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Page blanche et écran noir. Une dichotomie, un Ying et un Yang peut-être, un monde de possibles, chacun, et pourtant si fondamentalement différents. Deux fascinations, deux peurs. Plaçons-nous du côté des créateurs, le réalisateur et l’écrivain. Pourquoi ces néants nous questionnent-ils tellement, comme les deux déclinaisons possibles d’une même idée en suspension ?
L’une est l’angoisse absolue de celui qui tient dans la main le propulseur à encre. L’autre est la catastrophe non moins terrifiante de celui dont le rêve disparaît. Qu’est-ce donc qui les singularise et, inextricablement, les lie dans un même temps ? A l’origine vient la couleur, qui augure de postures philosophiques radicalement différentes.
En littérature, le noir surgit du blanc. Au cinéma, c’est le blanc qui cette fois surgit du noir. Dans le premier, la blancheur virginale de la page se tâche de l’encre de l’écrivain, une insémination du potentiel que représente la page (son infini des possibles) par le verbe. C’est donc une propulsion, un jaillissement. Le procès d’écrire serait donc un ouvert (blanc) qui se renferme peu à peu, s’atrophie, sous l’emprise du réel (noir) de l’écrit qui vient limiter, encercler le champ des possibles. Et chaque page est un renouvellement de cette infini sur laquelle une seule trajectoire, une seule ligne, est choisie. C’est le fil du récit, la ligne narrative qui conduit le lecteur vers son but. Intéressant d’ailleurs comme le terme de ligne possède ce double sens de direction et de volume.
A l’inverse, l’écran noir n’apparait pas comme une réduction mais bien plutôt une ouverture. De cet espace originaire clos sur lui-même surgit la lumière. De ce néant, noir et vide, subvient tout à coup un simple point d’un blanc, de plus en plus éclatant, qui croit, grossit, se multiplie dans des dimensions gigantesques pour finir par « faire sens » en tant qu’image, peuplant de lumière ce qui était, il n’y a encore qu’un instant, que ténèbres. Il s’agit plus d’un accouchement, d’un dévoilement, d’une ouverture au monde en quelque sorte (la plupart des anciens cinéma étaient d’ailleurs, et sont encore équipés de rideaux coulissants). De là à en déduire que l’écriture est de genre male et le cinéma de genre femelle… , je vous laisse juge. Par ailleurs, le noir de l’écriture renvoie symboliquement (n’en faisons pas une Vérité s’il-vous-plait) à toute la subjectivité possible de l’auteur, comme un résidu témoignant de sa couleur interne, une sécrétion des méandres de son subconscient. C’est d’ailleurs pour cela que je ne crois jamais quelqu’un qui me dit : « Ne vois-tu pas ? C’est écrit noir sur blanc ! ». Ca a beau être couché sur du blanc, c’est quand même du noir, et cela n’emporte que la conviction de son auteur ! Tout aussi trompeur, la blanche et lumineuse image, en s’imposant symboliquement et victorieusement sur le noir, se pare, lors de sa genèse, de tous les atours de la Vérité et du Beau. Pas étonnant dès lors que l’on exploite sans vergogne cet incroyable potentiel dans nos sociétés de consommation modernes. Qui dit société du spectacle ?
Même les angoisses générées par la page blanche et l’écran noir sont différentes. L’angoisse de la page blanche, c’est la paralysie par l’infini des possibles. Difficile de trouver une accroche, un point de départ dans cet océan. L’angoisse de l’écran noir est plutôt celle de « ne pas être », celle de ne pas pouvoir projeter un dessein déterminé sur l’écran. Deux facettes d’un même problème : comment l’espace se rétrécit (pèse) dans la définition d’un coté, et comment la définition agrandit (conforme) l’espace de l’autre ? Au tour de la magie pour finir. Les noirs se rejoignent. On est arrivés « au bout » de l’histoire et du film et de leurs émotions réciproques. Tout l’écran noir du film achevé est contenu dans le seul point final de la narration littéraire.
Mathieu V.
