CINETHINKTANK
Don't stop thinking !
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Combien d’airs, de musiques de films ou de sГ©ries TV sommes-nous capables de restituer de mГ©moireВ ?В 10, 20, 100В ? В Etonnante, la dГ©licate maniГЁre dontВ ces airs sonores se glissent en nousВ Г l’instant des plus intenses Г©motions visuelles. Comme un deuxiГЁme enregistrement, elles viennent se graver sur notre disque dur interne, derriГЁre l’image certes, mais avec non moins de force et de rГ©silience. Surprenante Г©galement, la puissance des sentiments gГ©nГ©rГ©s par la simple musique en dГ©pit parfois de l’image elle-mГЄme. A titre d’exemple, un individu court (imaginez-le dans une rue Г©troite et encombrГ©e, le souffle court, progressant rapidement). Sans fond sonore sur la pellicule, c’est juste un individu qui court et l’on focalise naturellement sur le mouvement du corps. Imaginez le mГЄme individu maintenant,В enveloppГ© de la musique de BachВ : il court vers son destinВ ; de la musique de Barry White ou du jazz seventies (ok, je schГ©matise un peu)В : il court vers l’amourВ ; d’une petite ritournelle parisienne accordГ©onisГ©eВ : il rГЁgle ses problГЁmes trГЁs urbains (sans doute une histoire d’amitiГ© ou de travail)В ; de hip-hopВ pour finir : il s’apprГЄte a commettre un acte de rГ©bellion (Г moins qu’il n’ait lui-mГЄme un passГ© violent en phase de rГ©demptionВ ?). La liste est aussi longue qu’on peut bien l’imaginer… intГ©ressant d’ailleurs comment nous associons inconsciemment et tout Г fait naturellement certains types de musiques Г un type de comportement. Peut-ГЄtre l’influence des clipsВ ? Un conditionnement culturelВ de masse ? On s’éloigne quelque peu du propos…
Un son peut parfaitement déclencher une émotion très intense là où l’image seule n’aurait absolument rien provoqué. Vous souvenez-vous particulièrement d’un film que vous avez trouvé parfaitement sans intérêt mais dont la musique vous a enchanté ? Difficile, n’est-ce pas ? En réalité, vous ne vous en souvenez pas, non parce que le film n’était, au fond, pas si mauvais, mais plutôt parce que le film l’était effectivement (mauvais), et que la bande originale l’a sauvé de votre implacable jugement (parfois même à votre insu). On se souvient plus souvent d’un mauvais film que de la composition d’une bande originale réussie.
En usant d’autres ressorts Г©motionnels que l’image, peut-ГЄtre encore plus universels, la musique du film accroГ®t l’adhГ©sion du spectateur Г l’histoire, dГ©multipliant le sentiment d’identification. GrГўceВ Г ces mГ©lodies puissantes et magnifiques, je fus ainsi, le temps d’un film, un Г©vangГ©liste messianique ( Mission ), un aventurier tГ©mГ©raire et irrГ©vГ©rencieux ( Indiana Jones ), un hippie Г la sГ©rГ©nitГ© quasi bouddhique ( The Big Lebowski ), un boxeur affrontant le monde entier de ses poings ( Rocky ). Comme un slogan publicitaire mille fois ressassГ©, aux racines subliminales, ces mГ©lodies sont une part de ce que je suis, gГ©nГ©rant toujours, et aprГЁs parfois des annГ©es, une intensitГ© d’Г©motion qui m’emporte bien au delГ du film lui-mГЄme. Curieusement d’ailleurs, je sautille et me mets encore Г В courir des que j’entends le dГ©but de Survivor The Eye of the Tiger. Pas vous ? ( http://www.deezer.com/listen-6012277 )
Un bon adjuvant donc, souvent des plus salvateurs, pour rendre un peu d’éclat et de tension à un film dont le scenario où le jeu souffre cruellement du même manque. Parfois même, bien plus qu’un simple accompagnement, la tonalité musicale sublime l’image et lui donne cette dimension symbolique, universelle, qu’elle n’aurait pu générer seule : lorsque la pierre étrange apparait au milieu des singes dans 2001 l’Odyssée de l’espace de Stanley Kubrick, la musique nous en fait saisir l’incomparable puissance et c’est le monde qui s’en trouve changé à  jamais et non la simple tribu de primates qui l’entoure. Regardez encore une fois la même séquence en coupant le son, et c’est un simple bout de métal qui sort de terre, certes curieux me direz-vous, mais en aucun cas transcendant.
Il arrive également que la musique s’exprime a contrario de l’image, impliquant la coopération consciente du spectateur : quand la musique dit le contraire de l’image, elle inscrit cette dernière comme fausse en appelant à  la participation du spectateur : « Je sais que tu sais que ce que je te montre est un artifice » dit le réalisateur grâce à la musique. Ce double niveau de lecture (double-jeu ?) élargit le champ des possibles de l’image, et en fait un matériau malléable, soumis à la subjectivité d’un spectateur devenu interprète de l’histoire.
Ce monde de nouveaux signifiants créé par le son emporte l’adhésion du public (et le succès du film) en procurant à  l’image toute son intensité dramatique, l’inscrivant dans un champ, dans une perspective  bien plus vaste que ce que l’image signifie réellement. En d’autres termes, la composition musicale du film établit le lien entre le « relatif » de l’image et « l’absolu » de ce que à quoi cette image se rapporte. Là se trouve l’essence de la musique de film, sa finalité. Là se trouve également son articulation magique avec le silence, la musique du réel. Un autre absolu que ce silence, un Ying et un Yang qui se complètent et s’émeuvent réciproquement. Un silence parfois bien plus assourdissant que toutes les symphonies, un silence spectral, un silence au sein duquel chaque son devient bien plus que lui-même, comme un caillou jeté dans l’eau dont l’onde continue de se propager bien après qu’il soit englouti. La puissance des compositions se retrouve dans la maîtrise du bruit et du non-bruit.
