ce qui est au dГ©triment de ce qui Г©tait. Il cannibalise le rГ©el et tout ce qui le compose en prГ©sentant son rГ©el Г  lui, devenu la mesure de toute chose.

Le spectacle est partout : en politique, en Г©conomie, dans les rapports sociaux, dans les modes de reprГ©sentation de l’individu. En politique, le spectacle de l’action remplace l’action elle-mГЄme, qui n’est plus qu’un appendice atrophiГ©. Il suffit de dire pour que cela soit. En Г©conomie, le spectacle de l’argent remplace sa valeur effective, et l’activitГ© fictive de marchГ© remplace la valeur rГ©elle des biens et du travail. Dans les rapports sociaux le spectacle de l’individu social qui se met en scГЁne (au travers des tГ©lГ©rГ©alitГ©s ou des jeux tГ©lГ©visГ©s pour les exemples les plus flagrants) remplace l’individu tel qu’il est par son image Г©rigГ©e en vГ©ritГ© absolue, et l’individu lui mГЄme, abreuvГ©, saturГ© de cette tourmente omniprГ©sente et invasive, est contraint pour survivre de forger une image de lui mГЄme, son double idГ©alisГ©.

En ce sens, п»їClones , le rГ©cent film de Jonathan Mostow avec Bruce Willis ( http://www.imdb.com/title/tt0986263/ ) qui dans un futur proche met Г  disposition des ГЄtres humains un double chargГ© d’accomplir Г  l’extГ©rieur de leur rГ©sidence l’ensemble de leurs tГўches, n’apparaГ®t que comme l’incarnation d’une rГ©alitГ© par procuration que nous vivons dГ©jГ . Je vis ma vie au cinГ©ma. Je suis mon propre film. Je suis projetГ© au dehors de moi. Je me regarde infiniment. De sujet, l’être humain devient objet. Sa passivitГ© l’étouffe et le fascine Г  la fois. Peu surprenant en consГ©quence qu’on tolГЁre si facilement que le pire puisse arriver aux autres dans une telle apathie. Il y a tant d’autres films Г  regarder, d’autres spectacles a partager. Une infinitГ© en fait.

Mathieu V.

Si vous ne m’aimez pas, sachez que je ne vous aime pas non plus 19 novembre, 2010

Posted by CINETHINKTANK in Les mots du cinГ©ma , The Movie Library .
Tags: ,
6 comments

C’est ce que devrait rГ©pondre Guillaume Canet Г  tous ceux qui n’aiment pas son dernier film, Les petits mouchoirs . A tous ceux qui n’ont pas eu besoin de se rendre en salle pour juger qu’il s’agissait d’un film mauvais, tant ils ont Г©tГ© indisposГ©s par la promotion nausГ©abonde entourant sa sortie. Et c’est sans doute la couverture du magazine PremiГЁre , qui montre notre rГ©alisateur Г©mu jusqu’aux larmes d’avoir rГ©alisГ© « le film de (sa) vieВ В», qui remporteВ dans ce domaineВ la palme de l’indГ©cence.

Tout ce battage autour de Canet et de son nouveau film rappelle ce qu’on avait dГ©jГ  eu l’occasion d’entendre lors de la sortie de Ne le dis Г  personne , prГ©cГ©dent long-mГ©trage du rГ©alisateur. On se souvient du drame provoquГ© par l’hospitalisation d’un homme au planning surchargГ© et Г©reintГ© par un tournage Г©puisant. De qui se moque-t-onВ ? Depuis quand les choses se font-elles d’un claquement de doigt, sans qu’on se donne la peine d’y arriverВ ? Depuis quand ne faut-il plus suer pour obtenir ce qu’on veut ? Cette mise en scГЁne dГ©placГ©e autour du bel et fragile Canet a de quoi convaincre le spectateur deВ boycotter tous ses films, y compris les bons dans lesquels il joue (cf Espion(s) de Nicolas Saada ou L’affaire Farewell de Christian Carion).

Le pire dans tout Г§a, c’est qu’un film comme Ne le dis Г  personne , sans ГЄtre un chef d’Е“uvre, n’est pas mauvais Г  proprement parler. Quant aux Petits Mouchoirs d’acteurs Г  la botte de rГ©alisateurs « bankableВ В», on doit pouvoir s’y moucher sans trop de difficultГ©. Mais au fond, Г  quoi Г§a sertВ ? A quoi bon cet Г©talage de petits tourments et de bons sentiments qui font qu’ « aprГЁs tout la vie est belle » ? Pourquoi n’ГЄtre plus aventurier dans le propos et plus audacieux dans la formeВ ? Pourquoi rester sur l’autoroute quand on a les moyens d’œuvrer Г  la margeВ ? Sans doute parce que l’expГ©rimentation a trop rarement sa place au JT de Pujadas, oГ№ Guillaume aime parader. Un journal oГ№ l’on n’imagine guГЁre l’homme direВ : « Si vous ne m’aimez pas, je peux vous dire que je ne vous aime pas non plusВ В». Car Г  la diffГ©rence d’un Pialat brut et authentique – qui avait tenu ce discours lors de la remise de la Palme d’or Г  Cannes (1987) pour Sous le Soleil de Satan (cf http://www.ina.fr/media/petites-phrases/video/CAB87019039/palme-d-or-a-maurice-pialat-pour-son-film-sous-le-soleil-de-satan.fr.html ) – Canet dГ©sire avant tout qu’on l’aime. Et c’est ce qui le conduit Г  rГ©aliser de si Г©cЕ“urants Petits Mouchoirs .

