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- FranГ§oise Brion (La Grande) & MarlГЁne Jobert (Agathe)
Quand la télévision s’intéresse aux difficultés de rencontres hétérosexuelles dans les campagnes, cela donne L’Amour est dans le pré sur M6, émission de téléréalité qui se gausse de ruraux « authentiques » tombant dans les pièges du cynisme audiovisuel. Sur le net, les sites de rencontres agricoles fleurissent : rencontre-agriculteur.com, atraverschamps.com ou encore vachement.fr. Le cadre rural perçu comme l’espace fantasmé des libertés spatiale et temporelle, laisse accroire qu’une vie sentimentale peut commencer sous les meilleurs auspices. Au cinéma, deux films se sont intéressés aux agriculteurs déjà mariés et qui, devenus veufs, se trouvent devant la perspective d’un deuxième choix de conjointe et donc d’une seconde chance.
C’est ainsi qu’à 37 ans d’intervalle, Alexandre le Bienheureux (d’Yves Robert, 1968) et Je vous trouve très beau (d’Isabelle Mergault, 2005) dressent des portraits peu reluisants du mariage en général et des premières épouses en particulier. C’est ainsi que La Grande (Françoise Brion), la première femme d’Alexandre (Philippe Noiret), véritable patronne, inscrit quotidiennement sur un tableau les travaux à effectuer et passe sont temps à claquer des doigts pour rappeler à l’ordre son mari. Quant à Huguette (Agnès Boury), première femme d’Aymé (Michel Blanc), elle passe de l’entretien de la maison où le téléviseur est toujours allumé à celui des animaux.
Dans les deux films, la relation matrimoniale est toute entière conditionnée par le travail. La Grande pousse au labeur perpétuel et Huguette se fait reprendre par Aymé, car, dans sa comptabilité, « Tu mets des barres à tes 7, on dirait des 1 ! ». D’ailleurs quand Huguette meurt, Aymé lâche : « Le chagrin je vais m’en arranger, par contre le boulot… ». Peu importe si, comme le raconte Marie-Thérèse Lacombe dans Pionnières ! (Editions du Rouergue, 2009), les femmes ont été les véritables actrices de la comptabilité, des élevages, du confort et du tourisme à la ferme. Les épouses de cinéma sont réduites à des caricatures discréditées dont le rapport au sexe est soit minuté (pour La Grande), soit improbable (pour Huguette). Autre trait commun, dans les deux films, la mécanisation possède un caractère fatal. La Grande meurt dans un accident au volant de sa toute nouvelle DS, signant là son complet asservissement à la machine et à la modernisation. Huguette meurt électrocutée par une trayeuse achetée d’occasion. Qu’elle soit du dernier cri ou traditionnelle, la technologie pourrit la campagne et tue les compagnes. Seul le tracteur ultra moderne d’Aymé, sonorisé et donc plus vraiment d’utilisation seulement agricole, est un outil positif.
Les femmes de la seconde chance que choisissent Alexandre et Aymé se caractérisent en premier lieu par leur beauté. Elena (Medeea Marinescu) est, selon Aymé, un « soleil dans sa vie », elle l’initie à la beauté gratuite des fleurs. Alexandre est séduit par les affinités qu’il croit déceler chez Agathe (Marlène Jobert) : elle aime, comme lui, se reposer et faire la sieste.
La différence vient de la fin. Dans Alexandre le Bienheureux , les 120 hectares montent très vite à la tête d’Agathe qui oublie le sens du repos et projette aussitôt un poulailler en batterie, des cochons, des fleurs coupées, de la pisciculture, un terrain de location de caravanes pour Parisiens en vacances… autant de projets qui font fuir Alexandre préférant se retrouver seul, mais heureux à paresser dans les champs. Dans Je vous trouve très beau , Elena vient, avec sa petite fille, retrouver Aymé et fonder une famille. En 1968, le compromis synonyme d’enfer, était impossible, même dans une comédie. En 2005, le compromis est redevenu classiquement la voie du happy end .
Marc GauchГ©e
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Y’en a marre. Marre de tout ce que l’on entend, tout ce que l’on voit Г chaque publicitГ©, tout ce que l’on nous infligeВ Г longueur de JT. Et cette guerre de l’information oГ№ l’expert se perd, oГ№ l’ignorant ne ressent qu’une seule chose, le degrГ© de manipulation qu’il subit. La crise, ou comment nos Г©lites ont opportunГ©ment tournГ© cela en mesures d’austГ©ritГ© fatalement rendues nГ©cessaires. Et ce bouclier fiscal, qui n’en finit pas de ne pas cГ©der. Un bouclier comme une illustration sГ©mantique de la guerre des classes moderne. Avons-nous dГ©jГ entendu parler d’un bouclier socialВ ? Les reprГ©sentations symboliques et psychologiques s’échappent dans le rГ©el.
A force de jouer avec la puissance des mots, nous en avons perdu le sens. A force de tout dire et contredire, nous avons perdu celui de la vГ©ritГ©. A force de tout politiser, nous avons perdu le sens du juste. A force encore de tout vouloir acheter et vendre, nous avons perdu le sens de l’autre. Alors y’en a marre. Quelle expressionВ ! Marre de se sentir si impuissant, marre de se voir dГ©nier l’accГЁs Г la raison la plus Г©lГ©mentaire. Marre de ne pouvoir rien dire qui ne soit instrumentalisГ©, ou l’exemple lamentable de nos politiques finit par dГ©teindre sur nos vies. Il n’est pas question de chiffres ici, bataille rejouГ©e chaque jour par nos dirigeants pour le contrГґle de la vГ©ritГ© officielle. Et ce n’est pas le franГ§ais rГўleur que l’on se complait Г faire rentrer dans les clichГ©s qui dit cela. Ce n’est pas non plus le sobriquet de « populisteВ В», dont on affuble aussitГґt celui qui s’exprime avec le cЕ“ur, qui dit cela.
C’est un individu comme vous et moi. Un individu lГ©gitime. Un individu quel qu’il soit, nonobstant son origine, sa religion, ses revenus. Un membre de la race. C’est quelqu’un qui se rГ©veille chaque matin avec une rage que les heures passГ©es devant un ordinateur, un comptoir, une machine, ne parviennent que trop mal Г endormir, et qui se rГ©veille la nuit. C’est quelqu’un qui n’abandonnera jamais l’idГ©e qu’autre chose est possible. Jamais car c’est lГ le propre de la nature humaine. Jamais car nul ne peut rester indiffГ©rent devant autant de souffrance, au pas de sa propre porte ou Г l’autre bout du monde. Pas d’apitoiement ici sur notre propre impuissance, parfois si paralysante, et si savamment entretenue, mais une action infime, de chacun, Г sa propre Г©chelle. Une action Г la mesure des possibles.