On ne peut donc terminer sans rendre hommage à ces ténors de l’émotion sur commande, à ces maîtres de l’ordonnancement du bruit, capables de dérouler du mètre larmoyant ou martial. Un petit hommage s’impose : les anciens comme Alfred Newman ( http://fr.wikipedia.org/wiki/Alfred_Newman ), Maurice Jarre ( http://fr.wikipedia.org/wiki/Maurice_Jarre ), Mickael Kamen ( http://fr.wikipedia.org/wiki/Michael_Kamen ), ou encore Bernard Herrmann ( http://fr.wikipedia.org/wiki/Bernard_Herrmann ), compositeurs monumentaux aux biographies encore plus incroyables, à consommer sans modération. Et peut-être plus récents et plus célèbres encore, Eric Serra (qui a fait tous les films de Luc Besson), Danny Elfman (la plupart des films de Tim Burton, les Simpsons , Desperate Housewives , Batman )…
On peut aussi louer la beautГ© brute apportГ©e par des musiciens reconnus qui nous ont fait l’offrande de bandes originales fabuleuses et mГЄme parfois encore plus envoutantes que les bandes-son composГ©es par les purs professionnels du cinГ©ma (Iggy pop sur Arizona Dream de Kusturica, Neil Young sur Dead Man de Jim Jarmusch, Tom Waits sur The End of Violence de Wim Wenders…). Ces performances dГ©livrГ©es horsВ des contraintes classiques de la crГ©ation cinГ©matographique ont indГ©niablement densifiГ© les Е“uvres auxquelles elles sont accolГ©es, leur ont parfois donnГ© jusqu’Г leur identité et peuvent prГ©tendre Г une vie autonome, qui explique leur succГЁs sur support CD. CoupezВ ! Ne reste que le son. Merci Г lui.
Mathieu V.
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On s’attendait Г ce que le Grand Soir de la rГ©volution verte se dГ©roule lГ oГ№ Г©taient les camГ©ras et les micros du monde entier, c’est-Г -dire Г Copenhague. RatГ©, la rГ©volution verte aura bien lieu mais… Г TГ©hГ©ran. Le vert, la couleur de l’opposition au pouvoir d’Ahmadinejad, est maintenant le symbole de la lutte pour une chose toute simpleВ : la libertГ©. Cette rГ©volution-lГ est moins mГ©diatisГ©e, moins bavarde que sa grande sЕ“ur danoise, mais par contre bien rГ©elle.
En Iran, lutter c’est oser twitter, oser écrire sur un blog, oser filmer avec son portable, oser jouer de la musique et oser faire un film. Faire un film en déjouant l’autorisation des mollahs, en filmant clandestinement dans des caves et quitter son pays en sachant ne plus pouvoir y revenir… Ce film donc, c’est Les Chats persans  de Bahman Ghobadi et il sort ce mercredi en France. Deux jeunes musiciens iraniens veulent quitter l’Iran pour jouer à Londres. En attendant leurs hypothétiques passeports et visas pour partir, ils font le tour de la scène underground iranienne pour compléter leur formation. Leur musique est géniale (www.myspace.com/takeiteasyhospital). Ce film nous montre à quel point tout ce qu’on nous dit de l’Iran est faux. On ne connaît rien des chats persans. On nous a raconté des fous de dieux ; des manifestations où les drapeaux étaient brûlés et piétinés. On nous a raconté un pays en voile noir, en barbe longue, en poussière, en haine de l’Occident et en axe du Mal. On découvre une jeunesse drôle, stylée, qui drague, qui rap, qui joue du métal dans une ferme. Une jeunesse presque comme les autres, à ce détail près qu’il faut se cacher pour jouer de la musique et ruser pour tout le reste.
On ne sait pas comment va Г©voluer la situation en Iran. Un tour de vis sanglant du rГ©gime est Г craindre. Reste que le vent des dГ©sirs qui souffle dans ce film paraГ®t pouvoir tout balayer.
Paradoxalement, soutenir trop ouvertement cette révolte, c’est soutenir le régime. La sentence « les amis de mes ennemis sont mes ennemis » saura être utilisée par le pouvoir pour liguer la population iranienne contre sa jeunesse en l’accusant d’entente avec l’Occident.
Dans notre impuissance, regardons leurs films, Г©coutons et dansons sur leur musique ; ils aimeraient Г§a.
Augustin B.
Exposition Xavier Veilhan - ChГўteau de Versailles
L’une des consГ©quences les plus Г©videntes de l’accГЁs immГ©diat Г la musique, au cinГ©ma et Г la littГ©rature sur le web est la frustration liГ©e Г l’impossibilitГ© de tout assimiler. Le web, il est vrai, s’apparente un peu au restau oГ№ la bouffe est Г volonté : concerts disponibles gratuitement, vidГ©o et musique en streaming (spotify, deezer, myspace,В europafilmtreasures.com, ubu.comВ etc), livres numГ©riques. Et quand c’est Г volontГ©, pointe souvent le risque d’indigestion. A tel point que l’on finit par regretter le temps oГ№ il fallait endurer avant de rГ©colter le fruit de ses efforts. Un temps oГ№ l’on Г©conomisait des mois pour s’offrir le vinyle ou le livre de ses rГЄves, un temps oГ№ l’attention Г©tait dГ©cuplГ©e Г l’écoute de ce disque, Г la lecture de ce livre. Outre la difficultГ© de choix dans la diversitГ©, nous devons donc composer avec une difficultГ© de gestion de la quantitГ©, propre Г cette Г©poque oГ№ tout est disponible Г portГ©e de clic, et oГ№ l’esprit se voit en permanence sollicitГ© et incitГ© Г zapper d’une Е“uvre Г l’autre. RГ©sultat : c’est l’essence mГЄme de l’œuvre qui a tendance Г se diluer face au choix infini qui s’offre Г nous. Quand le nombre d’œuvres augmente, forcГ©ment, l’impact de l’œuvre diminue.