Matthieu Z.

Sous le charme de Sofia Coppola 16 novembre, 2010

Posted by CINETHINKTANK in The Movie Library .
Tags: ,
add a comment

J’ai été envoyé à Los Angeles (faux) voir le dernier film de Sofia Coppola (vrai). Coïncidence prémonitoire, le film porte le même nom qu’une marque de vêtement sans goût et sans audace : Somewhere . Il sortira en France le 5 janvier 2011. Il vous faudra trépigner encore d’interminables semaines pour découvir le film le plus consternant de l’année.

La chance, que dis-je l’honneur, d’avoir vu ce film m’oblige à faire le boulot correctement. D’abord raconter l’histoire. « Rien ! » Deux semaines dans la vie d’un acteur à succès qui s’ennuie. « Rien je vous dis ». Ah si, il passe quelques jours avec sa fille, donc il réalise des trucs sur la vie mais on ne voit pas trop quoi. Pour bien visualiser le film, imaginez un épisode spécial de Beverly Hills 90210 où nous aurions découvert, ébranlés, ce qu’est devenu Dylan McKay 10 ans après sa disparition. Dylan a toujours beaucoup d’argent, il est comédien mais voilà, il s’ennuie. L’histoire de Somewhere n’est déjà pas très palpitante, mais pour être sûre que le spectateur n’y trouve vraiment aucun plaisir, elle choisit de ne filmer que des moments d’ennuis profonds et totalement clichés.

Sofia Coppola et son film incarnent à peu près tout ce que je déteste. Elle n’est pas la seule, mais elle a le mérite de compiler les griefs.

Elle n’a pas pu avoir le désir de faire ce film. Cela n’a pas pu être un besoin absolu. Ma théorie, qu’elle n’avouera jamais, c’est qu’elle a fait ce film pour s’occuper. S’occuper ! Mobiliser de l’argent, des équipes, du temps pour remplir son agenda. H&M lui aurait proposé de dessiner sa nouvelle collection, elle aurait décalé ou mis aux oubliettes son film dans la seconde. Je le pressens comme ça.

Sofia Coppola est la fille de Francis. Le problème des « enfants de » n’est pas seulement la très problématique tendance à l’aristocracité des milieux artistiques, mais aussi leur incapacité à parler d’autres choses que d’eux-même. Nés dans des cocons, ils en arrivent très vite à ne parler que de cela. Il y a aussi quelque chose d’effrayant à penser que personne autour de Sofia Coppola n’a osé lui dire que son film allait dans le mur. On imagine sans mal la bande de laquais prospérant autour de l’enseigne Sofia Coppola, lui devant leur subsistance, acquiescant à toutes ses idées, aussi banales soit-elles. Rien ne risque de la réveiller car le Lion d’or du festival de Venise vient de lui être décerné pour ce film.

Et puis son cinéma est tellement chic. De bon goût et toujours à la pointe des tendances : scènes de lapdance validées par le retour en grâce de cet exercice il y a peu ringard, ou la bande originale toujours tellement à la pointe. Ses films donnent l’impression de feuilleter un magazine de mode spécial « tendances de l’année ». C’est pénible. Pour masquer sans doute toute imagination artisitique, Sofia Coppola s’est érigée en inconditionnelle des plans fixes. Nous avons donc le droit dans Somewhere à quelques plans de belles piscines turquoises et de jolies voitures italiennes. Jean-Luc Godard disait qu’il ne fallait pas filmer une belle image mais bien filmer une image. Sofia ayant écouté trop rapidement notre suisse ronchon, elle a choisi la première solution et va nous mettre en colère, Jean-Luc et moi-même. Bravo Sofia.

Augustin B.

Quand la publicitГ© flingue la cause 10 novembre, 2010

Posted by CINETHINKTANK in Politique & SociГ©tГ© , The Movie Library .
Tags:
3 comments

Le chemin pour reconnaître la responsabilité française dans la rafle du vélodrome d’hiver (vél d’hiv) a été long à parcourir. Il a fallu attendre le 16 juillet 1995 lorsque Jacques Chirac, alors président de la République, reconnut : « La France, patrie des Lumières et des Droits de l’Homme, terre d’accueil et d’asile, la France, ce jour-là, accomplissait l’irréparable ». La Rafle de Rose Bosch est sorti en mars 2010, le film se propose de suivre le destin réel des victimes et des bourreaux de cette histoire. Cela devait donc en être fini avec ce « passé qui ne passe pas » (Éric Conan et Henry Rousso, Vichy, un passé qui ne passe pas , Fayard, 1994). Mais à regarder l’affiche retenue pour ce film, d’où vient le sentiment de ratage ? De ratage et même de complète irréalité, ce qui peut sembler un comble pour un film avec une indéniable dimension historique et un souci de fidèle reconstitution ?