Il ne nous appartient pas en effet de prendre ces dГ©cisions souvent si complexes, ou de mieux savoir, mais il nous appartient toujours de dГ©finir le cadre dans lequel ces dГ©cisions se prennent, et de sГ©lectionner ceux qui vont les exГ©cuter. Il nous appartient toujours de sanctionner ceux qui manquent Г leurs devoirs, et de faire exГ©cuter la sanction. A cela jamais nous ne devons renoncer, ni sombrer dans la passivitГ© induite volontairement dans notre temps de cerveau disponible. Il nous appartient enfin de modifier les rГЁgles lorsqu’elles sont dГ©tournГ©es de leur fin, lorsque la rГ©publique manque Г ses plus Г©lГ©mentaires principes, lorsque la sociГ©tГ© atteint un tel degrГ© d’hГ©tГ©rogГ©nГ©itГ© qu’elle en perd son sens, et que sa survie mГЄme est menacГ©e.
Mathieu V.
Il est des phrases qui s’incrustent dans la tГЄte comme un chewing-gum sur une semelle. MГЄme en grattant trГЁs fort (et dieu que c’est sale), il en reste toujours. Jusqu’Г ce que d’autres les recouvrent enfin, aprГЁs moult pas gГ©nГ©rant autant de rГ©flexions.
« You are a qualified dreamer ». C’est donc la phrase. Ce n’est pas la dernière publicité pour les produits Apple. Ce n’est pas non plus le nom d’un mix house faisant fureur dans les boîtes à pilules. C’est beaucoup plus proche en revanche du fameux discours de Martin Luther King à Washington en 1963.
En réalité, cette phrase vient du pasteur de l’église baptiste de la 116ème rue à Harlem, NY, prononcée lors du sermon dominical du dimanche 12 septembre. J’ai eu la chance de la recevoir comme une offrande, comme un cadeau pour l’âme. Faisons fi cependant de toute dimension religieuse. (encore quelques minutes et je devenais Born Again Christian, comme feu l’autre président)
J’ai d’abord pensГ© Г tous ces discours ambiants, ceux de l’ère du temps, ceux qui disent qu’on ne peut pas, qu’on ne peut plus, qu’on n’est pas assez…, que ce serait bien mais, et puis qu’on ne sait pas tout, qu’on en sait pas assez en fait, et donc qu’on ne peut rien dire vraiment, et encore moins faire quelque chose. Les discours gouvernementaux, les discours Г©conomiques, les anti-discours, les intellectuels frustrГ©s et les fourvoyГ©s, les discours des autres qui prГ©tendent naturellement s’imposer Г soi. On a dГ©jГ parlГ© sur Cinethinktank de ceux qui opposent une soi-disant rГ©alitГ© Г chacune de nos pensГ©es (Cf Pour en finir avec la contrainte du rГ©el ), qui s’impose comme une totalitГ© Г laquelle il serait impossible d’échapper. Mais si apparemment nous ne sommes pas qualifiГ©s pour plier cette rГ©alitГ© Г notre envie, Г notre volontГ©, nous sommes en revanche parfaitement qualifiГ©s pour le rГЄve, nous sommes des « qualified dreamersВ В». Qui pourrait nous enlever celaВ ? QuiВ ? Vous n’aurez pas mon rГЄve, je suis un rГЄveur professionnelВ ! Je suis un « Qualified DreamerВ В».
Je produis des rêves à la pelle moi, des beaux, des moches, des coloriés, des noirs et blancs, des grands et des petits, des simples et des complexes. Et ils échappent à toute contrainte du réel. Je fabrique des rêves au même titre que tous les autres d’ailleurs. Leurs rêves égalent les miens. Nos rêves ne s’affrontent pas, ils se mélangent. Nos rêves ne détruisent pas, ils créent. Ils révèlent. Ils révèlent la vraie nature du réel, qui est juste un rêve en plus dur non ?
Alors je pense à tous ces autres « Qualified Dreamers » avec majuscules, ces gens de l’art, ces metteurs en scènes, ces comédiens dont la puissance du rêve à pénétré le réel, l’a transfiguré parfois. Je ne vous donnerai pas de noms, car nous n’avons pas forcement les mêmes n’est-ce pas, mais l’idée est commune ! Et bien ces gens, ils ont rêvé, rêvé si fort que leur rêve a remplacé la réalité, que leur rêve est devenu le rêve de quelqu’un d’autre car nous sommes tous des « qualified dreamers » en puissance. Comme disait Gilles Deleuze : « C’est terrible d’être prisonnier du rêve d’un autre ». Mais qu’il est en revanche merveilleux de partager le rêve d’un autre ! Une véritable dialectique du rêve.
Et le rêve a pris la forme réelle d’un film, d’une musique, d’un tableau et de tant d’autres choses. Il n’y a jamais trop de gratitude en moi pour remercier ceux qui m’ont fait partager leur rêve. En touchant l’autre, il ne s’est pas forcement reproduit, il s’est métamorphosé. A partir de l’expérience du rêve d’un autre, j’ai élaboré mon propre rêve. La contamination par le rêve. Alors s’il vous plait, continuez donc de rêver, ne vous laissez pas interdire le rêve par ceux qui oublié les leurs.
Je sais dГ©jГ que bientГґt, assis dans la pГ©nombre de la salle, au milieu des chuchotements et des bruits de popcorn, je serai prГЄt Г appuyer sur le bouton REVE. I am a qualified dreamer.
Page blanche et écran noir. Une dichotomie, un Ying et un Yang peut-être, un monde de possibles, chacun, et pourtant si fondamentalement différents. Deux fascinations, deux peurs. Plaçons-nous du côté des créateurs, le réalisateur et l’écrivain. Pourquoi ces néants nous questionnent-ils tellement, comme les deux déclinaisons possibles d’une même idée en suspension ?
L’une est l’angoisse absolue de celui qui tient dans la main le propulseur à encre. L’autre est la catastrophe non moins terrifiante de celui dont le rêve disparaît. Qu’est-ce donc qui les singularise et, inextricablement, les lie dans un même temps ? A l’origine vient la couleur, qui augure de postures philosophiques radicalement différentes.
En littérature, le noir surgit du blanc. Au cinéma, c’est le blanc qui cette fois surgit du noir. Dans le premier, la blancheur virginale de la page se tâche de l’encre de l’écrivain, une insémination du potentiel que représente la page (son infini des possibles) par le verbe. C’est donc une propulsion, un jaillissement. Le procès d’écrire serait donc un ouvert (blanc) qui se renferme peu à peu, s’atrophie, sous l’emprise du réel (noir) de l’écrit qui vient limiter, encercler le champ des possibles. Et chaque page est un renouvellement de cette infini sur laquelle une seule trajectoire, une seule ligne, est choisie. C’est le fil du récit, la ligne narrative qui conduit le lecteur vers son but. Intéressant d’ailleurs comme le terme de ligne possède ce double sens de direction et de volume.