L’accumulation conditionne en outre notre rapport au temps. Rendons-nous Г l’Г©videnceВ : jamais nous ne pourrons tout voir, tout Г©couter, tout lire. C’est d’autant plus vrai dans une sociГ©tГ© oГ№ s’Г©largit sans cesse l’offre culturelle. SociГ©tГ© du divertissement et de la dГ©mocratisation de la culture. SociГ©tГ© oГ№ chacun se reconnaГ®t une sensibilitГ© artistique. D’oГ№ la nГ©cessitГ© d’opГ©rer les bons choix. Faut-il accorder davantage d’attention aux Е“uvres du patrimoine, sans cesse remises au goГ»t du jour grГўce Г leur numГ©risation systГ©matique, ou aux Е“uvres contemporaines dont l’actualitГ© n’a de cesse de nous abreuverВ ? Faut-il, par exemple, se replonger dans les nouvelles de l’immense William Faulkner ou partir Г la dГ©couverte d’écrivains de la revue McSweeney’s, issus de la bouillonnante scГЁne littГ©raire de San FranciscoВ ? Faut-il prГ©fГ©rer la pop atmosphГ©rque de The XX Г la musique baroque de John Elliot GardinerВ ? Faut-il privilГ©gier le dubstep de Digital Mystikz au minimalisme de Steve Reich, ou plutГґt se retrancher sur le rock abrasif de The Jesus LizardВ ? Questions complexes, que les auteurs contemporains complexifient encore. On apprendra que les Г©crivains de McSweeney’s ont la fГўcheuse tendance de dГ©terrer des formes enfouies de la littГ©rature du XVIIВ° siГЁcle. Quant aux musiciens d’aujourd’hui, ils ne se gГЄnent pas pour remixer Г l’infini Г partir de matГ©riaux anciens. Une nouvelle Г©quation apparaГ®t dans un monde oГ№ se mГЄlent l’ancien, le rГ©cent, et le rГ©cent actualisant l’ancien.
Nous vivons cette Г©poque cruciale oГ№ passГ© et prГ©sent se confondent pour constituer un nouvel ensembleВ : un remix de l’histoire en constante Г©volution, un assemblage d’ancien sans cesse actualisГ©, et de contemporain puisant sans cesse dans le passГ©. Une multitude d’évГ©nements du prГ©sent et du passГ© qui surgissent, de maniГЁre anarchique, dans la seconde. Alors qu’est ce que l’histoire, aujourd’huiВ ? Quelle sera-t-elle demainВ ? Quel usage faire de cette grande fresque numГ©risГ©eВ ? Et surtout, quelle place accorder Г l’homme dans ce dispositif pour lui permettre de dГ©passer l’accumulation pure et simple des connaissancesВ ? Il convient de commencer par organiser et agencer cette nГ©buleuse complexe. Si nous en sommes encore au stade de la numГ©risation Г tout-va et de la dГ©couverte des possibilitГ©s du systГЁme, il faut dГ©jГ concevoir ce qui adviendra ensuite. Inutile de lГ©gifГ©rer au moyen de lois comme Hadopi, obsolГЁtes avant mГЄme leur application, face Г la vague technologique qui dГ©ferlera perpГ©tuellement sur nous. Ne pas combattre la technologie, donc, mais aller dans son sens, pour mieux la supporter. L’aisance face Г la dГ©matГ©rialisation des supports et Г la proximitГ© d’œuvres composГ©es Г plusieurs siГЁcles d’écart est un dГ©fi. Relever ce dГ©fi passera par la quГЄte d’un sens qui doit ГЄtre trouvГ© Г un double niveauВ : le sens dans le processus de crГ©ation (nГ©cessaire pour exister durablement dans la quantitГ©) et le sens dans la maniГЁre de s’approprier l’œuvre (nГ©cessaire pour qu’elle soit efficacement identifiГ©e par ses lecteurs et auditeurs).
Matthieu Z.
Que dire de plus, qui n’aurait dГ©jГ Г©tГ© dit, sur la disparition de Michael Jackson ? Le nombre de rГ©actions Г l’annonce de sa mort, dans les mГ©dias ou les rГ©seaux sociaux, est Г l’image du disparu, phГ©nomГ©nal : des rassemblements spontanГ©s, des veillГ©es funГЁbres aux chandelles, des minutes de silence au coeur des plus grandes institutions. Alors pourquoi Г©crire encore ? Et bien c’est peut-ГЄtre le besoin de rendre un hommage personnel, de faire aussi acte d’humilitГ© devant ce qu’il fut, de participer par une modeste pierre Г cette communion des hommes et des peuples qui ressemble Г la musique qu’il a créée.
Un rГЄve d’enfant, cette musique des dГ©buts, qui touche l’enfant en chacun de nous, une musique de joie et de spontanГ©itГ©, d’espoir et de fiГЁvre derriГЁre la rudesse d’une Г©ducation Г la dure et l’absence de repГЁres (Г réécouter absolument, les titres de la pГ©riode Motown http://www.deezer.com/#music/album/213087 ). Une musique irrГ©sistible sous l’Г©gide paternelle de Berry Gordy et qui constitue un Г©lГ©ment fondateur de la culture amГ©ricaine amГ©ricaine des annГ©es 70.
Puis vient la musique mature, celle de la perfection, celle de Thriller et de Billie Jean ; une musique absolue, prГ©cise, pointue, implacable dans son rythme, intenable dans son Г©motion, irrГ©sistible dans on entrain. Il serait tellement facile d’enchainer ainsi des lignes d’adjectifs et de superlatifs. LГ rГ©side l’essence de la pop dont il Г©tait le maГ®tre, dans cette universalitГ© du rythme, dans le paradoxe d’une musique ultra-moderne mais qui pourtant parle Г В chacun quel que soit sa culture et sa race, comme la musique des premiers temps des hommes.
Alors, juste pour la perfection, juste pour l’Г©motion, de ces chansons Г©coutГ©es et rГ©pГ©tГ©es mille fois qui parviennent toujours Г nous arracher des larmes et nous donner tant de joie, soit bГ©ni Michael : les diamants de ton gant brillent haut dans le ciel.
Et si tout cela n’Г©tait qu’une affaire de Rythme …
L’ennemi sournois, intime, le mauvais gГ©nie d’un film, c’est l’ennui et sa consГ©quence fatale : le profond sommeil du spectateur. Le cinГ©ma est particuliГЁrement propice au repos du guerrierВ : le noir, le silence, un bon fauteuil agrГ©able, laissez mijoter le tout 2 bonnes heures, rallumez et comptez les morts. On en a tous fait l’expГ©rience. Je dirais mГЄme que sur le papier, cela tient du miracle qu’il y ait des survivantsВ ! Et pourtant, il arrive souvent qu’on en ressorte plus rГ©veillГ© que jamais, le cerveau en Г©bullition. Cette bataille entre le film et le sommeil du spectateur se gagne et se perd par une seule armeВ : le rythme. Mais le rythme est sauvage et s’apprivoise difficilement, il est partout mais quand on pense le tenir, il s’Г©chappe.