Trop de symboles

Première piste : l’affiche n’est composée que d’une accumulation de symboles. Il y a d’abord la croix gammée en surplomb dans le ciel gris qui rappelle combien la rafle du vél d’hiv marque la parfaite collaboration des autorités françaises à la déportation des Juifs. Selon les accords passés entre Vichy et les Allemands, les 16 et 17 juillet 1942, 13 152 Juifs ont été arrêtés par la police française puis déportés. Le Sacré-Cœur ensuite comme décor de fond est également un symbole lourd, voire pesant. Il fut érigé « pour faire amende honorable de nos péchés et obtenir de l’infini miséricorde du Sacré-Cœur de Notre-Seigneur Jésus-Christ le pardon de nos fautes »… après l’année 1870 où le Vatican fut envahi par les Italiens, la France par les Prussiens et Paris vécut sa Commune. Contrepoint de l’énorme croix gammée, les deux petites étoiles de David brillent comme seules touches de couleur avec le rouge du titre. Enfin, un ours en peluche désarticulé et abandonné sur les pavés parisiens rappelle l’innocence des enfants embarqués par le policier.

Une esthГ©tique numГ©rique

Deuxième piste : le traitement pictural consacre enfin la désincarnation commencée avec l’accumulation des symboles précédents. La scène représentée est irréaliste à plus d’un titre. Les personnages sont réduits à des fantômes, car ils n’ont pas une ombre cohérente avec la lumière censée venir du réverbère et des phares de la Citroën. Le policier porte bizarrement un fusil, arme très mal adaptée pour entraîner, seul, deux enfants… alors que les clichés de l’époque montrent plus les matraques bien blanches, voire les pistolets des policiers. À tout cela s’ajoute l’anonymat des personnages dont le visage reste dans l’ombre. D’une façon générale, le grain de l’image trahit l’esthétique numérique et vient parachever l’irréalité de la scène.

Le choix du visuel est sans doute le rГ©sultat – ratГ© – du compromis entre un film « historiqueВ В», un film de fiction avec des vedettes qui y « jouentВ В» des rГґles et une dГ©marche commerciale. La typographie du titre qui met assez Г©trangement un point aprГЁs La Rafle semble laisser croire que le dГ©bat est clos alors que cette affiche fait prГ©cisГ©ment l’inverse, elle fait naГ®tre toutes les interrogations sur la reprГ©sentation de la rГ©alitГ© la plus immonde.

Marc GauchГ©e

Je veux parler de cinГ©ma corГ©en 7 novembre, 2010

Posted by CINETHINKTANK in Politique & SociГ©tГ© , The Movie Library .
Tags: , , ,
8 comments

- Lee Jung-jae & Jeon Do-Yeon, The Housemaid

Au départ, j’étais parti pour écrire un long article sur le cinéma coréen, basé sur la description de trois films : The Host (2006) de Joon-ho Bong, The Chaser (2007) de Hong-jin Na et The Housemaid (2010) de Im Sang-soo. J’avais l’ambition de démontrer à quel point ces longs-métrages révèlent, par leur esthétique et par leur folie, certaines techniques dont le cinéma occidental gagnerait à s’inspirer. Pour finir, je voulais aboutir au constat que le cinéma coréen est aujourd’hui le plus excitant, le plus palpitant et le plus abouti de tous les types de cinémas (nul besoin de préciser que de nombreux autres adjectifs auraient achevé de convaincre mon potentiel lectorat).

Pourtant, ce soir face à mon écran, je n’ai pas eu le courage d’entamer une telle réflexion. Ni le courage, ni la force de me lancer dans la description des scènes d’anthologie, sublimes, de ces trois films puissants, terrifiants. Que m’arrive-t-il ? Suis-je fatigué de parler de cinéma ? Suis-je fatigué de convaincre les gens de l’intérêt de tel ou tel film ? A moins que ce ne soient d’autres choses indicibles qui occupent mon esprit, l’empêchant de se concentrer sur ce sujet cinématographique majeur ?

En écrivant (ou plutôt en essayant d’écrire), je me suis alors rendu compte que ce qui m’empêchait d’aller au bout de l’exercice (dans le salon étriqué de mon appartement parisien, il est minuit, le silence est devenu presque total), c’était la peur de voir disparaître les phrases que je m’échinerais à concocter. Je me suis senti angoissé à l’idée qu’elles se voient submergées dans la seconde, lors de leur publication sur le net, par la masse d’informations qui y circulent en permanence. Et aussi, me suis-je dit, à quoi bon se répandre de la sorte, de la même manière que tous ces millions d’individus qui éprouvent la quotidienne (et à la longue insupportable) nécessité de nous abreuver de leur pensée ?

Me voilà désorienté tout à coup. Un peu mal à l’aise aussi, ressentant comme une vague envie de disparaître, mais pas complètement. C’est compliqué. Allez, je m’y remets tiens, envie d’écrire à nouveau, oui, un peu mais pas trop, juste pour voir, comme ça, au passage, histoire de, l’air de rien, pour tester, voir l’effet que ça fait. Demi-mesure, donc, on commence un truc, un machin, une sorte de, et on ne finit pas tout à fait. Une fausse note résonne soudain dans ma tête, un goût amer rend ma bouche pâteuse. Ai-je bien fait d’écrire ce soir ? Je n’en sais rien. Ce que je sais, c’est que j’ai été incapable de parler de ce cinéma coréen qui me passionne autant qu’il me hante. La démence du propos, l’humour glacial, la plastique apaisante de ces films se sont éclipsés lorsqu’il a été question d’en parler. A présent j’ai tendance à croire que l’opportunité (chaque jour plus répandue) de s’exprimer sur le net neutralise parfois toute pensée consistante. Peut-être. Probablement. Je ne sais pas ce soir. Je ne sais rien.

Gabriel L.