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Dimanche. Dix-huit heures cinq. Il est parti. Elle est passée le récupérer. Elle me l’a arraché. Je suis seul à présent, dans l’appartement soudain devenu trop vaste. Je me rends sur le balcon fraîchement repeint, d’une blancheur éclatante. Accoudé contre le mur en pierre, je fixe les feuilles agitées par le vent. Trois étages plus bas, le trottoir est marqué d’ombres étranges, dont je ne saisis pas l’origine. Les toits des immeubles d’en face sont censées y projeter leur forme stricte et angulaire, mais je n’aperçois que des motifs désordonnés.
C’est la même chose chaque fois qu’il s’en va : je perds une partie de ce que je suis. C’est la même chose chaque fois qu’il revient : je retrouve une partie de moi que je mets trop de temps à reconnaître. Après quinze jours de séparation, il me paraît plus vieux d’un an. Et le temps que je profite de sa présence, quarante-huit heures tout au plus, j’ai seulement le temps de m’habituer à son être soudainement grandi.
Quand ses petites jambes de sept ou huit ans déboulent dans le salon, j’éprouve un sentiment de joie et de tristesse mêlées. Puis un soulagement m’envahit de n’être pas pour rien dans ce qui constituera plus tard l’un de mes plus heureux souvenirs. Plus tard, lorsque je me retrouverai dans la même situation qu’aujourd’hui, mais qu’il ne me sera plus donné d’observer ses fines jambes vives s’élançant à ma rencontre.
Je ne peux décidément me résoudre à croire qu’avec l’âge toutes les images de cet enfant qui est de moi s’effaceront de mon esprit esseulé. Si j’ai du mal à concevoir que ces jambes lisses seront un jour velues, il est bien certain que je ne cesserai de discerner la manière pour le moins singulière dont elles sont faites, de cette élasticité qu’on pourrait dire belle, et dont je me vois, moi aussi, doté.
Leur forme sera donc mienne, si l’on peut dire, Г jamais. Cette forme qui n’est pasВ celleВ trompeuse des toits d’immeublesВ que j’observeВ sur l’asphalte gorgГ© de soleil. L’implacable trottoir d’une rue vide, qui ne cesse de me narguer dans les minutes qui suivent leur dГ©part, la main dans sa main Г elle qui n’est guГЁre plus qu’un lointain fantasme.
Puisqu’il est d’obscures raisons de croire que la musique sauve, je ne puis m’en remettre qu’au lyrisme de quelques notes de musique. Me voilГ assis dans l’unique fauteuil du salon oГ№ je profite d’un courant d’air permis par l’ouverture simultanГ©e des deux fenГЄtres de l’appartement. L’écoute attentive du piano me fait Г©prouver le drame somme toute relatif de ma situation. Si les visites de mon fils risquent de s’espacer encore davantage avec le temps, il ne me reste plus qu’à me laisser bercer par les images musicales qui se bousculent dans ma tГЄte. Il ne me reste plus qu’à plonger dans l’univers cinГ©matographique qu’elles Г©voquent si spontanГ©ment, si merveilleusement.
Cette histoire courte est dédiée au plus beau et au plus émouvant des films des frères Dardenne : Le Fils . Elle est en outre librement inspirée d’un recueil de nouvelles qui n’est plus malheureusement plus édité aujourd’hui : Histoires diverses de William Faulkner.
Gabriel L.