A l’inverse, l’écran noir n’apparait pas comme une réduction mais bien plutôt une ouverture. De cet espace originaire clos sur lui-même surgit la lumière. De ce néant, noir et vide, subvient tout à coup un simple point d’un blanc, de plus en plus éclatant, qui croit, grossit, se multiplie dans des dimensions gigantesques pour finir par « faire sens » en tant qu’image, peuplant de lumière ce qui était, il n’y a encore qu’un instant, que ténèbres. Il s’agit plus d’un accouchement, d’un dévoilement, d’une ouverture au monde en quelque sorte (la plupart des anciens cinéma étaient d’ailleurs, et sont encore équipés de rideaux coulissants). De là à en déduire que l’écriture est de genre male et le cinéma de genre femelle… , je vous laisse juge. Par ailleurs, le noir de l’écriture renvoie symboliquement (n’en faisons pas une Vérité s’il-vous-plait) à toute la subjectivité possible de l’auteur, comme un résidu témoignant de sa couleur interne, une sécrétion des méandres de son subconscient. C’est d’ailleurs pour cela que je ne crois jamais quelqu’un qui me dit : « Ne vois-tu pas ? C’est écrit noir sur blanc ! ». Ca a beau être couché sur du blanc, c’est quand même du noir, et cela n’emporte que la conviction de son auteur ! Tout aussi trompeur, la blanche et lumineuse image, en s’imposant symboliquement et victorieusement sur le noir, se pare, lors de sa genèse, de tous les atours de la Vérité et du Beau. Pas étonnant dès lors que l’on exploite sans vergogne cet incroyable potentiel dans nos sociétés de consommation modernes. Qui dit société du spectacle ?
Même les angoisses générées par la page blanche et l’écran noir sont différentes. L’angoisse de la page blanche, c’est la paralysie par l’infini des possibles. Difficile de trouver une accroche, un point de départ dans cet océan. L’angoisse de l’écran noir est plutôt celle de « ne pas être », celle de ne pas pouvoir projeter un dessein déterminé sur l’écran. Deux facettes d’un même problème : comment l’espace se rétrécit (pèse) dans la définition d’un coté, et comment la définition agrandit (conforme) l’espace de l’autre ? Au tour de la magie pour finir. Les noirs se rejoignent. On est arrivés « au bout » de l’histoire et du film et de leurs émotions réciproques. Tout l’écran noir du film achevé est contenu dans le seul point final de la narration littéraire.
Alain Delorme nous offre à travers sa nouvelle série, Totems , une vision singulière de la Chine à l’heure de l’Exposition Universelle, exposée du 4 au 25 septembre 2010 à la galerie Magda Danysz. Quelques tirages vous sont présentés en avant-première, sur CINETHINKTANK !
Des totems, selon RaphaГ«lle Bertho, historienne de la photographie,В comme autant de produits « made-in » formant de drГґles de sculptures insolites,В comme autant de symboles d’une certaine fГ©tichisation des objets. Des totems dont la verticalitГ© entre en Г©cho avec l’expansion incessante de l’espace urbain, constamment en chantier…
Avec cette nouvelle série, le photographe donne une nouvelle vision empreinte d’humour et de poésie à leurs porteurs, oscillant entre super héros et fourmis à l’impressionnant fardeau. De ce portrait en apparence lisse se dégage une inquiétante étrangeté. Loin d’un hymne au matérialisme, les images mettant en scène la surabondance des objets basculent presque dans l’absurde et laissent entrevoir la complexité d’une société en train de se réinventer.
Matthieu Z.
Le sport a toujours Г©tГ© un vecteur d’assimilation privilГ©giГ© dans une communautГ© nationale. Lorsque le baseball s’est imposГ© comme le passe-temps national aux Etats-Unis Г la fin du XIXВ° siГЁcle, les minoritГ©s du patchwork ethnique US ont toutes envoyГ© leurs meilleurs Г©lГ©ments marteler Г coup de home-runs leur adhГ©sion aux valeurs locales du E Pluribus Unum. Polonais (Bill Mazerocki), italiens (Joe DiMaggio), irlandais (t’en veuxВ ?) et autres rГ©fugiГ©s Г©conomiques sont tous entrГ©s dans le moule en dГ©montrant sur le terrain taillГ© en diamant (Г©galitaire par essence) leurs capacitГ©s Г lutter avec les autres pour leur survie dans un environnement concurrentiel oГ№ nul – sauf les gens pudiquement dits « de couleurВ В» – ne se verra refuser sa part du rГЄve amГ©ricain. Seuls les noirs se virent en effet refuser de jouer professionnellement Г ce jeu sophistiquГ© et un « gentleman’s agreement » entre les propriГ©taires des ligues de baseball concurrentes maintint cette sГ©grГ©gation jusqu’Г ce que le manager iconoclaste des Brooklyn Dodgers,В Branch Rickey, prenne la dГ©cision rГ©volutionnaire de faire jouer le lГ©gendaire Jackie Robinson en premiГЁre base lors d’un match du club dans son fief mythique d’Ebbets Field en 1947.
Cette date nous parle plus particulièrement car elle précède de plus de sept ans l’arrêt de la Cour Suprême américaine Brown vs Board of Education, qui a entraîné la déségrégation des écoles américaines. Les performances de Jackie Robinson ont été appréciées à leur juste valeur par le docteur himself, Martin Luther King, qui lui aura confié peu avant sa mort violente que son passage au travers la barrière raciale aura hâté la venue du mouvement des droits civiques. Pour autant qu’il ait été désagréable aux gentlemen de bonne famille chaussés de knickerbockers de voir des « singes » partager leur playground, en risquant de ruiner la noblesse du jeu, il leur aura bien fallu s’y faire, les performances de ces « créatures de la nuit » étant trop flagrantes pour pouvoir les renier (l’effet Jesse Owens).
Jackie Robinson fut ainsi le premier joueur noir à évoluer en ligue majeure de baseball. En 1947, la décision de Branch Rickey a soulevé un vent de panique chez certains (réalistes) qui y ont vu le début d’un engrenage au terme duquel les noirs allaient finir par revendiquer d’être des hommes (ça n’a pas manqué, l’idée a fait recette et les pancartes « I’m a Man » faisaient un tabac autour du bassin du capitole quelques années plus tard). L’assassinat ciblé du prédicateur porté sur la jaquette a remis les pendules à l’heure et rappelé aux ghetto-ites qu’il ne fallait pas s’emporter si vite et que, s’ils avaient leur place sur les terrains de sport ou le black entertainer est devenu un produit d’appel depuis les éclats de Willy Mays dans les 70’s, ils allaient devoir se battre encore longtemps pour des choses aussi anecdotiques que de pouvoir monter à l’avant du bus (t’es pas bien à l’arrière ? – Syndrome Rosa Parks).
Une fois leurs places au Hall of Fame de Cooperstown assurГ©es dans la catГ©gorie « joueurВ В», les afro-americains ont fait valoir que s’ils pouvaient jouer comme les blancs, il ne serait que logique qu’ils puissent entraГ®ner. LГ encore il aura fallu passer outre le blocage psychologique qui s’inquiГ©tait de ce que les noirs n’avaient peut-ГЄtre pas les capacitГ©s mentales nГ©cГ©ssaires pour manager une Г©quipe de professionnels. Il fallut attendre 1962 pour que les Cubs de Chicago recrutent Buck O’Neill et mettent les sceptiques en dГ©faut. En football amГ©ricain le dГ©bat fut posГ© en termes identiques et il aura fallu la victoire des Colts de Tony Dungy en 2007 (seulementВ !) pour voir un coach noir brandir le Vince Lombardi Trophy. Tony et Barack sont d’ailleurs buddy-buddy avec le manager blacko-hispanique des Chaussettes Blanches de Chicago, club du Southside qui a les faveurs du leader du monde libre. Chacun sa mafia, chacun sa mille-faВ !
