Nos héros sont des salauds (part I : Gainsbourg)


On fait des héros d’épicuriens notoires et passables amuseurs : voir Gainsbourg (Cf Gainsbourg, Une Vie Héroïque de Joann Sfar). Concernant la chanson, et au-delà de mes racines, j’irai toujours vers Brel avant d’aller vers lui. Voir : non, peu sont des amuseurs vrais, des bourgeois dépravés par tournure et non par conviction. Du moins, je n’en connais pas dans cette époque. Pour cela j’aime d’autres héros, certaines rock stars stupides dont les turpitudes proviennent d’une faiblesse profonde et non d’une force, et qui jamais, jamais, n’ont prémédité leur gloire (Lire à ce sujet L’Envers du Rock de Nick Kent, Editions Austral, 1996). Ils n’amusent pas, alors, ils font pitié, et rejoignent plus facilement mon idée de l’Homme, encore qu’aujourd’hui la plupart soient morts. Morts d’un coup, jeunes, et non par l’usure des plaisirs. Pourtant j’aime Gainsbourg. C’est dire si l’époque est chiante. La chanson est la vaseline du poète. Quand elle lui est indissociable. Un verbe avec une note, c’est faire montre alentour de couleurs sans teintes. D’un corps sans os.

J’avais rêvé, voilà, de « démonter » Gainsbourg. Les Inrocks m’avaient tant fait sourire à l’entame de leur série (« Ca Casse », voir leur site) si peu iconoclaste : Radiohead, puis Björk, passant à la moulinette, timide, de critiques en mal de critique. Sur le site, en commentaire à ces articles, un internaute avait laissé cette note : « A quand le démontage de Melody Nelson ? ». Melody Nelson, noté dix sur dix par l’exigeant arbitre des cacophonies, Pitchfork, sorti en 1971, semble en effet intouchable. J’ai parcouru une dizaine de sites dédiés à la critique musicale et pas un, pas un, pour distinguer une faille, la plus ténue soit-elle, dans cet album de vingt-sept minutes adoré outre-manche, outre-Atlantique, outre-quiévrain – et que dire de l’écho qu’il a encore en France, quarante ans après sa sortie. Il est intouchable. Je n’y touche pas. Cet album est très bon, à part, inaltérable. Notons simplement le fait qu’il fut composé en collaboration avec Vannier, dont l’Histoire a quelque peu perdu le nom. Je n’y touche pas, je touche à l’homme, derrière. Un Ad Hominem méchant, c’est ce que l’on ne fait pas en France. C’est un juste principe. Cela permet, en art comme en politique, de distinguer vie privé et vie publique, l’individu et son œuvre. Ce qui nous garde des débats salaces tels qu’ils fleurissent aux Etats-Unis, où les fruits d’un mandat s’éclipsent derrière des scandales de chaire.

J’en veux surtout à l’adulation, voilà qui éveillera toujours mon soupçon. Touchant l’homme, c’est à l’icône que je pense. Pas d’icône sans dévots. Je cherche encore l’héroïsme dans cette vie de Gainsbourg. Moi aussi j’aime boire, et baiser il va sans dire, mais personne jamais ne m’apprit le piano. Quel homme a pu, aussi bien que Serge, alias Lucien, tôt carriériste, transgresser dans un tel assentiment ? Celui qui évolue dans une société à cheval entre deux morales. C’est la France. Seule la France pouvait voir prospérer Gainsbourg. J’aime la France. Ne vénère-t-on pas ce clochard de Verlaine, affamé de putains ? Il n’y a pas de lycée nommé Lycée Gainsbourg. La morale publique aurait-elle pris le dessus sur la morale privée, que l’on sait chez nous plus relâchée ? Mitterrand, aux obsèques de notre héros, fit un hommage sans fard « à notre Baudelaire, notre Rimbaud ». Baudelaire était mauvais comme un pou, à l’égard des femmes notamment cela est notoire (« Elle est en rut, et veut être foutue. La femme est naturelle, c’est-à-dire abominable. Aussi est-elle toujours vulgaire, c’est-à-dire le contraire du Dandy. » In Mon Cœur Mis à Nu), et il n’avait pas de mot assez durs pour Georges Sand (« Que quelques hommes aient pu s’amouracher de cette latrine, c’est bien la preuve de l’abaissement des hommes de siècle », Ibid.) que notre pays considère l’avant-garde du féminisme qui devait, plus tard, donner des fonctions consacrées à Veil, à Giroux ; Rimbaud vendit des armes aux africains. On me perdrait si l’on croyait que je me fais ici moraliste. J’interroge les Français. Vivant à l’étranger je m’amuse parfois de ce poulet à deux têtes, et non moins lorsque l’on me demande : « Est-ce que c’est vrai que vous, les Français, aimez la sodomie ? » Lorsque Gainsbourg voulut conter l’histoire de B.B et de la bouteille de champagne (épisode non relaté par Sfar), on parvint à le faire taire. Il est des dévots particulièrement doubles. Ceux-là encensent la débauche qui donne quelques perles ; moins surement les perles qui donnent quelque débauche. On ne pardonnerait pas à Sœur Emmanuelle une fellation sur mineur indien.

Ainsi, croit-on, ma cible est manquée. Vous aurez donc compris combien j’aime Gainsbourg, et plus encore Baudelaire, et plus encore Rimbaud, et plus encore Verlaine. Cette dernière gradation doit pourtant s’expliquer. Les critiques du film de Sfar sont généralement bonnes. Excellentes même. Mais qui songea au titre ? Une vie héroïque, est-on forcé de lire. Je ne connais de héros que serviteur de l’autre. Il servit l’art, j’en conviens, et la cause sans doute de tous les timides moches par lui remembrés, grandis, sublimés. Il est celui qui passe de l’étoile jaune à l’étoile médiatique, star sans conteste d’une époque riche en stars. Mais qui voudra reconnaître que nos idoles sont des salauds ? Je n’aurais pas voulu dîner avec Gainsbourg. Je l’imagine me disant d’emblé : « T’es une merde ». Ainsi il en va du peuple français, sous l’empire du Chou, se pâmant sous l’insulte. Les égoïstes et les salauds ont leur panthéon. Les altruistes le leur. Gainsbourg vécut pour lui, ne vivons pas pour Gainsbourg. Soyons Paul, Jean et Jacques, noms bientôt illustres, associés aux belles femmes, et tuons nos génies : Ô comme ils le méritent, et certainement l’attendent. Verlaine n’était pas en ce sens un géni : il était dévoué. A mettre les poètes sur une même estrade voilà comme on perd chez nous le sens de la cause.

Clément Van de Velde

Publicités
Cet article, publié dans Politique & Société, The Movie Library, est tagué , . Ajoutez ce permalien à vos favoris.

3 commentaires pour Nos héros sont des salauds (part I : Gainsbourg)

  1. Ping : Twitted by benoitguyot

  2. Grobob dit :

    Ouais, tous des salauds nos heros. C’est pour ca qu’on les aime. Typiquement francais. Bien dit en tous cas !

  3. Ping : Tweets that mention Nos héros sont des salauds (part I) « CINETHINKTANK -- Topsy.com

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s