PremiГЁres femmes et secondesВ chances 1 novembre, 2010

Posted by CINETHINKTANK in Politique & SociГ©tГ© , The Movie Library .
Tags: , , ,
2 comments

- FranГ§oise Brion (La Grande) & MarlГЁne Jobert (Agathe)

Quand la télévision s’intéresse aux difficultés de rencontres hétérosexuelles dans les campagnes, cela donne L’Amour est dans le pré sur M6, émission de téléréalité qui se gausse de ruraux « authentiques » tombant dans les pièges du cynisme audiovisuel. Sur le net, les sites de rencontres agricoles fleurissent : rencontre-agriculteur.com, atraverschamps.com ou encore vachement.fr. Le cadre rural perçu comme l’espace fantasmé des libertés spatiale et temporelle, laisse accroire qu’une vie sentimentale peut commencer sous les meilleurs auspices. Au cinéma, deux films se sont intéressés aux agriculteurs déjà mariés et qui, devenus veufs, se trouvent devant la perspective d’un deuxième choix de conjointe et donc d’une seconde chance.

C’est ainsi qu’à 37 ans d’intervalle, Alexandre le Bienheureux (d’Yves Robert, 1968) et Je vous trouve très beau (d’Isabelle Mergault, 2005) dressent des portraits peu reluisants du mariage en général et des premières épouses en particulier. C’est ainsi que La Grande (Françoise Brion), la première femme d’Alexandre (Philippe Noiret), véritable patronne, inscrit quotidiennement sur un tableau les travaux à effectuer et passe sont temps à claquer des doigts pour rappeler à l’ordre son mari. Quant à Huguette (Agnès Boury), première femme d’Aymé (Michel Blanc), elle passe de l’entretien de la maison où le téléviseur est toujours allumé à celui des animaux.

Dans les deux films, la relation matrimoniale est toute entière conditionnée par le travail. La Grande pousse au labeur perpétuel et Huguette se fait reprendre par Aymé, car, dans sa comptabilité, « Tu mets des barres à tes 7, on dirait des 1 ! ». D’ailleurs quand Huguette meurt, Aymé lâche : « Le chagrin je vais m’en arranger, par contre le boulot… ». Peu importe si, comme le raconte Marie-Thérèse Lacombe dans Pionnières ! (Editions du Rouergue, 2009), les femmes ont été les véritables actrices de la comptabilité, des élevages, du confort et du tourisme à la ferme. Les épouses de cinéma sont réduites à des caricatures discréditées dont le rapport au sexe est soit minuté (pour La Grande), soit improbable (pour Huguette). Autre trait commun, dans les deux films, la mécanisation possède un caractère fatal. La Grande meurt dans un accident au volant de sa toute nouvelle DS, signant là son complet asservissement à la machine et à la modernisation. Huguette meurt électrocutée par une trayeuse achetée d’occasion. Qu’elle soit du dernier cri ou traditionnelle, la technologie pourrit la campagne et tue les compagnes. Seul le tracteur ultra moderne d’Aymé, sonorisé et donc plus vraiment d’utilisation seulement agricole, est un outil positif.

Les femmes de la seconde chance que choisissent Alexandre et Aymé se caractérisent en premier lieu par leur beauté. Elena (Medeea Marinescu) est, selon Aymé, un « soleil dans sa vie », elle l’initie à la beauté gratuite des fleurs. Alexandre est séduit par les affinités qu’il croit déceler chez Agathe (Marlène Jobert) : elle aime, comme lui, se reposer et faire la sieste.

La différence vient de la fin. Dans Alexandre le Bienheureux , les 120 hectares montent très vite à la tête d’Agathe qui oublie le sens du repos et projette aussitôt un poulailler en batterie, des cochons, des fleurs coupées, de la pisciculture, un terrain de location de caravanes pour Parisiens en vacances… autant de projets qui font fuir Alexandre préférant se retrouver seul, mais heureux à paresser dans les champs. Dans Je vous trouve très beau , Elena vient, avec sa petite fille, retrouver Aymé et fonder une famille. En 1968, le compromis synonyme d’enfer, était impossible, même dans une comédie. En 2005, le compromis est redevenu classiquement la voie du happy end .

Marc GauchГ©e

Exotisme nordique 16 octobre, 2010

Posted by CINETHINKTANK in The Movie Library .
Tags: , , ,
add a comment

L’Origine du monde , Gustave Courbet

Certains films n’ont pas la chance d’être mondialement distribués et de rencontrer leurs publics. C’est le cas du dernier film de Thor Gravussen, réalisateur formé à la petite école de cinéma de Trondheim. Je rappelle que cette école fut à l’origine du mouvement PURA qui a permis au cinéma norvégien de sortir de son espace national dans les années 80.

Heureusement pour les cinéphiles en quête de curiosités, le dynamique centre Southbank à Londres avait prévu une séance hier. J’ai eu la chance d’être mis au courant par la newsletter quotidienne de Southbank. Je decidai de m’y rendre, motivé par la douteuse nostalgie d’une lointaine expérience en Norvège. Je ne pouvais préparer cette excursion car le peu d’informations disponibles à propos de Gravussen est en norvégien. Cela m’ennuyait car j’aime avoir avec moi mes habituels préjugés. Donc je m’installai confortablement dans mon siège avec comme seule indication sur le spectacle à venir son titre, Poets .

GГ©nГ©rique sur Sea, Sex and Sun (version anglaise avec un texte Г©purГ© de Gainsbourg par rapport Г  la version originale). TrГЁs sobre. Le nom des acteurs (neuf au total) dГ©file sur fond noir.