On aura beau dire, heureusement que nous avons les Etats-Unis pour nous tenir un miroir déformant de la réalité hexagonale, car sans eux nous aurions du mal à nous regarder en face. Alors qu’outre atlantique on a élu un président black/créole et que le débat dans la communauté black consiste à se demander pourquoi aucun afro-americain n’est encore propriétaire d’une équipe (le graal de l’émancipation à la sauce américaine), vous remarquerez que de ce côté-ci de l’océan, il ne nous vient même pas à l’idée de poser le problème en ces termes. Nous en sommes encore au stade de la polémique pitoyable sur le nombre de joueurs noirs en équipe de France et un noir président par génération devrait nous suffire. Je suis prêt à parier que Pape Diouf sera, s’il ne l’est pas déjà , décoré de l’Ordre du Mérite pour services rendus à la Nation.
Votre toujours dГ©vouГ©,
Raoul Duke
J’éviterai ici de tracer des parallèles scabreux entre les « cités » francaises et les « ghettos » américains, vous renvoyant aux travaux de Loic Wacquant sur les évolutions parallèles de ces deux « concepts » issus de ses observations aux 4000 et dans les quartiers Sud de Chicago.
Les cités françaises ne correspondent effectivement pas formellement au modèle du ghetto du South Side qui enserre l’Université de Chicago, car la composante structuro-raciale de son identité est moins rédhibitoire à la sortie de ce bantoustan économique qu’elle ne l’est aux Etats-Unis où les ghettos ont été spécifiquement conçus pour empêcher le métissage et garantir la ségrégation communautaire. Je suis d’accord pour l’essentiel avec ce discours, mais ferai tout de même remarquer (mon sens commun anti-sociologique m’y invitant) que l’on a coutume de dire que la France reproduit les tendances américaines avec 10 ou 20 ans de retard. En observant la réalité hexagonale au travers de ce prisme temporel clarifiant, on pourra concéder aux détracteurs de Loic Wacquant (mais qui connaît Monsieur Wacquant ? me demanderez-vous) que, somme toute, les cités (en dehors du fait qu’elles soient plus multiculturelles que les inner cities américaines ) se rapprochent des ghettos noirs sur nombre d’autres points. Elles tendent à constituer des villages-bulles coupés de l’extérieur par des frontières inscrites, si ce n’est dans le paysage urbain, du moins dans la psyché collective de ses résidents, obéissant à des normes de survie ad hoc et possédant leur propre système d’information.
Chuck D, le Bourdieu noir, a défini le rap comme le « CNN du ghetto ». Si l’on tend l’oreille aux commentaires des présentateurs français de ce réseau mondial, on pourra facilement percevoir ce qui rapproche l’univers des « jeunes des cités » de celui plus ou moins fantasmé de leurs alter-egos américains, et la familiarité qu’ils entretiennent. De fait, nos cités tendent à devenir aussi hermétiques que les ghettos états-uniens, le délabrement y est parfois aussi avancé et psychologiquement la situation hexagonale est paradoxalement pire à vivre pour nos concitoyens de banlieues qui, alors que les cousins américains ont intégré l’idée du ghetto comme un espace de ségrégation inter-raciale, ont été abreuvés d’idéaux républicains et ne s’attendaient pas à se retrouver pris au piège de la cité comme dernier horizon de leur mobilité sociale.
Ce piГЁge s’est refermГ© en deux temps sur leurs espoirsВ : le phГ©nomГЁne de noria qui voyait les travailleurs immigrГ©s effectuer des aller-retours rГ©guliers entre leur pays d’origine et leur colonie d’adoption s’est arrГЄtГ© par dГ©cision publique de rГ©gulation des flux d’immigration en 1974. Ceux qui effectuaient cette noria rГ©guliГЁre ont alors du choisir entre ici et lГ bas, par peur de ne plus pouvoir revenir en France (un pays auquel on s’attache malgrГ© toutВ !). Leur dГ©cision de rester aura conduit leurs enfants – dans ce temps lГ on disait beurs – dans l’impasse identitaire du cul entre deux chaises et fait d’eux des semi-francais/semi-algГ©rien/marocain… dont on conteste la volontГ© de s’intГ©grer et de prendre part dans notre communautГ© nationale. En demandant (le plus souvent sans mГ©nagement) aux jeunes des citГ©s de justifier de leur identitГ©, les contrГґles policiers au faciГЁs apparaissent symptomatiques de ce dГ©ni d’identitГ© irritant.
Personnellement, si j’avais à présenter mes papiers à la maréchaussée plus d’une fois par jour (voire par an) j’en viendrais vraisemblablement à douter moi aussi des intentions du législateur et de ses électeurs à mon encontre et du bien fondé de vouloir « se la jouer » « français ». A ce rythme, je préférerais certainement me revendiquer d’une cité, si délabrée soit elle, voire d’un pays qui n’est pas vraiment le mien (je songe ici aux porteurs de t-shirts/maillots de foot Algérie et Maroc dont on aura bien compris qu’ils ont des papiers français, sinon ce serait trop grillé – autant planter sa tente Quechua modèle DonQuichotte sous les fenêtres du Ministère de l’Identité Nationale.
Pour reprendre un adage populaire auvergnat revenu à la mode: « Il n’en faut (là encore) pas trop », et, si l’on s’est insurgé en France sur la nécessité de mettre en place des quotas de minoritaires visibles (hormis de femmes avec la parité) comme l’ont fait les américains à coups d’actions affirmatives, il apparaît que notre méritocratie n’aura pas permis l’émergence d’une élite aussi métissée que la société, hors des sentiers du sport, de la chanson et des habitudes culinaires (le couscous étant au top 3 des plats préférés des Français), qui ont pu apparaître comme vecteur de progrès mais se sont révélés à l’usage des pis-aller lorsqu’il s’est agi de revendiquer une part plus conséquente du gâteau. Les blocages mentaux ne sautent qu’au prix de luttes renouvelées, c’est une leçon de l’Histoire qui ne lâche pas prise rapidement. Pour préciser mon propos je tracerai ici une chronologie synthétique de l’ouverture du baseball aux afro-américains, qui montrera comment les schémas mentaux et économiques du groupe dominant peuvent heureusement évoluer mais fera apparaître en filigrane la longueur exaspérante du processus.