A mon sens, le rГ©alisateur d’un film a deux questions principales Г se poserВ : qu’est-ce que je veux raconter / dire / dГ©noncer ? Comment faire passer le mieux possible au spectateur ce propos ? Le rГ©alisateur doit faire des allers-retours permanant entre lui-mГЄme et le spectateur. L’un ne devant pas trahir l’autre.
Toute une palette d’outils est Г la disposition du rГ©alisateur pour obtenir ce satanГ© rythmeВ : le scГ©nario bien sГ»r et principalement (avec un bon scГ©nario, un film n’est jamais totalement ratГ©)В ; le montage (outil cache-misГЁre mais efficace)В ; une mise en scГЁneВ ; une performance d’acteur. Mieux encore, mais pour le coup trГЁs difficile, crГ©er une tension nerveuse chez le spectateur. Lorsque le cerveau du spectateur est stimulГ©, une partie du pari est gagnГ©e.
Mieux, la lenteur peut être un outil qui crée du rythme comme un temps mort avant une montée de tension (comme un « silence » en musique). La musique qui est le rythme par excellence doit inspirer le cinéma. Un partition de musique classique pourrait inspirer des découpages de films.
Sans vouloir trop gГ©nГ©raliser, il faut reconnaГ®tre que les films amГ©ricains ont, depuis le dГ©but, compris que la clГ© est le rythme. De bons scГ©narios, un montage et une mise en scГЁne efficaces et des acteurs excellents. La recette trop bien connue apparaГ®t parfois dГ©personnalisГ©e, artificielle et systГ©matique … mais le rГ©sultat est lГ В !
Le rythme explique aussi le succГЁs des comГ©diesВ : on est rarement aussi loin du sommeil que lorsque nous rions.
Claude Chabrol explique que le 2 ГЁme tiers du film reste le plus dangereuxВ : le 1 er tiers du film, le spectateur est tolГ©rant et accepte un petit retard Г l’allumage, en revanche, un mauvaisВ 2 ГЁme tiers est fatale. C’est le moment oГ№ le spectateur peut ГЄtre perdu, oГ№ il plonge. Donc, il faut ГЄtre particuliГЁrement vigilant Г ce moment du film. Le 3 ГЁme tiers un peu moins bon, le spectateur ira de toute faГ§on jusqu’au bout.
CetteВ maniГЁre de prГ©senter les choses fait un peu recette de cuisineВ : mГ©langer ceci Г Г§a, ajouter un peu de cela, saupoudrer de beaucoup de ceci et hop c’est fait. Le rythme dans un film doit ГЄtre une prГ©occupation mais il reste insaisissable, lГ est toute la magie.
Au terme d’une nuit agitГ©e, malade, deux films ont surgi :
Flandres В de Bruno Dumont, Г voir comme on observe un tableau, un plaisir pour les yeux et une merveille d’animalitГ© dans l’interprГ©tation, une Е“uvre qui se passe volontiers de dialogues qu’on a de toute maniГЁre du mal Г comprendre. L’homme est brutal, l’homme est petit, lui qui est, pourtant, si apte Г saisir la maniГЁre dont il dГ©raille. On fait ici partie intГ©grante du film, on vit, on est, d’avantage qu’on parle, qu’on cherche Г comprendre. C’est tant mieux : se passer des mots soulage, parfois.
Le Premier venu de Jacques Doillon parle, lui, bien plus. D’ailleurs, il est d’abord Г©nervant pour sa mise en scГЁne alliant assez mal spontanГ©itГ© du jeu des acteurs et Г©criture trГЁs Г©tudiГ©e des dialogues. Ce cГґtГ© Г la fois authentique et artificiel, un peu prГ©cieux mais totalement assumГ©, des cinГ©astes de la nouvelle vague – on pense Г Eric Rohmer ( Ma Nuit Chez Maud , Conte d’Г©tГ© …). Un malaise qui se dissout vite, cependant, grГўce au singulier GГ©rald Thomassin : petit homme dГ©muni et violent, brut et mal foutu, qui Г©clipse tout le reste, donnant tantГґt l’Г©paisseur nГ©cessaire Г la tragГ©die, tantГґt la lГ©gГЁretГ© utile Г la comГ©die. Et Doillon de savoir enfin capter un morceau de la condition humaine, la personnalitГ© d’un ГЄtre oscillant entre deux Г©tats paradoxaux, l’ГЄtre hГ©sitant, l’ГЄtre qui se ravise.
Dans le bilan d’un matin de dГ©cembre, il y a aussi la peinture ci-dessous, Chartres , de GГ©rard Garouste, qui me pousse Г m’interroger sur le lien de l’artiste avec les surrГ©alistes, et DalГ en particulier.
Une vision « surrГ©aliste » complГ©tГ©e par l’Г©coute, presque instinctive, des Gnossiennes d’Erik Satie, dont l’intensitГ© magique rГ©sistera probablement plus au temps que n’importe quelle composition du dГ©but de ce XXВ° siГЁcle franГ§ais, Debussy, Ravel, FaurГ©, Saint-SaГ«ns compris. L’Е“uvre Г©ternelle d’un prГ©curseur oГ№ rГ©sonnent simplicitГ©, impertinence et libertГ© artistique totales. Questions, soudain, encore : peut-on ГЄtre nostalgique d’un mouvement, d’un courant artistique, sans les avoir vГ©cusВ ? Peut-on se passer de contexte ? Peut-on exister sans l’histoireВ ? Comment crГ©e-t-on un courantВ ? En somme nous capables ou est-ce le contexte qui en est responsable, en nous conduisant Г agir en rГ©action Г В ? Dans les rues de Montmartre, oГ№ il est permis de se promener le samedi aprГЁs-midi, nous n’oublions jamais de passer rue Cortot, oГ№ Satie Г©crivit, Г la fin du XIXВ°, ses Gnossiennes . Rue Junot aussi, oГ№ Tristan Tzara se vit Г©riger une bГўtisse aux formes triangulaires sans doute aussi improbables pour l’Г©poque qu’aujourd’hui.