L’histoire est simple. Quelques individus se retrouvent chaque année dans la maison du couple Smith pour y produire de la poésie médiocre. Toujours les mêmes personnes depuis cinq ans. Parmi eux, Aldo, qui fantasme sur Aline. Je n’en dirai pas plus sur la trame.

La construction du film est simple. Les scГЁnes de soirГ©es durant lesquelles les protagonistes rГ©citent les productions oniriques (scГЁnes dignes du burlesque Fellinien, je pense notamment Г  certains passages de Fellini Roma ou deВ La CitГ© des femmes ) sont parfois entrecoupГ©es de scГЁnes Г©rotiques. Aline couche tour Г  tour avec les divers protagonistes Г  l’exception d’Aldo. Ce dernier observe toujours ces reprГ©sentations friponnes, Г  peine cachГ© pour qu’Aline l’aperГ§oive. Il est un voyeur volontairement dГ©masquГ©. Le jeu est clair entre les deux « complices » et semble se poursuivre d’annГ©es en annГ©es. Jusqu’à l’explosion d’Aldo ?

C’est d’ailleurs le travail de Gravussen sur l’érotisme sur lequel je voudrais partager quelques impressions. J’ai appris lors de l’interview post sГ©ance (Gravussen et deux autres acteurs Г©taient prГ©sents) qu’il avait adaptГ© sous format de courts mГ©trages quelques nouvelles de Pierre Louys. Et que son intГ©rГЄt pour l’érotisme n’était pas nouveau. Je confirme que le viking est trГЁs douГ© pour ce type de cinГ©ma. Il y a une maГ®trise totale des couleurs (Г©tonnants pastels qui donnent un aspect dГ©suet et chimГ©rique Г  l’acte), de l’organisation des corps dans l’espace (l’orgasme final et puissant d’Aline est provoquГ© par un missionnaire. Quelle femme, de nos jours, jouit sur un missionnaire ? Et bien Gravussen a osГ© et on est tentГ© de rendre au missionnaire ses heures de gloire) et du son (les gГ©missements d’Aline sont dГ©licieux, une performance sonore exceptionnelle ! Cette habituelle gГ©sine de l’orgasme Г©tant une dГ©dicace au fidГЁle Aldo. La maniГЁre dont les petits cris sont dirigГ©s vers Aldo, tout en Г©tant spontanГ©s, est troublante. Il semble les cueillir dans la paume des mains comme des pГ©tales de rose. Ma poГ©sie est douteuse elle aussi…).

Félicitons aussi Gravussen pour la qualité de son casting. Même Mocky (dans La Saison des plaisirs ) n’avait pas osé exposer une touffe si touffue. Car le con du personnage Madame Smith est une trouvaille fabuleuse. Une forêt démentielle sur laquelle, à mon plus grand plaisir, Gravussen s’attarde longuement. Sans effet photographique. Aucun son. Juste un zoom délicat qui offre au spectateur ébahi un tête à tête avec la fouffe magique. Mais celui qui en parle le mieux, c’est Monsieur Smith : « J’étais sur ma serviette de bain et regardais les diverses anatomies défiler sous mes yeux ébahis. C’est alors que je vis la plus belle chatte que Dieu ait pu créer. Un sexe incroyablement fourni, une prodigieuse jungle indomptable, d’une épaisseur extraordinaire. Je lui ai ensuite fait la cour et nous nous sommes aimés. Tout simplement, serais-je tenté de dire. »

Je me posais la question suivante il y a peu de temps : qu’est-ce que le sensuel ? Je ne voulais pas de la définition du Robert. Je cherchais une réponse plus colorée, plus olfactive, plus sonore. Et Gravussen me l’a donnée. Poet est un film sensuel. Et énigmatique. C’est ma conclusion. Je vous invite tous à voir ce film. (Si vous le trouvez) Aucune de vos références ne vous sera utile. Skoäl !

Hector

La psychiatrie au cЕ“ur du cinГ©ma franГ§ais 5 octobre, 2010

Posted by CINETHINKTANK in Politique & SociГ©tГ© , The Movie Library .
Tags: ,
1 comment so far

Isabelle CarrГ© dans "Anna M."

A l’heure oГ№ la lutte se poursuit entre le gouvernement franГ§ais et les professionnels de laВ psychiatrie concernant le projet de rГ©forme des soins des malades mentaux (cf leВ collectif des 39 contre la nuit sГ©curitaireВ http://www.collectifpsychiatrie.fr/ auquel s’est derniГЁrement associé le monde de la culture pour dГ©fendreВ les droits des patientsВ http://www.mediapart.fr/club/edition/contes-de-la-folie-ordinaire/article/210910/appel-aux-acteurs-du-monde-de-la-culture-qu ), il est intГ©ressant de faire un tour d’horizon de rГ©cents films franГ§ais quiВ abordent la folie et ses traitements, tГ©moignant de l’intГ©rГЄt du cinГ©ma, et de notre culture franГ§aise, pour ce sujet.

Anna M. В (2007) tout d’abord, de Michel Spinosa, avec Isabelle CarrГ© et Gilbert Melki. Il est ici question d’Г©rotomanie, une psychose construite autour de la conviction dГ©lirante que l’on est aimГ© par une personne.В Dans une ambiance de thriller, Isabelle CarrГ© donne une idГ©e saisissante du trouble dont les Г©rotomanes sont atteints. Un film trГЁs abouti, bouleversant, et au suspens constant, maintenu par les consГ©quences dramatiques que peuvent gГ©nГ©rer une telle psychose (et pour les amateurs, une fin magnifique, qui se dГ©roule tout en douceur dans une nature apaisГ©e, et qui Г©voque la fin de l’inoubliableВ Mother В deВ Joon-ho Bong).