Votre dГ©vouГ©,
Chacun d’entre nous est frappГ©, parfois au quotidien, Г des Г©chelles variГ©es, par la rГ©alitГ© crue d’un monde qui confine au trauma. EnfermГ© dans ce cocon que l’on cherche dГ©sespГ©rГ©ment Г construire contre la violence du monde, l’impact d’un rГ©el mГЄme insignifiant, que l’on a tant cherchГ© Г Г©viter, crГ©e un vГ©ritable choc parfois difficile Г assumer ( Chute libre / Falling Down , avec Michael Douglas, pour un exemple cinГ©phile). Entre nos rГ©sidences bardГ©es de grilles et l’omniprГ©sence du contrГґle des camГ©ras, en passant par la sur-protection de nos enfants, qui les empГЄche de percevoir l’ampleur du monde, avec sa beautГ© sublime tout comme son animale violence, nous crГ©ons les conditions psychologiques du narcisse moderne. Nous avons trГЁs souvent parlГ© dans ces pages (cf Le Noir constat et l’espoir de l’autre http://cinethinktank.com/2009/01/01/1042/ , et Obama, le retour du sens В В http://cinethinktank.com/2008/11/10/obama-le-renouveau-du-sens/ ) du rapport (et souvent son absence) que nous entretenons avec l’Autre. Christopher Lasch a largement dГ©montrГ© comment la sociГ©tГ© libГ©rale moderne faГ§onne un ego qui en vient Г nier l’existence de l’Autre, c’est a dire lui accorder un statut d’Г©gal de soi en puissance ( La Culture du narcissisme , La RГ©volte des Г©lites et la trahison de la dГ©mocratie ).
Essayons d’approfondir aujourd’hui la dimension psychologique qui sous-tend nos comportements actuels et explique en partie l’Г©tat de notre sociГ©tГ©. La distance que nous impose la tГ©lГ©vision (ces enfants qui meurent faim ne nous paraissent-ils pas irrГ©els derriГЁre l’Г©cran ? / toutes ces victimes que nous voyons le sont-elles vraiment ? : l’image est tellement manipulable), ou encore le confinement dans un mГЄme milieu social, sont autant de facteurs facilement identifiables (on pourrait en trouver bien d’autres), qui nous coupent d’autrui et de sa souffrance. Qui pense « si j’Г©tais lui ?В В» plutГґt que В« heureusement,В cela n’arrive pas a moi !В В» ? Naturellement mГЄme, la sur-prГ©sence du malheur autour de nous (faits divers horribles, nouvelles catastrophiques perpГ©tuelles dans les mГ©dias) nous poussent Г se fermer comme une huГ®tre Г cette sociГ©tГ© de la Peur.
Il devient alors extrГЄmement difficile de partager ce que pourtant tous ressentent. Le regard d’autrui (son jugement supposГ© ou rГ©el) est devenu tellement important que le moindre aveu de nos faiblesses, de nos peurs peut signer notre mise a mort sociale par le groupe. Il n’y a soi-disant de place que pour les vainqueurs, nous apprend-onВ Г l’Г©cole et dГЁs le plus jeune Гўge. Dans la culture de la compГ©tition, ceux qui rГ©ussissent sont ceux qui n’ont pas peur, ce sont les vrais prГ©dateurs libГ©raux dans la toute puissante affirmation du moi.
Un tel dispositif idГ©ologique et culturel rГ©alise un « effacement de la trace de l’Autre dans le dГ©sir de l’UnВ В» (A. Green, Narcissisme de vie, narcissime de mort ). Un contexte affectif et culturel donnГ© peut donc vГ©ritablement organiser une « situation sans autruiВ В» (J.P. Lebrun, La Perversion ordinaire, vivre ensemble sans autrui ) oГ№ l’individu n’a pas la possibilitГ© d’apprendre Г aimer quelqu’un d’autre que lui-mГЄme. « Cette solitude grandissante est la plaie la plus pernicieuse de l’ГЄtre humain moderneВ В» comme le souligne Г juste titre Michel Tournier dans Le Vent Paraclet . Tout face Г face avec l’autre provoque une angoisse que l’individu ne peut apaiser qu’en se tournant vers ce qui le sГ©curise le plus : lui-mГЄme ! Dans ce contexte d’appauvrissement affectif et culturel auxquelsВ les progrГЁs techniques de la sociГ©tГ© participent activement,В oГ№ « l’idГ©ologie de clanВ oГ№ l’on ne rencontre que des gens comme soi glorifie le groupe en le coupant des autresВ В» (Boris Cyrulnik, Autobiographie d’un Г©pouvantail ), on assiste vГ©ritablement Г l’Г©mergence d’une gГ©nГ©ration d’individus que l’on ne peut que qualifier de pervers culturels, au sens psychologique du terme.
Prisonnier du moi, l’individu est incapable de dГ©velopper l’empathie nГ©cessaireВ Г la comprГ©hension d’autrui et donc prendre sa propre place dans le monde. Il n’est ainsi qu’un fantГґme dГ©responsabilisГ© que le sort du monde indiffГЁre. Prisonnier de sa propre exigence, il se condamne au malheur dans une sociГ©tГ© qui lui paraГ®t totalement dГ©pourvue de sens. Rien n’est pourtant irrГ©versible. A travers la perspective de cetteВ analyse, on voit pourtant plusieurs facteurs qui pourraient lui permettre d’amorcer une guГ©rison. Le procГЁs de scolarisation, le dГ©cloisonnement social, la responsabilisation politique, la possibilitГ© de pouvoir « direВ В» tout simplement, hors le canapГ© thГ©rapeutique, sont autant de pistes porteuses. Mais ce qui apparaГ®t le plus important reste nГ©anmoins de rГ©flГ©chir activement Г la place que nous accordons, et voulons accorder Г l’autre : cela commence par un A et finit par un R… je vous laisse deviner. Il n’y a pas plus essentiel Г nous-mГЄmes qu’Autrui.
La fin d’une annГ©e et le dГ©but d’une autre sont des pГ©riodes propices au bilan, quel qu’il soit. Curieux d’ailleurs, Г ce propos, que l’on ait besoin d’une date artificielle pour susciter un quelconque besoin symbolique de remise en perspective. Aujourd’hui en 2010, ce serait plutГґt une mise en abГ®me, tant le fossГ© qui sГ©pare notre vouloir-ГЄtre de notre existence rГ©elle semble sans fond.
MalgrГ© ce temps qui avance inexorablement, 2009 apparaГ®t comme une annГ©e de rГ©gression. RГ©gression Г©conomique avec la crise, inГ©vitable, attendue, inempГЄchГ©e. RГ©gression sociale Г©galement, en France notamment, mais aussi ailleurs dans le monde, avec l’ajustement vers le bas de notre sociГ©tГ© pour faire face Г В« la rГ©alitГ© de la situation В», comme se plaisent si bien Г le dire nos politiques pour justifier n’importe quelle Г©normitГ©. Un nivellement par le bas donc, prenant la crise comme prГ©texte. Une opportunitГ© de remise en cause si vite effacГ©e par ceux qui auraient trop peur d’y perdre dans ce dГ©bat (Lapalissade : on n’a peur de perdre que lorsqu’on a le sentiment d’avoir. Qu’avons-nous, nous les gens du commun, si ce n’est de maigres possessions matГ©rielles grevГ©es de dettes et d’emprunts Г la consommation qui nous donnent le faux sentiment d’exister ? A mettre en perspective avec ceux qui ont rГ©ellement).