Odetta nous a quittГ©e, et au delГ de l’artiste, de la personne, c’est un peu de notre histoire qui s’est envolГ©. Quand on parle d’Odetta, c’est un peu Г l’image d’une relation amoureuse. La premiГЁre fois qu’on s’est rencontrГ©s, c’Г©tait sur la compilation SOUL GOSPEL , de Souljazz Records ( http://www.souljazzrecords.co.uk/releases/?id=219 ). D’abord c’Г©tait toi, ce visage illuminГ© sur la pochette, Mona Lisa des temps modernes, la guitare Г la main, Г©nigmatique, souriante, si proche et si lointaine Г la fois, comme si dГ©jГ , tu n’avais qu’un pied en ce monde, que tu ne lui appartenais pas vraiment, que tu n’Г©tais lГ que pour nous В« dire В». Ensuite, aprГЁs avoir succombГ© au charme de ton visage, j’ai entendu ta voix. Une explosion de sentiments, une avalanche d’Г©motions, un flux dГ©bordant et rocailleux qui emporte tout sur son passage. D’ailleurs, la plupart de ceux qui t’Г©coutent pour la premiГЁre fois pensent que tu es un homme, tant la force de ton chant dГ©passe celle de ta nature. Je me suis senti petit, tout petit.
Car si c’Г©tait bien toi qui chantais, indubitablement, tu n’Г©tais pas seule. Il y a avec toi la peine et la souffrance de tous ceux qui sont morts avant toi, dans ce Sud esclavagiste, rugueux et dur comme ta voix, un pays mort pour l’homme et pour le coeur, mais qui n’est pas parvenu Г briser l’espoir que tu nous restitues (pour se passer de mots, Г©couter avant tout le monumental TIN ANGEL chez Original Blues Classics). MГ©dium d’une histoire dГ©sormais connue mais trop vaste pour ГЄtre racontГ©e, tu en dГ©gages l’essence. Une parcelle de ta voix et de tes paroles ramГЁne l’auditeur Г sa totalitГ©. C’est un pont que tu bГўtis pour nous et que nous traversons avec toi pour rencontrer l’histoire.
La tienne se confond avec celle de la lutte pour les droits civiques aux Etats-Unis tout d’abord, puis avec celle de la guerre au Vietnam Г laquelle tu t’opposas tant. A la fin de ta carriГЁre, en fauteuil roulant, tu donnais encore de toi et de cette force qui te possГ©dait, une force presque surnaturelle, Г tel point qu’on se demandait si tu n’Г©tais pas tout simplement immortelle. Mais la vie t’a rattrapГ©, enfin. Nul doute que tu reposes dГ©sormais lГ ou dorment ceux qui ont accompli pleinement leur destin. Le New-York Times te consacre un documentaire magnifique que je vous invite Г regarder ici et maintenant Г travers CINETHINKTANK comme un dernier hommage. Ton corps a cessГ© d’ГЄtre, mais ton esprit sera toujours avec nous chaque fois que nous t’Г©couterons. Odetta mГ©rite tout l’amour du monde, bien maigre retour de celui qu’elle aura donnГ©.
http://video.nytimes.com/video/2008/12/02/arts/music/1194832844841/last-word-odetta.html
Darkchamber, Wolfgang Tillmans
Nous ne parlerons pas ici de propos, ce propos cher Г tous ceux qui jugent la validitГ© d’une Е“uvre sur le sens, le fond. Nous ne parlerons donc pas de ce propos que dГ©nonce Serge Kaganski, dans sa critique de Hunger de Steve McQueen, qui est, d’aprГЁs lui, mal servi par l’omniprГ©sence d’effets esthГ©tiques. Nous ne nous parlerons ici que de forme. Et en particulier de films qui ont en commun une dimension plastique presque palpable et une photographie Г©purГ©e qui les Г©lГЁve au rang d’œuvre d’art moderne. Des films que l’on visionne comme on admire une peinture, que l’on perГ§oit de maniГЁre exclusivement sensorielle, sans prГЄter nГ©cessairement attention au dГ©veloppement d’une idГ©e force, Г la sinuositГ© d’une intrigue, Г la dГ©nonciation d’un fait, Г la passion d’un engagement ou que sais-je encore. Ne dit-on pas, d’ailleurs, en allant au cinГ©ma, В« je vais me faire une toile В» ?
On peut tout d’abord citer le dernier film de Michael Haneke, Funny Games US , dont les zones vierges et aseptisées intriguent tout autant que les vastes et vides espaces d’ Elephant  de Gus Van Sant. Deux films dont la dimension plastique apaise et rassure, à tel point qu’elle parvient presque à adoucir, à défaut de faire oublier, la violence d’histoires sanglantes, assassinat gratuit d’une famille entière par deux cinglés pour l’un, tuerie gratuite d’étudiants à l’université de Columbine pour l’autre.
MГЄme sentiment Г l’égard de Lemmings et Harry, un ami qui vous veut du bien de Dominik Moll ou encore de Qui a tuГ© Bambi ? de Gilles Marchand, dont les mises en scГЁne chirurgicales, les esthГ©tiques minimalistes, alliГ©esВ Г la psychologie ambivalente et В« borderline В» de Laurent Lucas (interprГЁte dans les trois films), confГЁrent aux films l’intrigante, et parfois dГ©rangeante, dimension d’une oeuvre plastique.
On pourrait encore évoquer La (très belle) Q uestion humaine de Nicolas Klotz ou Le (très beau) Scaphandre et le papillon du plasticien-cinéaste Julian Schnabel, supputant au détour que Mathieu Amalric, acteur de chacun des deux films, n’est sans doute pas insensible aux choses de l’art contemporain.
Mais les amateurs de films plastiques savent avant tout ce qu’ils doivent Г Stanley Kubrick qui, plus que quiconque, aura fortement aidГ© Г la dГ©mocratisation de cet art dans le film, notamment grГўce aux dГ©placements singuliers d’une camГ©ra qui rГґde. Avec Shining , Eyes Wide Shut , 2001, L’OdyssГ©e de l’espace , il est Г parier qu’aucune autre Е“uvre, dans sa globalitГ©, n’aura procurГ© au spectateur un tel ressenti physique, un tel envahissement de la matiГЁre. Autant de sensations qui appellent au paradoxe et Г la schizophrГ©nie de la psychologie humaine.