Cortex В (2006)В deВ Nicolas Boukhrief (produit par Sylvie Pialat) avec AndrГ© Dussolier qui joue le rГґle d’un ancien flic atteint de la maladie d’Alzheimer. S’il faut retenir le jeu poignant de l’amnГ©sique Dussolier, l’intГ©rГЄt de ce polar rГ©side avant tout dans la reconstitution de l’ambiance angoissante d’une clinique accueillant les malades et les fous. Y sont notamment pointГ©es les dГ©rives d’un milieu hospitalier hostile, qui enferme sans comprendre. On notera que pour se sortir de la clinique dans laquelle on l’a fourrГ©, Dussolier s’en sort Г  la fin par la force de son instinct. Une maniГЁre de dire que lesВ fous ne sont donc pas toujours ceux qu’on croit…

Dorothy В (2007) d’AgnГЁs Merlet avec Carice Van Houten. Dans ce thriller-film horreur Г©voquant quelque peu le cauchemardesqueВ Rosemary’s baby В de Roman Polansky, il est question de personnalitГ© fragmentГ©e et de schizophrГ©nie. Si le film peine parfois dans le cadrage et l’enchaГ®nement des scГЁnes, sa rГ©ussite est assurГ©e par le jeu formidable de l’actrice qui retranscrit parfaitement Г  l’Г©cran la maladie dont elle souffre (il fallait du talent pour interprГ©ter les diffГ©rentes facettes d’une personnalitГ© schizophrГЁne). Mais ce qui est le plus troublant, c’est d’apprendre (dans les bonus que commente la rigolotte AgnГЁs Merlet, passionnГ©e par le fonctionnement du cerveau) que certains assassins ont pu ГЄtre acquittГ©s,В en raison de leur maladie,В pour des crimes qu’ils avaient commis.

TrГЁs bien, merci В (2007), enfin, d’Emmanuelle Cau, avec (le toujours excellent) Gilbert Melki et Sandrine Kiberlain. Dans un registre diffГ©rent, c’est peut-ГЄtre le film le plus marquant des quatre puisqu’il dГ©nonce, dans une ambiance assez farfelue, cette machine mГ©dicale sГ©curitaireВ qui rГ©duit les libertГ©s individuelles. Gilbert Melki, pour s’ГЄtre interposГ© dans une bagarre impliquant les forces de l’ordre, se retrouve ainsi brutalement conduit au poste, puis dans un hГґpital psychiatrique oГ№ on lui impose de se faire traiter. Quand la machine est lancГ©e, le cauchemar peut commencer. A lire aussi l’article de Jacques Mandelbaum dansВ Le Monde В ( http://www.lemonde.fr/cinema/article/2007/04/24/tres-bien-merci-un-cauchemar-eveille-prend-la-forme-d-une-parabole-politique_901091_3476.html ), dans lequel le journalisteВ conclut son analyse du film en soulignant que « tout appareil rГ©pressif justifie son propre dГ©lire en l’imputant Г  ceux qui le combattent ». Brillant.

Ces quatre films, Г  des degrГ©s divers, permettent au spectateur de mieux apprГ©hender les troubles dont souffrent les malades mentaux. Par la mise en situation, ils rГ©itГЁrent en outre une Г©vidence : la voie du dialogue, et le temps du dialogue, sont des Г©lГ©ments indispensables au bonВ soin des internГ©s, etВ le traitement mГ©dicamenteux doit servir de complГ©ment, sans se rГ©vГ©ler systГ©matique. Enfin ils pointent ( Cortex В etВ TrГЁs bien, merci В notamment) les dГ©rives sГ©curitaires qui pourraient survenir si la rГ©forme des soins voulue par l’actuel gouvernement Г©tait adoptГ©e. Gardons cela Г  l’esprit :В c’est au sein d’une sociГ©tГ© malade queВ tout citoyen « sain d’esprit »В peut, par l’effet d’une loi rГ©pressive et d’une procГ©dure injuste, se retrouver du jour au lendemain dГ©clarГ© malade, Г  traiter et Г  interner.

Matthieu Z.

Nos hГ©ros sont des salauds (part I : Gainsbourg) 4 octobre, 2010

Posted by CINETHINKTANK in Politique & SociГ©tГ© , The Movie Library .
Tags: ,
3 comments

On fait des héros d’épicuriens notoires et passables amuseurs : voir Gainsbourg (Cf Gainsbourg, Une Vie Héroïque de Joann Sfar). Concernant la chanson, et au-delà de mes racines, j’irai toujours vers Brel avant d’aller vers lui. Voir : non, peu sont des amuseurs vrais, des bourgeois dépravés par tournure et non par conviction. Du moins, je n’en connais pas dans cette époque. Pour cela j’aime d’autres héros, certaines rock stars stupides dont les turpitudes proviennent d’une faiblesse profonde et non d’une force, et qui jamais, jamais, n’ont prémédité leur gloire (Lire à ce sujet L’Envers du Rock de Nick Kent, Editions Austral, 1996). Ils n’amusent pas, alors, ils font pitié, et rejoignent plus facilement mon idée de l’Homme, encore qu’aujourd’hui la plupart soient morts. Morts d’un coup, jeunes, et non par l’usure des plaisirs. Pourtant j’aime Gainsbourg. C’est dire si l’époque est chiante. La chanson est la vaseline du poète. Quand elle lui est indissociable. Un verbe avec une note, c’est faire montre alentour de couleurs sans teintes. D’un corps sans os.