Car si dГ©bat il y a, c’est bien celui-lГ , celui qui engage notre avenir et celui des gГ©nГ©rations futures. La possible remise en cause, ou tout du moins le questionnement de la finalitГ©, d’un modГЁle de sociГ©tГ© a Г©tГ© complГЁtement Г©vacuГ©e par les sophistes politiques qui lui ont prГ©fГ©rГ© l’identitГ© nationale et le port de la burqa, sujets-marionnettes incarnant le repli sur soi et la vue court-termiste de nos dirigeants, indiffГ©rents Г toute la responsabilitГ© qui est la leur et qui devraient en Г©quitГ© ГЄtre punis pour ce refus d’assumer leur charge par le corps Г©lectoral. Si l’on ajoute Г cela une vГ©ritable intention de tromper, des manЕ“uvres dolosives, ce n’est pas devant le peuple qu’ils devraient rГ©pondre de leur actes mais devant la justice. Tiens, c’est Г©trange, la justice est justement en pleine rГ©forme (encore un nivellement par le bas avec la suppression de l’indГ©pendance du juge d’instruction). ArrГЄtons-lГ les exemples, cet article n’y suffirait pas.
Le vrai dГ©bat donc, celui de notre avenir, s’est jouГ© Г Copenhague il y a peu. Une vГ©ritable dГ©ferlante mГ©diatique totalement inappropriГ©e au sГ©rieux de la question et aux divers enjeux. Ce sommet n’Г©tait du point de vue des mГ©dias de masse qu’un Г©vГ©nement parmi d’autres, disparu des Г©crans la premiГЁre grГЁve de RER venue, aussi soudainement qu’il y Г©tait apparu comme une question vitale quelques jours plus tГґt. Entre presque-Г©chec et demi-rГ©ussite, nous nous garderons bien de condamner par principe cette heureuse tentative.
Toujours est-il que comme d’habitude (horrible, non ?), l’absence d’engagements clairs met en lumiГЁre la complexitГ© et la puissance des forces du monde Г l’oeuvre, le dГ©sГ©quilibre Nord/Sud toujours plus saillant, les Г©conomies contre les hommes et non pour l’Homme. Et toujours le primat de l’argent et du contrГґle des Г©nergies, l’injuste rГ©partition des richesses, et le mГ©pris inhumain de ceux qui paient les pots cassГ©s de notre mode de vie (voir le tГ©moignage poignant de l’Г©missaire des pays Africains sous-dГ©veloppГ©s dГ©noncant cette В« mascarade В» au beau milieu d’un ocГ©an de bien-pensance auto-satisfaite)… en attendant que nous les payons nous-mГЄmes enfin dans un futur qui semble de plus en plus proche.
Nous avons beaucoup posГ© dans les pages de Cinethinktank la question du sens. Le tГ©moignage du sommet de Copenhague, en tant qu’Г©vГЁnement faisant sens, oblige Г constater la supГ©rioritГ© du rГ©el sur le potentiel, d’aujourd’hui sur demain, de maintenant sur aprГЁs. AprГЁs quoi ? AprГЁs moi, le dГ©luge ? En dГ©montrant ainsi notre incapacitГ© totale Г s’accorder pour prГ©voir, nous nous ravalons au rang des animaux de notre monde, Г celui de la bГЄte dans la satisfaction de nos (faux) besoins et dГ©sirs immГ©diats et perdons ainsi ce qui fait notre humanitГ© : l’empathie. Empathie pour autrui ici et ailleurs, pour autrui demain. Au lieu de prГ©voir et tenter d’Г©difier un monde meilleur, nous prГ©fГ©rons le caractГЁre destructeur de celui d’aujourd’hui, bien plus enviable suivant notre position occidentale.
Au delГ d’une crise Г©conomique, il s’agit vГ©ritablement d’une crise globale de ce qu’est В« ГЄtre humain В» qui Г©treint nos consciences. Alors comment blГўmer ceux qui font de l’apocalyspe le seul Г©vГ©nement capable de faire sens dans une sociГ©tГ© vГ©rouillГ©e et gangrenГ©e courant Г sa ruine. AprГЁs Le Jour d’aprГЁs , Roland Emmerich nous offre 2012 ,В pot-pourri mondialisГ© de traditions millГ©naristes Г la sauce new-age. On constate encore une fois qu’Hollywwod est Г la pointe de la comprГ©hension des ressorts sociaux, accompagnant par l’image du dГ©sastre la pensГ©e de plus en plus partagГ©e de ceux qui en viennent Г vouloir que le monde s’Г©croule pour lui permettre de changer, et peut-ГЄtre faire Г©merger l’homme nouveau (s’il survit ?), responsable, conscient des erreurs du passГ©, tout en Г©tant tournГ© vers l’avenir (incroyable d’ailleurs qu’Hollywood soit capable de mettre en scГЁne sa propre disparition sans y voir le moindre sens, Г moins d’admettre que la machine n’ait pas de conducteur, Г l’image du capitalisme qu’il promeut ? cfВ Le Capitalisme est-il moral ? d’AndrГ© Comte-Sponville)
Comme l’Г©crit si bien Manuel Rodriguez Rivero dans El Pais : В« ObscuritГ© et peur, en dГ©finitive, sont le reflet de l’absence d’espoir. [...] Peut-ГЄtre avons-nous besoin d’organiser notre pessimisme en force ? В». Entre animalitГ© et catastrophisme, je vous souhaite, en 2010, l’espoir d’aller vers le meilleur, et la force, chacun Г son Г©chelle, de le rГ©aliser.
Fresque commГ©morant la trГЄve des gangs aprГЁs les Г©meutes de 1992
Le récent documentaire Bloods & Crips, Made in America de Stacey Peralta nous donne à voir ce qui pourrait advenir d’ici peu dans nos cités radieuses LeCorbusinennes si l’onde de choc des émeutes de Los Angeles 1992 nous parvient comme prévu avec 20 ans de décalage… soit en 2012, année de l’apocalypse de substitution pour les incroyants de l’an 2000 et autres adeptes d’eschatologie aztèque. (Enfin le grand soir, décongelez Arlette !).
Made in America retrace la déliquescence du ghetto angelino sur trois générations et permet de replacer les choses dans leur contexte et de mieux comprendre un phénomène qui va bien au delà des hymnes gangsta-rap et de la culture du low-ride qui ont dument contribué à mythifier la culture des gangs de LA et à l’inscrire dans l’imaginaire collectif.
On y rappelle avec intérêt que, jusqu’aux années 60, les émeutes raciales américaines ou ce que l’on entendait jusqu’ici par là , n’étaient pas le fait de jeunes noirs passant leurs frustrations d’unter-prolétaires victimisés sur d’innocents blancs des banlieues résidentielles, mais bien le contraire, à savoir les razzia nocturnes de jeunes caucasiens en goguette sur les faubourgs noirs. Époque sortie de la mémoire collective, de laquelle ont récemment ressurgi quelques images oubliées, prises pendant les émeutes raciales de Saint Louis, Illinois qui en 1917 avaient entraîné la mort de près de cent personnes (« afro-américaines », nda).