Bien sûr, cette contamination de l’art plastique ne se limite pas au cinéma. Ayant inspiré dans les années 60 des musiciens minimalistes tels que Terry Riley, Tony Conrad, Steve Reich ou Charlemagne Palestine, on retrouve aujourd’hui son influence dans les longues plages entêtantes et abrasives de groupes drone (« bourdons », en anglais) comme Earth ou Sunn o))). Une sensation analogue à celle procurée, en danse contemporaine, par les pièces esthétisantes de Christian Rizzo et Romeo Castelluci.
Il existe un film, Dancer In The Dark, de Lars Von Trier, sur lequelВ mes interrogations se brisentВ depuis longtemps. Le premier sentiment Г©prouvГ© Г la vue de ce film, c’est l’incomprГ©hension, une absence totale et sidГ©rale du sens que je souhaitais y chercher. Je n’ai pas compris. Je n’ai pas compris l’intГ©rГЄt de tout ce « fatumВ В», la nГ©cessitГ© du poids de ce destin qui s’acharne sur Bjork. Je n’ai pas compris l’absence d’Г©chappatoire et le lourd pathos, je n’ai pas compris les larmes attendues du spectateur que j’Г©tais. Je n’ai pas compris. Et je n’ai pas aimГ© non plus. Je n’ai pas Г©tГ© saisi, emportГ© par la puissance envoГ»tante de l’image, spectateur dГ©sormais de ma propre impatience Г voir la chose se terminer. EncГ©phalogramme plat de l’amour cinГ©phile.
Alors j’ai essayГ© de comprendre, de saisir Г travers d’autres spectateurs ce qui n’avait pas fonctionnГ© Г l’instant C. Une quГЄte des plus longues, car je ne comptais pas renoncer si facilement aux heures d’ennui ainsi infligГ©es. Alors avec le temps j’ai pu rencontrer, parmi amis et relations, les fans de Bjork et les admiratifs de Lars Von Trier, les fins connaisseurs et les nouveaux convertis, les hagiographiques et les dithyrambiques, mais Г©galement les déçus et les perdus. Autant d’Г©chos distincts et de sensibilitГ©s diffГ©rentes qui apparaissent irrГ©mГ©diablement lГ©gitimes, aussi tangibles et fortes que sa propre expГ©rience.
En dehors des aspects purement techniques (objectifs) de l’Е“uvre cinГ©matographique,В son apprГ©hension par le spectateur ne peut qu’ГЄtre une expГ©rience unique. Le fait d’ГЄtre un esthГЁte du cinГ©ma, un homme de l’art, ne confГЁre pas plus de valeur Г ce qui n’est, au fond, qu’une comprГ©hension personnelle d’un Г©vГ©nement. Certes, ce que l’on peut appeler culture offre peut ГЄtre plus de pistes de rГ©flexions, des axes d’analyses pertinents et transverses. Mais ils ne sont pas plus lГ©gitimes par principe Г fournir l’analyse d’une Е“uvre que la pure expГ©rience sensorielle. Cette derniГЁre, nue et intГЁgre, n’a pas subi la transformation par l’esprit, elle n’est pas passГ©e par la moulinette si rГ©ductrice du langage.
En d’autres termes, il n’existe pas de dГ©nominateur commun qui permette objectivement de comparer la valeur de deux opinions/sensibilitГ©s sur une mГЄme Е“uvre.В Il s’ensuit que la lГ©gitimitГ© d’une critique n’est en rГ©alitГ© que celle de la personne de l’auteur et le crГ©dit que ses « écoutantsВ В» veulent bien lui accorder. La valeur que nous donnons Г une critique n’est que le degrГ© de confiance que nous accordons, de maniГЁre gГ©nГ©rale, Г la personne de son auteur et non sa comprГ©hension particuliГЁre d’un Г©vГ©nement qui ne possГЁde aucuneВ valeur intrinsГЁque. Ce qui pousse à « utiliserВ В» le critique et sa prose n’est pas la valeur ajoutГ©e Г notre propre rГ©flexion d’une analyse pertinente et autre, mais bien la satisfaction retirГ©e de l’Г©conomie du jugement.
Le mГ©canisme se trouve en outre renforcГ© par la tendance endogГЁne du critique lui-mГЄme Г prГ©senter sa rГ©flexion comme ayant un caractГЁre absolu. Ils ne sont en quelque sorte que des experts de la culture, Г l’image de ceux qui apparaissent sur les plateaux tГ©lГ©s pour d’innombrables raisons et se repaissent de notre paresse. Le but n’est pas tant de faire rГ©flГ©chir celui qui Г©coute ou lit l’argumentaire du critiqueВ que d’assommer toute tentative de raisonnement du rГ©cepteur pour lui imposer une vision, bien Г©videmment subjective et unilatГ©rale.В Persuader plutГґt que convaincre est bien plus facile en somme.В
Alors ne tombons pas sous le charme et/ou l’autoritГ© de la critique, forgeons chaque fois une rГ©flexion sur la propre expГ©rience personnelle, dont on a vu le caractГЁre irremplaГ§able. Chaque argumentation est lГ©gitime et peut librement s’exprimer dans la limite de la libertГ© d’autrui et de sa rГ©flexion. Chaque argumentation peut se mГЄler Г celle d’autrui pour en former une nouvelle plus dense et plus profonde. C’est cet appel que nous lanГ§ons avecВ CINETHINKTANK et c’est ce mГЄme appel qui seВ renouvelle dans cet article. FondГ©s par principe Г s’exprimer, soyons acteurs de notre propre jugement et promoteurs de la rГ©flexion commune. Ne laissons pas les critiques penser Г notre place.
Quand on Г©voque Jacques Brel, on ne peut que se projeter dans le registre Г©motionnel. A l’Г©cran comme sur scГЁne, c’est l’homme d’abord et non le comГ©dien ou l’interprГЁte qui apparaГ®t immГ©diatement. A l’Г©cran comme sur scГЁne encore, la voix et le corps, indissociables, participent d’une seule et mГЄme harmonie. Il n’est pas seulement l’homme d’une rГ©gion, d’une Г©poque, il y serait trop Г l’Г©troit. Non.