Exposition Xavier Veilhan - ChГўteau de Versailles
L’une des consГ©quences les plus Г©videntes de l’accГЁs immГ©diat Г la musique, au cinГ©ma et Г la littГ©rature sur le web est la frustration liГ©e Г l’impossibilitГ© de tout assimiler. Le web, il est vrai, s’apparente un peu au restau oГ№ la bouffe est Г volonté : concerts disponibles gratuitement, vidГ©o et musique en streaming (spotify, deezer, myspace,В europafilmtreasures.com, ubu.comВ etc), livres numГ©riques. Et quand c’est Г volontГ©, pointe souvent le risque d’indigestion. A tel point que l’on finit par regretter le temps oГ№ il fallait endurer avant de rГ©colter le fruit de ses efforts. Un temps oГ№ l’on Г©conomisait des mois pour s’offrir le vinyle ou le livre de ses rГЄves, un temps oГ№ l’attention Г©tait dГ©cuplГ©e Г l’écoute de ce disque, Г la lecture de ce livre. Outre la difficultГ© de choix dans la diversitГ©, nous devons donc composer avec une difficultГ© de gestion de la quantitГ©, propre Г cette Г©poque oГ№ tout est disponible Г portГ©e de clic, et oГ№ l’esprit se voit en permanence sollicitГ© et incitГ© Г zapper d’une Е“uvre Г l’autre. RГ©sultat : c’est l’essence mГЄme de l’œuvre qui a tendance Г se diluer face au choix infini qui s’offre Г nous. Quand le nombre d’œuvres augmente, forcГ©ment, l’impact de l’œuvre diminue.
L’accumulation conditionne en outre notre rapport au temps. Rendons-nous Г l’Г©videnceВ : jamais nous ne pourrons tout voir, tout Г©couter, tout lire. C’est d’autant plus vrai dans une sociГ©tГ© oГ№ s’Г©largit sans cesse l’offre culturelle. SociГ©tГ© du divertissement et de la dГ©mocratisation de la culture. SociГ©tГ© oГ№ chacun se reconnaГ®t une sensibilitГ© artistique. D’oГ№ la nГ©cessitГ© d’opГ©rer les bons choix. Faut-il accorder davantage d’attention aux Е“uvres du patrimoine, sans cesse remises au goГ»t du jour grГўce Г leur numГ©risation systГ©matique, ou aux Е“uvres contemporaines dont l’actualitГ© n’a de cesse de nous abreuverВ ? Faut-il, par exemple, se replonger dans les nouvelles de l’immense William Faulkner ou partir Г la dГ©couverte d’écrivains de la revue McSweeney’s, issus de la bouillonnante scГЁne littГ©raire de San FranciscoВ ? Faut-il prГ©fГ©rer la pop atmosphГ©rque de The XX Г la musique baroque de John Elliot GardinerВ ? Faut-il privilГ©gier le dubstep de Digital Mystikz au minimalisme de Steve Reich, ou plutГґt se retrancher sur le rock abrasif de The Jesus LizardВ ? Questions complexes, que les auteurs contemporains complexifient encore. On apprendra que les Г©crivains de McSweeney’s ont la fГўcheuse tendance de dГ©terrer des formes enfouies de la littГ©rature du XVIIВ° siГЁcle. Quant aux musiciens d’aujourd’hui, ils ne se gГЄnent pas pour remixer Г l’infini Г partir de matГ©riaux anciens. Une nouvelle Г©quation apparaГ®t dans un monde oГ№ se mГЄlent l’ancien, le rГ©cent, et le rГ©cent actualisant l’ancien.
Nous vivons cette Г©poque cruciale oГ№ passГ© et prГ©sent se confondent pour constituer un nouvel ensembleВ : un remix de l’histoire en constante Г©volution, un assemblage d’ancien sans cesse actualisГ©, et de contemporain puisant sans cesse dans le passГ©. Une multitude d’évГ©nements du prГ©sent et du passГ© qui surgissent, de maniГЁre anarchique, dans la seconde. Alors qu’est ce que l’histoire, aujourd’huiВ ? Quelle sera-t-elle demainВ ? Quel usage faire de cette grande fresque numГ©risГ©eВ ? Et surtout, quelle place accorder Г l’homme dans ce dispositif pour lui permettre de dГ©passer l’accumulation pure et simple des connaissancesВ ? Il convient de commencer par organiser et agencer cette nГ©buleuse complexe. Si nous en sommes encore au stade de la numГ©risation Г tout-va et de la dГ©couverte des possibilitГ©s du systГЁme, il faut dГ©jГ concevoir ce qui adviendra ensuite. Inutile de lГ©gifГ©rer au moyen de lois comme Hadopi, obsolГЁtes avant mГЄme leur application, face Г la vague technologique qui dГ©ferlera perpГ©tuellement sur nous. Ne pas combattre la technologie, donc, mais aller dans son sens, pour mieux la supporter. L’aisance face Г la dГ©matГ©rialisation des supports et Г la proximitГ© d’œuvres composГ©es Г plusieurs siГЁcles d’écart est un dГ©fi. Relever ce dГ©fi passera par la quГЄte d’un sens qui doit ГЄtre trouvГ© Г un double niveauВ : le sens dans le processus de crГ©ation (nГ©cessaire pour exister durablement dans la quantitГ©) et le sens dans la maniГЁre de s’approprier l’œuvre (nГ©cessaire pour qu’elle soit efficacement identifiГ©e par ses lecteurs et auditeurs).