Alors que les sixties avaient fait souffler sur les ghettos noirs l’espoir d’un renouveau du pacte socio-racial qui libérerait les forces vives du rêve américano-luthérien des entraves de la mémoire esclavagiste, les militants du pouvoir des fleurs ont vite été rattrapés par la réalité et ont vu la fin de leur rêve d’harmonie se briser sous les coups de queues de billard des Hells Angels à Altamont, au son de Sympathy for the Devil (revoir Gimme Shelter ). Les afro-américains ont quant à eux vu la fin de leur rêve de terre promise entrevue au-delà des collines d’Hollywood par le Pasteur humaniste s’écrouler lourdement sur le balcon d’un motel anonyme du Tennessee (pas de vidéo de l’incident).
Une à une, les cibles du programme CointelPro (pour Counter Intelligence Program) du Bureau Fédéral d’Enquête, ont disparu plus ou moins anonymement du paysage médiatique à coup de méthodes barbouzardes d’une efficacité redoutable (relire Ellroy). Martin Luther, Malcom X, Huey P. Newton et leurs supporters ont eu droit au meilleur des techniques de contre-insurrection réservées aux ennemis de la nation (et plus particulièrement aux ennemis de J.Edgar Hoover) et ont été victimes de chantage, discrédités, écoutés, camés, retournés, traqués et si besoin refroidis.
Sur les ruines encore fumantes du Mouvement des Droits Civiques et du Parti des Panthères Noires, dont les fantômes militants hantaient encore les esprits, les enfants des Black Panthers, exclus des Boys Scouts of America et du rêve américain ont commencé à se regrouper en « clubs » qui se sont révélés vecteurs d’une nouvelle identité moins victimaire – mais d’autant plus victimisante pour les clubs adverses. Le processus de dégradation progressive qui fait qu’on est vite passé des poings aux armes de poing, puis aux fusils d’assaut, n’aura fait que s’accélérer après l’apparition du crack et de ses ravages à mesure que les territoires des factions bleues et rouges morcelaient l’inner-city plus sûrement que des barbelés sur la prairie. La politique d’incarcération massive et privatisée entamée sous Bush Sr., et poursuivie sous Clinton, a achevé de briser ce qui restait de normalité dans le paysage apocalyptique de guérilla urbaine qui est le quotidien des soldats urbains, et a définitivement tué le suburbian dream des membres des anciens « clubs » pour lesquels la contestation politique n’est depuis bien longtemps plus à l’ordre du jour, les promesses de rénovation urbaine faites au sortir des émeutes de 92 s’étant rapidement révélées illusoires.
Les émeutes « Rodney King » de 1992 ont poussé la logique insurectionnello- révolutionnaire de Watts 1967 à un paroxysme que d’aucun pourraient qualifier de « progressiste » en propageant pour la première fois le feu de la contestation jusqu’aux portes des quartiers résidentiels. Le progrès était net depuis St Louis 1917 et les émeutiers offrirent pendant plusieurs jours une résistance prometteuse aux cadets de la garde nationale perdus dans la ville noire. Cela étant dit, on devrait à mon sens s’efforcer de considérer avec une bienveillance toute positive le fait que les jeunes peuplant nos cités hexagonales aient l’intelligence, dans leur combat contre les forces de l’ordre, de recourir à des tactiques de guérilla plus évoluées que les marches silencieuses ou les randonnées militantes en mobylette à travers la France (souvenons nous de la Marche des Beurs) et se soient récemment mis aux embuscades concertées et au tir à l’arme de guerre (bien qu’avec parcimonie, leur usage étant plus adapté aux braquages qu’aux luttes d’émancipation prolétaro-immigrées.)
( Pour en finir avec le jeune de banlieue , extrait)
Force est de constater qu’une appropriation approximative des concepts Г©thГ©rГ©s (ГЄtre et avoir – combienВ ?) infusГ©s dans nos Г©coles aux petits Nicolas et Farid, du cours moyen jusqu’aux classes prГ©paratoires, est l’un des signes discriminants permettant l’écrГ©mage social Г tous les Г©tages du processus de la centrifugeuse Г©tatique, etВ pratiquГ© avec la caution de l’évaluation scientifique (« d’essence rГ©publicaine » diront certains).
Les chances sont Г©gales, mais pour transposer le fameux mot d’Orwell dans la France de 2009В : dans la ferme hexagonale, certains sont plus Г©gaux que d’autres ! Au-dessus du marigot social des couches prГ©cipitГ©es de la France d’en Bas, c’est entendu, ne resteront que les meilleurs du lot. Les sigles Г©sotГ©riques pour le profane gravГ©s sous leurs enluminures dans le bottin mondain, parlent d’eux-mГЄmes aux initiГ©s et garantissent une conformitГ© ISO-Г©ducative parfaite aux attentes du clan dominant. X (dГ©clinГ© en Ponts, Mines et autres / ENA / Sciences Po – Paris). Cette triplette d’établissements de renom, avec son quarteron deВ spГ©cialitГ©s Г la carte, offre un nombre quasi infini de combinaisons possibles, toutes Г©galement synonymes de rГ©ussite. EloignГ©s des plus grands prГ©dateurs que sont la pauvretГ©, l’exclusion et leur Г -cГґtГ©s usuels (systГЁme D – criminalitГ© en col bleu), le jeune de centre-ville (nous l’appellerons ainsi par opposition au jeune de banlieue) est – statistiquement – assurГ© de traverser sans encombre le fleuve d’une vie aussi lisse que l’ocГ©an circulaire et pГ©trifiГ© des bassins du jardin du Luxembourg, signes d’un ordre ayant mieux rГ©sistГ© au temps que le Reich millГ©nariste d’un funeste caporal autrichien.
Là où le gamin des faubourgs rêverait de laisser filer le dernier modèle de vedette télécommandée, on constate que les enfants de ce microcosme doré prennent un plaisir tout snob à s’inscrire dans la tradition de leurs aïeux en recyclant un modèle réduit de voilier aux lignes épurées hérité de génération en génération. Eh bien oui, vous dirais-je, quand on peut aller naviguer des îles anglo-normandes au Cap Nègre sur un vrai voilier, que n’a-t-on à faire de l’esbroufe ! Il en va de même des adeptes de « tunning » qui, gageons-le, s’ils pouvaient se payer une Bentley, ne verraient pas l’utilité d’y rajouter des néons bleus (quoique, me direz-vous).