Il Г©tait l’homme tout simplement, tellement lui-mГЄme, unique par sa personnalitГ© et son talent, mais il Г©tait un peu aussi tous les hommes, chacun de nous en vГ©ritГ©, dans ses chansons et dans ses rГґles. Faible, lГўche, dГ©sespГ©rГ© ; flamboyant, magnifique et drГґle, tour Г tour et tout Г la fois. Le voir ou l’Г©couter encore aujourd’hui est comme de se contempler dans un miroir : il nous renvoie Г nous-mГЄmes et nous frappe au coeur. Ce n’est pas tant le sien qu’il dГ©voile que le nГґtre. Au delГ de son incroyable acuitГ© et sensibilitГ© Г dГ©crire une fraction du monde et de ses habitants, la Belgique et les Flandres tant aimГ©es, il met en exergue leurs particularitГ©s pour mieux les faire tomber et en dГ©voiler l’essence qui nous habite tous.
Les sentiments qui nous assaillent Г sa vue, Г son Г©coute, sont multiples et contradictoires, un torrent de В« j’Г©prouve В», un flot de В« je vis donc j’existe В» en tГ©moignage. Un influx Г l’aune de la vie, si dense parfois que l’on en reste suffoquГ©, abasourdi, car la chose est tout simplement trop vaste pour ГЄtre apprГ©hendГ©e. Autant de forces contraires qui, entre s’entrechoquant, nous rendent infiniment diffГ©rents et pourtant tellement semblables Г la fois. Jacques Brel interroge le paradoxe, le dГ©cortique, le fait vivre et le vit lui mГЄme en s’offrant comme une formidable Г©tude. Il use du verbe le plus juste, le travaille au corps, le ploie dans son sens et en retire l’harmonie de ses textes, autant chansons que poГЁmes, dramatiquement théâtrales, si rГ©elles qu’on pourrait les voir jouer devant nous. Il marmonne, murmure, parle, chante, crie tous les sentiments et nous les offre en Г©ventail, un spectre ou se composer soi. Il nous offre un/des vГ©cu(s) de substitution, nous interrogeant ainsi sur notre propre expГ©rience de la vie et notre rapport au monde. В« Vois tout ce qu’il y a. Comment veux-tu ГЄtre ? В»
Un incroyable talent qui provient avant tout de sa profonde empathie pour le genre humain, une comprГ©hension intime et partagГ©e de l’homme comme une fin en soi, absolument. Un regard respectueux de l’autre, un Г©gal en peine comme en joie. C’est pour cela que son oeuvre demeure intemporelle, aussi rГ©elle et poignante aujourd’hui que dans les annГ©es 1970. Presque plus tangible mГЄme, tant ce qu’il dГ©nonГ§ait semble avoir pris de l’emprise dans le rГ©el, et ce qu’il aimait tout autant en pГ©ril : le mГ©pris profond de l’Г©goГЇsme et de la petitesse du quotidien, qui nous ravale peu Г peu au rang de bГЄtes Г force d’individualisme, et la passion pour la grandeur de l’homme, sa transcendance et son universalitГ©, son amour. Le combat d’une vie, avec le chant et le geste pour armes.
Alors pour se prouver que l’on vit, pour se convaincre d’exister, pour pouvoir dire oui, cela vaut la peine, pour rencontrer l’Autre ou pour В« ressentir В» parfois, tout simplement, regardons, Г©coutons Jacques Brel l’Humaniste.
Tous les films et la musique de Jacques Brel : http://www.jacquesbrel.com.fr/
Action-painting, Jackson Pollock
Ce qu’il faut reconnaГ®tre au compositeur Pierre Boulez, au travers de l’exposition, mГЄlant oeuvres graphiques, littГ©raires et musicales, qui lui est actuellement consacrГ©e au Louvre, c’est avant tout le talent de chercher Г Г©tablir des passerelles entre les arts. Pierre Boulez rend ici hommage aux liens qui existent entre diffГ©rents mondes artistiques, mettant en rapport Messiaen, Klee, Debussy, De Stael, Pollock. Mais l’exposition ne se cantonne pas Г la recherche d’influences. Ce qui ressort surtout, c’est une conception de l’art quiВ interroge le concept mГЄme de crГ©ation. Pour Boulez, comme pour d’autres dГ©fricheurs tels, aujourd’hui, John Zorn, Sonic Youth, Lars Von Trier, Anne Teresa De Keersmaeker, JГ©rГґme Bel, ou de leur temps, Gainsbourg et Miles, leВ dГ©cloisonnement est un impГ©ratif,В et se vit comme uneВ nГ©cessitГ©. Et si ce principe s’applique au monde de l’art,В le spectateur, ou l’auditeur,В ou n’importe qui, doit y voir une leГ§on de vie. Evidemment, cette « pensГ©e large » ne fonctionne sans une certaine forme de « renaissance » qui lui est indissociable. Le compositeur l’explique de maniГЁre dГ©tournГ©e dans une interview accordГ©e Г TГ©lГ©rama : « Sauf en mГ©decine et en chirurgie, le spГ©cialiste, voilГ l’ennemi d’aujourd’hui ». Cette mГ©fiance Г l’Г©gard du spГ©cialiste, c’est la mГЄme que celleВ de Gilles Deleuze Г l’Г©gard d’experts dont il avait subit les attaques pour avoir,В sans ГЄtre philosophe,В osГ© faire de la philosophie. On peut en effet voir dans l’expertise, si celle-ci est mal « pratiquГ©e », le risque de s’enfermer, de ne pas voir ce qui est exploitable ailleurs. D’oГ№ l’importance de se rГ©-inventer, de porter un regard neuf, de se faire violence, de renaГ®tre, c’est-Г -dire,В comme l’explique Boulez,В de recouvrer une « sauvagerie primitive » ou, en allusion aux pratiques des civilisations durant la rГ©volution culturelle de Chine, de « se purger de son sang quand on se sent menacГ© de congestion ». Et, enfin, de s’interroger sur le fait mГЄme de l’existence de l’oeuvre, l’un des axes de l’exposition. Quels sont les stades de l’oeuvreВ ? InachevГ©e ? Finie ? Qui peut le dire ? Personne. L’oeuvre existe, envisagГ©eВ comme processus, Г n’importe quel stade.