J’avais rГЄvГ©, voilГ , de « dГ©monterВ В» Gainsbourg. Les Inrocks m’avaient tant fait sourire Г  l’entame de leur sГ©rie (« Ca CasseВ В» , voir leur site) si peu iconoclasteВ : Radiohead, puis BjГ¶rk, passant Г  la moulinette, timide, de critiques en mal de critique. Sur le site, en commentaire Г  ces articles, un internaute avait laissГ© cette noteВ : « A quand le dГ©montage de Melody Nelson ? В». Melody Nelson, notГ© dix sur dix par l’exigeant arbitre des cacophonies, Pitchfork, sorti en 1971, semble en effet intouchable. J’ai parcouru une dizaine de sites dГ©diГ©s Г  la critique musicale et pas un, pas un, pour distinguer une faille, la plus tГ©nue soit-elle, dans cet album de vingt-sept minutes adorГ© outre-manche, outre-Atlantique, outre-quiГ©vrain – et que dire de l’écho qu’il a encore en France, quarante ans aprГЁs sa sortie. Il est intouchable. Je n’y touche pas. Cet album est trГЁs bon, Г  part, inaltГ©rable. Notons simplement le fait qu’il fut composГ© en collaboration avec Vannier, dont l’Histoire a quelque peu perdu le nom. Je n’y touche pas, je touche Г  l’homme, derriГЁre. Un Ad Hominem mГ©chant, c’est ce que l’on ne fait pas en France. C’est un juste principe. Cela permet, en art comme en politique, de distinguer vie privГ© et vie publique, l’individu et son Е“uvre. Ce qui nous garde des dГ©bats salaces tels qu’ils fleurissent aux Etats-Unis, oГ№ les fruits d’un mandat s’éclipsent derriГЁre des scandales de chaire.

J’en veux surtout Г  l’adulation, voilГ  qui Г©veillera toujours mon soupГ§on. Touchant l’homme, c’est Г  l’icГґne que je pense. Pas d’icГґne sans dГ©vots. Je cherche encore l’hГ©roГЇsme dans cette vie de Gainsbourg. Moi aussi j’aime boire, et baiser il va sans dire, mais personne jamais ne m’apprit le piano. Quel homme a pu, aussi bien que Serge, alias Lucien, tГґt carriГ©riste, transgresser dans un tel assentimentВ ? Celui qui Г©volue dans une sociГ©tГ© Г  cheval entre deux morales. C’est la France. Seule la France pouvait voir prospГ©rer Gainsbourg. J’aime la France. Ne vГ©nГЁre-t-on pas ce clochard de Verlaine, affamГ© de putainsВ ? Il n’y a pas de lycГ©e nommГ© LycГ©e Gainsbourg. La morale publique aurait-elle pris le dessus sur la morale privГ©e, que l’on sait chez nous plus relГўchГ©eВ ? Mitterrand, aux obsГЁques de notre hГ©ros, fit un hommage sans fard « à notre Baudelaire, notre RimbaudВ В». Baudelaire Г©tait mauvais comme un pou, Г  l’égard des femmes notamment cela est notoire (« Elle est en rut, et veut ГЄtre foutue. La femme est naturelle, c’est-Г -dire abominable. Aussi est-elle toujours vulgaire, c’est-Г -dire le contraire du Dandy.В В» In Mon CЕ“ur Mis Г  Nu) , et il n’avait pas de mot assez durs pour Georges Sand (« Que quelques hommes aient pu s’amouracher de cette latrine, c’est bien la preuve de l’abaissement des hommes de siГЁcleВ В» , Ibid.) que notre pays considГЁre l’avant-garde du fГ©minisme qui devait, plus tard, donner des fonctions consacrГ©es Г  Veil, Г  GirouxВ ; Rimbaud vendit des armes aux africains. On me perdrait si l’on croyait que je me fais ici moraliste. J’interroge les FranГ§ais. Vivant Г  l’étranger je m’amuse parfois de ce poulet Г  deux tГЄtes, et non moins lorsque l’on me demandeВ : « Est-ce que c’est vrai que vous, les FranГ§ais, aimez la sodomieВ ?В В» Lorsque Gainsbourg voulut conter l’histoire de B.B et de la bouteille de champagne (Г©pisode non relatГ© par Sfar), on parvint Г  le faire taire. Il est des dГ©vots particuliГЁrement doubles. Ceux-lГ  encensent la dГ©bauche qui donne quelques perlesВ ; moins surement les perles qui donnent quelque dГ©bauche. On ne pardonnerait pas Г  SЕ“ur Emmanuelle une fellation sur mineur indien.