Matthieu Z.
Il existe un film, Dancer In The Dark, de Lars Von Trier, sur lequelВ mes interrogations se brisentВ depuis longtemps. Le premier sentiment Г©prouvГ© Г la vue de ce film, c’est l’incomprГ©hension, une absence totale et sidГ©rale du sens que je souhaitais y chercher. Je n’ai pas compris. Je n’ai pas compris l’intГ©rГЄt de tout ce « fatumВ В», la nГ©cessitГ© du poids de ce destin qui s’acharne sur Bjork. Je n’ai pas compris l’absence d’Г©chappatoire et le lourd pathos, je n’ai pas compris les larmes attendues du spectateur que j’Г©tais. Je n’ai pas compris. Et je n’ai pas aimГ© non plus. Je n’ai pas Г©tГ© saisi, emportГ© par la puissance envoГ»tante de l’image, spectateur dГ©sormais de ma propre impatience Г voir la chose se terminer. EncГ©phalogramme plat de l’amour cinГ©phile.
Alors j’ai essayГ© de comprendre, de saisir Г travers d’autres spectateurs ce qui n’avait pas fonctionnГ© Г l’instant C. Une quГЄte des plus longues, car je ne comptais pas renoncer si facilement aux heures d’ennui ainsi infligГ©es. Alors avec le temps j’ai pu rencontrer, parmi amis et relations, les fans de Bjork et les admiratifs de Lars Von Trier, les fins connaisseurs et les nouveaux convertis, les hagiographiques et les dithyrambiques, mais Г©galement les déçus et les perdus. Autant d’Г©chos distincts et de sensibilitГ©s diffГ©rentes qui apparaissent irrГ©mГ©diablement lГ©gitimes, aussi tangibles et fortes que sa propre expГ©rience.
En dehors des aspects purement techniques (objectifs) de l’Е“uvre cinГ©matographique,В son apprГ©hension par le spectateur ne peut qu’ГЄtre une expГ©rience unique. Le fait d’ГЄtre un esthГЁte du cinГ©ma, un homme de l’art, ne confГЁre pas plus de valeur Г ce qui n’est, au fond, qu’une comprГ©hension personnelle d’un Г©vГ©nement. Certes, ce que l’on peut appeler culture offre peut ГЄtre plus de pistes de rГ©flexions, des axes d’analyses pertinents et transverses. Mais ils ne sont pas plus lГ©gitimes par principe Г fournir l’analyse d’une Е“uvre que la pure expГ©rience sensorielle. Cette derniГЁre, nue et intГЁgre, n’a pas subi la transformation par l’esprit, elle n’est pas passГ©e par la moulinette si rГ©ductrice du langage.
En d’autres termes, il n’existe pas de dГ©nominateur commun qui permette objectivement de comparer la valeur de deux opinions/sensibilitГ©s sur une mГЄme Е“uvre.В Il s’ensuit que la lГ©gitimitГ© d’une critique n’est en rГ©alitГ© que celle de la personne de l’auteur et le crГ©dit que ses « écoutantsВ В» veulent bien lui accorder. La valeur que nous donnons Г une critique n’est que le degrГ© de confiance que nous accordons, de maniГЁre gГ©nГ©rale, Г la personne de son auteur et non sa comprГ©hension particuliГЁre d’un Г©vГ©nement qui ne possГЁde aucuneВ valeur intrinsГЁque. Ce qui pousse à « utiliserВ В» le critique et sa prose n’est pas la valeur ajoutГ©e Г notre propre rГ©flexion d’une analyse pertinente et autre, mais bien la satisfaction retirГ©e de l’Г©conomie du jugement.