Dans le cas de Reckoner , chanson de Radiohead sur laquelle se calque le film ci-dessus, rГ©alisГ© par ClГ©ment Picon, c’est autant l’image qui s’adapte au son que l’inverse. Cela augure un bel avenir pour les technologies qui mГЄlent brillamment ces deux disciplines. Cela permet aussi d’ГЄtre plus Г l’aise pour parler de cinГ©ma lorsqu’on Г©voque le clip ou l’animation.
A la lecture du « plus Г©trange des livres de Marguerite Duras », nous nageons en plein dГ©lire et c’est, presque quarante ans aprГЁs 69, tout aussi agrГ©able qu’effrayant, tout aussi logique qu’absurde. Duras, tour Г tour Г©crivain ou cinГ©aste, mais toujours auteur de l’entre-deux, adoratrice du contraste. Maurice Blanchot, quand Duras rГ©alisait son premier film Г©ponyme: « est-ce un livre, un film ? l’intervalle des deux ? ». Il est lГ©gitime de n’avoir aucune rГ©ponse Г ces questions. Tant mieux, on s’en passe, de rГ©ponses, privilГ©giant les Г©lГ©ments romanesques qui ramГЁnent Г l’expГ©rience propre, Г l’enfance : le parc, la forГЄt, l’hГґtel, la baie et parmi eux, les ombres d’Elisabeth Alione, de Stein, de Max Thor, d’Alissa Thor, ces sujets vГ©hiculant l’obsession dans les dialogues dГ©sarticulГ©s de l’inconscient. Leurs noms sont rГ©pГ©tГ©s Г l’infini dans le rГ©cit. L’obsession : ce qui revient. Le dГ©tail : ce qu’on retient. Le parc de DГ©truire, dit-elle , c’est le mГЄme que celui deВ Blow-up d’Antonioni : noir et blanc, filmГ©, Г©crit, photographiГ©, saisi. Il s’y passe des choses qu’on est libre de deviner ou dont on est libre de se foutre. Les mots de Duras sont ceux d’une phrase revenue Г la normale. Les mots ont parcouru plusieurs Г©tats. Ils ont Г©tГ© dissimulГ©s avant de revenir Г leur nature descriptive. Il est probable qu’il aient effectuГ© cela, ces trajets, de nombreuses fois. Ils se sont prostituГ©s et personne ne le sait.
D’oГ№ vient l’idГ©e ? Qui la provoque ?В Existe-t-il des dГ©tenteurs d’idГ©es ? Quelle est l’identitГ© de ceux par qui les choses arrivent ?В Quand l’idГ©e est-elle suffisamment « mure » pour ГЄtre exprimГ©e ? Quand cesse-t-on de conserver « cela » pour soi ?В Quand est-ce que cela « dГ©borde » ? DГЁs lors qu’on croit dГ©tenir l’idГ©e, comment la formule-t-on ? Quels sont les indices d’une idГ©e correctement formulГ©e ? Quelles sont les maniГЁres ? Les codes de comprГ©hension sont-ils respectГ©s ? La rupture de comprГ©hension dГ©clenche-t-elle l’idГ©e comme concept novateur, Г la diffГ©rence de l’idГ©e rГ©pandue, sur laquelle on s’aligne, qui assure la rГ©ussite facile ?
Parmi le champ infini des rГ©ponses, la chance de ces questions : comment met-on en scГЁne l’idГ©e ? L’idГ©e, est-ce la manie du dГ©tail ou l’importance accordГ©e au fond ? L’art comme procГ©dГ© ou l’art comme finalitГ© ? La domination de l’obsession ou la volontГ© de se laisser tenter par l’opportunitГ© ?В Comment Kubrick a-t-il pu rГ©aliser un film pareil ? 2001, L’OdyssГ©e de l’espace , Г jamais avant-gardiste et classique pour toujours. Comment allie-t-on, justement,В concepts classiques (l’humanitГ©, l’Г©volution, la dualitГ© des hГ©ros) et idГ©es novatrices (sentiment pГ©nГ©trant du vide, silence quasi palpable, gГ©nie plastique des formes) ? A regarder de prГЁs les chefs d’oeuvres de Kubrick ( Barry Lyndon , Lolita , Les Sentiers de la Gloire , Eyes Wide Shut , Shining… ), on pourrait se hasarder Г « dualitГ© du cinГ©ma de Kubrick ». Dans 2001 , on pourrait aussi rГ©compenser, pour la mise en condition, Ainsi parlait Zarathoustra de Richard Strauss. Mais mieux vaut laisser le champ ouvert Г cela que nous n’expliquons pas, cela queВ nous concevons, apprГ©hendons, ressentons vivement par les tripes : le mystГЁre, tout aussi admirable qu’inquiГ©tant, qui traverse l’oeuvre entiГЁre du gГ©nie Kubrick.
On doit Г ces deux ouvrages remarquables l’exploit de faire ressentir au lecteur la disparition par les mots, ce qui n’est pas une mince affaire. En effet, disparaГ®tre ne s’explique pas, disparaГ®tre ne se justifie pas, disparaГ®tre, c’est disparaГ®tre, point. L’une des clГ©s du succГЁs doit rГ©sider dans l’Г©vocationВ d’histoires sur lesquelles on tire un trait, de lieux qu’on abandonne, de souvenirs qu’on refoule. D’oГ№ l’importance d’un passГ© tout Г la fois rejetГ©, effacГ©, oubliГ©, et pourtant nГ©cessaire Г toute disparition.
Si l’on devait adapter de tels romans au cinГ©ma, certaines scГЁnes seraient peut-ГЄtre accompagnГ©es de titres commeВ Analyse deВ Thom Yorke (album:В The Eraser ) ouВ Comme le pluie d’Alex Beaupain (album:В 33 tours ), mais sans les paroles. La camГ©ra se dГ©placerait lentement, dans l’ombre, on croirait voir bouger des silhouettes, dans l’obscuritГ© ou Г l’aube, on devinerait, on se laisserait aller Г la suggestion, on n’aurait pas d’idГ©es arrГЄtГ©es sur les choses.
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