Ainsi, croit-on, ma cible est manquée. Vous aurez donc compris combien j’aime Gainsbourg, et plus encore Baudelaire, et plus encore Rimbaud, et plus encore Verlaine. Cette dernière gradation doit pourtant s’expliquer. Les critiques du film de Sfar sont généralement bonnes. Excellentes même. Mais qui songea au titre ? Une vie héroïque, est-on forcé de lire. Je ne connais de héros que serviteur de l’autre. Il servit l’art, j’en conviens, et la cause sans doute de tous les timides moches par lui remembrés, grandis, sublimés. Il est celui qui passe de l’étoile jaune à l’étoile médiatique, star sans conteste d’une époque riche en stars. Mais qui voudra reconnaître que nos idoles sont des salauds ? Je n’aurais pas voulu dîner avec Gainsbourg. Je l’imagine me disant d’emblé : « T’es une merde ». Ainsi il en va du peuple français, sous l’empire du Chou, se pâmant sous l’insulte. Les égoïstes et les salauds ont leur panthéon. Les altruistes le leur. Gainsbourg vécut pour lui, ne vivons pas pour Gainsbourg. Soyons Paul, Jean et Jacques, noms bientôt illustres, associés aux belles femmes, et tuons nos génies : Ô comme ils le méritent, et certainement l’attendent. Verlaine n’était pas en ce sens un géni : il était dévoué. A mettre les poètes sur une même estrade voilà comme on perd chez nous le sens de la cause.

ClГ©ment Van de Velde

Vous me manquez terriblement 27 septembre, 2010

Posted by CINETHINKTANK in The Movie Library .
Tags:
add a comment

C’est avecВ Bellamy , film fabuleux l’air de rien, que le bel ami Chabrol aura donc mis un terme Г  sa grande carriГЁre de cinГ©aste. Un bon petit thriller Г  la franГ§aise comme le rГ©alisateur savait si bien les faire, avec sa maniГЁreВ toute personnelle d’aborder la psychologie des personnages. Bien qu’un cran moins inquiГ©tant que dans le mГ©morableВ Au Coeur du mensonge , Jacques Gamblin y est impeccablement troublant en « assassin sans l’ГЄtre ». Quant Г  GГ©rard Depardieu,В devenuВ au cinГ©maВ comme dans la vie ce repoussant personnage, il crГЁve l’Г©cran, surtout lorsqu’il donne la rГ©pliqueВ Г  Clovis Cornillac (son frГЁreВ dans le film, avec qui il entretient un angoissant rapport amour haine) qu’on aimerait ne plus voir jouer que ce genre de petites frappes nerveuses et alcoolisГ©es. Chabrol, c’Г©tait donc Г§a avant tout, la magie opГ©rant par l’intensitГ© des personnages, la profondeur des caractГЁres, la suggestion des intentions, le calcul et l’intГ©rГЄt dans une sociГ©tГ© qui ne va pas droit. La nature humaine quoi. Sans avoir Г©tГ© capable de rГ©aliser de chef d’oeuvre au sens classique du terme (comme Woody Allen qui, Г©chouant Г  filmer la tragГ©die,В n’y est jusqu’ici jamais parvenu non plus), le rГ©alisateur se seraВ contentГ© d’une fresque d’une cinquantaine de longs-mГ©trages, sorte deВ comГ©die humaine cinГ©matographique. Mais pour cela, il auraВ oeuvrГ© avec les plus fins acteurs franГ§ais, les plus insaisissables etВ les plus percutants psychologiquement. Gamblin donc,В dont la personnalitГ© apparaГ®t plus trouble de film en film, Huppert bien sГ»r (le diaboliqueВ Merci pour le Chocolat , L’Ivresse du pouvoir , Madame Bovary etc), mais aussi le regrettГ© Philippe Noiret, immense et jubilatoire de misanthropie dansВ Masques (tout autant que dans les grands films de Bertrand Tavernier qu’il a sublimГ©s, Г  commencer parВ Que la fГЄte commence etВ Le Juge et l’assassin ) ou encore le terrifiantВ Jean Yanne ( Le Boucher , Que la bГЄte meurt ), dont les rГґles deВ psychopathesВ sont Г  rapprocher de l’infГўme misogynie qui hante l’acteur dansВ Nous ne vieillirons pas ensemble de Maurice Pialat. Avec ces trois-lГ ,В Pialat, Chabrol et Tavernier, onВ avait coutume d’ГЄtreВ dans ce qui se faisait de mieux dans le cinГ©maВ franГ§ais, tout en Г©tant Г  l’opposГ© du cinГ©ma plus dГ©licat, plus théâtral, plus maniГ©rГ©, bien que d’excellente facture,В de Rivette, Truffaut ou Rohmer.В Difficile aujourd’hui de trouver les vrais descendants du cinГ©maВ que les premiersВ ont inventГ© (Bruno Dumont ? Xavier Beauvois ? Lucas Belvaux ?), tandis qu’on reconnaГ®t plus facilement, chez un rГ©alisateur comme Christophe HonorГ© par exemple, la sensibilitГ© et la grГўce des seconds. Des catГ©gories on se fout, me direz-vous. Certes. Ce dont on se fout moins, c’est de la mort d’un Pialat ou d’un Chabrol. CarВ la mise en scГЁne de leurs plus beaux films, dans des registres diffГ©rents (aucun Pialat n’aura Г©chappГ© Г  une crise d’hystГ©rie, aucun Charbol n’aura Г©chappГ© Г  un cadavre)В rГ©ussissait toujours le pГ©rilleux exercice de nous tenir en haleine sans s’encombrer d’effets spГ©ciaux ou d’intrigues complexes. Ce quiВ fait qu’on a toutes les raisons de se morfondre aujourd’hui, par cette froide journГ©e d’un septembre automnal…

Matthieu Z.