Le mГ©canisme se trouve en outre renforcГ© par la tendance endogГЁne du critique lui-mГЄme Г prГ©senter sa rГ©flexion comme ayant un caractГЁre absolu. Ils ne sont en quelque sorte que des experts de la culture, Г l’image de ceux qui apparaissent sur les plateaux tГ©lГ©s pour d’innombrables raisons et se repaissent de notre paresse. Le but n’est pas tant de faire rГ©flГ©chir celui qui Г©coute ou lit l’argumentaire du critiqueВ que d’assommer toute tentative de raisonnement du rГ©cepteur pour lui imposer une vision, bien Г©videmment subjective et unilatГ©rale.В Persuader plutГґt que convaincre est bien plus facile en somme.В
Alors ne tombons pas sous le charme et/ou l’autoritГ© de la critique, forgeons chaque fois une rГ©flexion sur la propre expГ©rience personnelle, dont on a vu le caractГЁre irremplaГ§able. Chaque argumentation est lГ©gitime et peut librement s’exprimer dans la limite de la libertГ© d’autrui et de sa rГ©flexion. Chaque argumentation peut se mГЄler Г celle d’autrui pour en former une nouvelle plus dense et plus profonde. C’est cet appel que nous lanГ§ons avecВ CINETHINKTANK et c’est ce mГЄme appel qui seВ renouvelle dans cet article. FondГ©s par principe Г s’exprimer, soyons acteurs de notre propre jugement et promoteurs de la rГ©flexion commune. Ne laissons pas les critiques penser Г notre place.
Quand on Г©voque Jacques Brel, on ne peut que se projeter dans le registre Г©motionnel. A l’Г©cran comme sur scГЁne, c’est l’homme d’abord et non le comГ©dien ou l’interprГЁte qui apparaГ®t immГ©diatement. A l’Г©cran comme sur scГЁne encore, la voix et le corps, indissociables, participent d’une seule et mГЄme harmonie. Il n’est pas seulement l’homme d’une rГ©gion, d’une Г©poque, il y serait trop Г l’Г©troit. Non.
Il Г©tait l’homme tout simplement, tellement lui-mГЄme, unique par sa personnalitГ© et son talent, mais il Г©tait un peu aussi tous les hommes, chacun de nous en vГ©ritГ©, dans ses chansons et dans ses rГґles. Faible, lГўche, dГ©sespГ©rГ© ; flamboyant, magnifique et drГґle, tour Г tour et tout Г la fois. Le voir ou l’Г©couter encore aujourd’hui est comme de se contempler dans un miroir : il nous renvoie Г nous-mГЄmes et nous frappe au coeur. Ce n’est pas tant le sien qu’il dГ©voile que le nГґtre. Au delГ de son incroyable acuitГ© et sensibilitГ© Г dГ©crire une fraction du monde et de ses habitants, la Belgique et les Flandres tant aimГ©es, il met en exergue leurs particularitГ©s pour mieux les faire tomber et en dГ©voiler l’essence qui nous habite tous.
Les sentiments qui nous assaillent Г sa vue, Г son Г©coute, sont multiples et contradictoires, un torrent de В« j’Г©prouve В», un flot de В« je vis donc j’existe В» en tГ©moignage. Un influx Г l’aune de la vie, si dense parfois que l’on en reste suffoquГ©, abasourdi, car la chose est tout simplement trop vaste pour ГЄtre apprГ©hendГ©e. Autant de forces contraires qui, entre s’entrechoquant, nous rendent infiniment diffГ©rents et pourtant tellement semblables Г la fois. Jacques Brel interroge le paradoxe, le dГ©cortique, le fait vivre et le vit lui mГЄme en s’offrant comme une formidable Г©tude. Il use du verbe le plus juste, le travaille au corps, le ploie dans son sens et en retire l’harmonie de ses textes, autant chansons que poГЁmes, dramatiquement théâtrales, si rГ©elles qu’on pourrait les voir jouer devant nous. Il marmonne, murmure, parle, chante, crie tous les sentiments et nous les offre en Г©ventail, un spectre ou se composer soi. Il nous offre un/des vГ©cu(s) de substitution, nous interrogeant ainsi sur notre propre expГ©rience de la vie et notre rapport au monde. В« Vois tout ce qu’il y a. Comment veux-tu ГЄtre ? В»
Un incroyable talent qui provient avant tout de sa profonde empathie pour le genre humain, une comprГ©hension intime et partagГ©e de l’homme comme une fin en soi, absolument. Un regard respectueux de l’autre, un Г©gal en peine comme en joie. C’est pour cela que son oeuvre demeure intemporelle, aussi rГ©elle et poignante aujourd’hui que dans les annГ©es 1970. Presque plus tangible mГЄme, tant ce qu’il dГ©nonГ§ait semble avoir pris de l’emprise dans le rГ©el, et ce qu’il aimait tout autant en pГ©ril : le mГ©pris profond de l’Г©goГЇsme et de la petitesse du quotidien, qui nous ravale peu Г peu au rang de bГЄtes Г force d’individualisme, et la passion pour la grandeur de l’homme, sa transcendance et son universalitГ©, son amour. Le combat d’une vie, avec le chant et le geste pour armes.
Alors pour se prouver que l’on vit, pour se convaincre d’exister, pour pouvoir dire oui, cela vaut la peine, pour rencontrer l’Autre ou pour В« ressentir В» parfois, tout simplement, regardons, Г©coutons Jacques Brel l’Humaniste.
Tous les films et la musique de Jacques Brel : http://www.jacquesbrel.com.fr/
A la lecture du « plus Г©trange des livres de Marguerite Duras », nous nageons en plein dГ©lire et c’est, presque quarante ans aprГЁs 69, tout aussi agrГ©able qu’effrayant, tout aussi logique qu’absurde. Duras, tour Г tour Г©crivain ou cinГ©aste, mais toujours auteur de l’entre-deux, adoratrice du contraste. Maurice Blanchot, quand Duras rГ©alisait son premier film Г©ponyme: « est-ce un livre, un film ? l’intervalle des deux ? ». Il est lГ©gitime de n’avoir aucune rГ©ponse Г ces questions. Tant mieux, on s’en passe, de rГ©ponses, privilГ©giant les Г©lГ©ments romanesques qui ramГЁnent Г l’expГ©rience propre, Г l’enfance : le parc, la forГЄt, l’hГґtel, la baie et parmi eux, les ombres d’Elisabeth Alione, de Stein, de Max Thor, d’Alissa Thor, ces sujets vГ©hiculant l’obsession dans les dialogues dГ©sarticulГ©s de l’inconscient. Leurs noms sont rГ©pГ©tГ©s Г l’infini dans le rГ©cit. L’obsession : ce qui revient. Le dГ©tail : ce qu’on retient. Le parc de DГ©truire, dit-elle , c’est le mГЄme que celui deВ Blow-up d’Antonioni : noir et blanc, filmГ©, Г©crit, photographiГ©, saisi. Il s’y passe des choses qu’on est libre de deviner ou dont on est libre de se foutre. Les mots de Duras sont ceux d’une phrase revenue Г la normale. Les mots ont parcouru plusieurs Г©tats. Ils ont Г©tГ© dissimulГ©s avant de revenir Г leur nature descriptive. Il est probable qu’il aient effectuГ© cela, ces trajets, de nombreuses fois. Ils se sont prostituГ©s et personne ne le sait.
On doit Г ces deux ouvrages remarquables l’exploit de faire ressentir au lecteur la disparition par les mots, ce qui n’est pas une mince affaire. En effet, disparaГ®tre ne s’explique pas, disparaГ®tre ne se justifie pas, disparaГ®tre, c’est disparaГ®tre, point. L’une des clГ©s du succГЁs doit rГ©sider dans l’Г©vocationВ d’histoires sur lesquelles on tire un trait, de lieux qu’on abandonne, de souvenirs qu’on refoule. D’oГ№ l’importance d’un passГ© tout Г la fois rejetГ©, effacГ©, oubliГ©, et pourtant nГ©cessaire Г toute disparition.
Si l’on devait adapter de tels romans au cinГ©ma, certaines scГЁnes seraient peut-ГЄtre accompagnГ©es de titres commeВ Analyse deВ Thom Yorke (album:В The Eraser ) ouВ Comme le pluie d’Alex Beaupain (album:В 33 tours ), mais sans les paroles. La camГ©ra se dГ©placerait lentement, dans l’ombre, on croirait voir bouger des silhouettes, dans l’obscuritГ© ou Г l’aube, on devinerait, on se laisserait aller Г la suggestion, on n’aurait pas d’idГ©es arrГЄtГ©es sur les choses.
France, pays bГ©ni pour les Г©crivains au cinГ©ma! Beckett, Duras, Robbe Grillet, tout rГ©cemment Philippe Claudel et bientГґt Michel Houellebecq… Les exemples ne manquent pas. Bizarrerie nationale. Aucun autre pays n’accorde un tel crГ©dit Г ses Г©crivains pour faire du cinГ©ma. Ceci s’explique en partie par le fait qu’en France un Livre a toujours Г©tГ© plus sacrГ© qu’un Film. Le livre correspond mieux Г l’idГ©e qu’on se fait de l’artiste: solitaire, pauvre, travaillant nuit et jour. Le cinГ©ma est trop clinquant et trop collectif pour bien rГ©pondre au clichГ© de l’artiste. Audiard disait d’ailleurs que « si on a du gГ©nie, on ne fait pas du cinГ©ma, on Г©crit un livre ». Donc, quand un Г©crivain accepte de se tourner vers le cinГ©ma, le cinГ©ma lui fait un pont d’or, tout honorГ© Г l’idГ©e qu’un Г©crivain puisse s’intГ©resser Г lui.
Mais est-ce opportun? CinГ©aste est un mГ©tier, Г©crivain un autre. Tout part d’une question: qui fait de l’ART? l’ARTiste ou l’ARTisan?В En France, on a tranchГ©. C’est un ARTiste. Quel que soit son instrument, un pinceau, un stylo, une camГ©ra, peu importe, il s’exprime. Mais, c’est aussi un ARTisan qui maГ®trise un savoir-faire, son outil. Si on l’entend ainsi (ce qui est le cas notamment aux Etats Unis ou en Asie), il est inconcevable qu’un Г©crivain rГ©alise un film. En France, on confie une camГ©ra et des millions d’euros pour faire un film Г Michel Houellebecq (passionnant Г©crivain par ailleurs) et on va s’Г©tonner que son film soit un flop retentissant… On aurait bien fait de se demander s’il maГ®trise le cadre, la lumiГЁre… Pour faire de l’art, il faut ГЄtre artiste et artisan… L’un sans l’autre, Г de rares exceptions prГЁs, c’est pas fameux…
Augustin B.
L’histoire de Madame Bovary, c’est celle de l’homme insatisfait, de l’ГЄtre rГ©voltГ© par sa condition, courageusement impuissant, aimant au mГЄme endroit qu’il dГ©teste, victime de l’illusion du grand monde. C’est l’histoire qui interroge Г l’heure de la peopolisation et de la multiplication des tracas racontГ©s sur des blogs comptГ©s par milliers. Il faudrait, au cinГ©ma,В faire exister Madame BovaryВ sous d’autres formes que lesВ adaptations fidГЁles au roman (Claude Charbol, 1991), pour rГ©aliser l’intemporalitГ© d’une oeuvreВ rГ©solument, terriblement,В humaine.
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