Le « jeuneВ В» de banlieue – qui sera vieux avant que l’on ait fini de l’appeler ainsi – n’aura lui qu’une chance rГ©siduelle de s’affranchir des obstacles qui l’attendent au travers des rouages du moloch Г©ducatifВ (que d’aucun ont qualifiГ© de Mammouth – l’image Г©tant, il est vrai, plus accommodante pour les syndicats d’enseignants qui vivent – littГ©ralement – sur la bГЄte) et de son gymkhana intellectuel pour bГЄtes Г concours. Sans conscience Г©co-Г©ducative particuliГЁre, et en dГ©pit d’un zonage acadГ©mique prГ©cisГ©ment pensГ© pour favoriser la mixitГ© sociale – mais auquel il est aussi facile de se soustraire que d’acheter une barrette de « shitВ В» Г la Courneuve – l’éducation nationale rejette de son mГ©canisme de tri infernal et saisonnier, les items mal calibrГ©s, et, sauf exceptions confirmant utilementВ la rГЁgle, s’oppose mГ©caniquement Г toute rГ©gularisation ex-post dans le cirque social.В
Certains portent la marque ENA ou HEC en bandouillère, les autres portent les stigmates des SES et de leur ZUP et ZAC en cartouchière, se les appropriant pour en faire autant de signes de leur rejet de l’ordre ségrégatoire qui les confine aux aléas de la pression périphérique et préserve la stratification jurassique du grand corps social malade. J’en veux pour preuve exemple la multiplication des panoplies communautaristes associant t-shirt « truand 2 la galère » et casquette « reuf de tess ». Notre jeune Français (qu’il y mette des guillemets ou non) aura compris, aussi sûrement qu’un cadet de notre future élite en math-sup à Louis le Grand, que la vie est une lutte, une compétition. Il en constate plus que d’autres dans son quartier, sa cité, sa banlieue, son ghetto, l’amère réalité.
To be continued…
Encore un poГЁme pour conjurer l’ГЁre du temps
quelques mots qui sГЁment tout simplement
la douceur, la franchise, le sens et l’Г©motion,
la colГЁre authentique qui ne vise aucun pardon
tous ces sentiments interdits dans le rГ©el froid
celui que nous opposent les prГЄtres de la nouvelle foi
la religion de l’argent, la compassion comme faiblesse,
elle n’appartient qu’aux perdants cette sombre tristesse
de la mauvaise direction, de ces basses actions,
de la terrible absence, meurtre par omission В
ou par indiffГ©rence. J’ai froid. Mal Г la conscience.
Comme tant d’entre nous, je ne reconnais pas,
je ne me reconnais plus, dans tant de dГ©fiance
Г l’Г©gard de l’humain et de ses espГ©rances
Chaque jour plus de mГ©pris, chaque jour plus de poids,
Comme autant de dГ©fis, Г notre intelligence.
La vГ©ritГ© sciemment brouillГ©e, maltraitГ©e, tiraillГ©e,
battue en brГЁche par le mensonge d’Г©tat
Г en perdre la raison non ? (silence)
le double discours de ceux qui se permettent tout,
les Lefebvre les Besson, balanГ§ons donc des noms
cet immonde ragoГ»t dans lequel la fange bout.
Г” non Messieurs, la peur n’est pas chez nous
Mais bel et bien dans ce qui vous sert de cЕ“ur.
Veuillez donc chercher d’abord en vous l’erreur
avant de nous amener tГЄte baissГ©e dans le piГЁge
du repli, du petit. Vous n’y perdrez pas votre siГЁge
peut-ГЄtre mГЄme en sortirez-vous grandi
AprГЁs tout, l’impossibleВ prend vie
lorsqu’il Г©mane de votre bouche !
Assumez vos erreurs, ne bottez pas en touche
Et un soir enfin, face Г votre glace
prononcez ce mot honni : « Autrui » en face
Peut-ГЄtre alors vous commencerez
Г nous ressembler, nous les gens du commun
les gens du quotidien, les humains,
ceux qui tentent jour aprГЁs jour
d’insuffler quelque espoir, quelques gouttes d’amour
pour aller vers demain sans arriГЁre-pensГ©es
avec la spontanГ©itГ©, le rГЄve bien accrochГ©
d’un monde meilleur ici, ailleurs.
Il n’appartient qu’Г ceux-lГ l’univers de demain
agitateurs de Toile, arpenteurs de scГЁnes
acteurs de nos propres vies, la faim
chevillГ©e au corps d’avaler les peines
surmonter les obstacles et progresser toujours.
N’est-ce donc pas naГЇf un simple poГЁme
ou n’est-ce pas l’essence de notre diffГ©rence ?
SemГ©s, les mots s’aiment, ils vous aiment.
Photo de Gilbert Garcin
De simples échanges avec des personnes issues de tous horizons (chauffeurs de taxi, enseignants, commerciaux, employés de bureau etc.) suffisent pour réaliser à quel point l’actualité nous affecte quotidiennement. L’actualité politique, surtout, à en juger par ces quelques exemples cités en vrac : querelles éternelles au sein du PS, fils de « mon Papa » Sarkozy catapulté au conseil d’administration de l’EPAD, affaire Dominique de Villepin, affaires Frédéric et Jean-Christophe Mitterrand, quotas de sans papiers à expulser, racisme non dissimulé de dirigeants UMP, débat sur l’identité nationale, bassesses à gauche comme à droite comme partout, calculs, déclarations mesquines, manipulations, tentatives de déstabilisation. Bref, rien qui soit en mesure d’assouvir le désir d’authenticité que recherchent les français. Rien qui soit en mesure de leur faire gober que leurs préoccupations sont entendues. Et rien qui soit en mesure d’éviter de se poser cette question : mais par qui sont élus ces dirigeants responsables d’une actualité si délétère pour le moral ?
La manière dont l’information circule doit-elle être incriminée ? Certainement. Nous vivons une ère où l’on en est arrivé à penser que tout, absolument tout, était question de communication. Une ère, donc, où nous ne sommes plus que l’image de nous mêmes. Il suffit de voir Jean Sarkozy, jeune homme de 23 ans au discours et à l’attitude formatés, s’exprimer au journal de vingt heures face à un David Pujadas avide de scoop, pour faire le constat que rien, absolument rien, n’est véritable  dans cet entretien. Rien n’est vrai. Et rien du discours de Jean qui ne soit pas de Nico. Sarko père, Sarko fils, mêmes mots, mêmes expressions, mêmes mimiques. Des clones au service d’une politique sans relief. Un discours de sitcom, larmoyant, et des réponses, toujours les mêmes, qui font tout sauf répondre franchement aux questions.
Une ГЁre, aussi, oГ№ l’individu se dГ©finit en tant qu’entitГ© numГ©rique (qui n’est pas dГ©tenteur de comptes Facebook, Twitter, Myspace et d’un I-Phone a du souci Г se faire pour l’avenir) et dont les capacitГ©s de rГ©action sont censГ©es suivre la cadence infernale du web. La notion de temps est bouleversГ©e. Rien n’a plus d’importance sur le long terme. Tout s’exprime en phrases courtes et tout s’envisage dans la perspective de l’évГ©nement Г suivre. A entendre Martine Aubry dГ©clarer qu’elle ne s’abaissera Г ces « petites phrasesВ В» qui font l’actualitГ© d’aujourd’hui, l’on comprend mieux les dГ©boires que connaГ®t actuellement le PS. En somme, si l’on ne joue pas le jeu de l’actu inconsistante, on n’a aucune chance de se faire entendre.
On aurait tort de mettre ce mal-ГЄtre sur le dos de la « sociГ©tГ© qui va trop viteВ В». La sociГ©tГ©, c’est nous. Nous faisons l’actualitГ©. Nous dГ©cidons de la vitesse Г laquelle elle va. Nous dГ©laissons l’essentiel pour privilГ©gier le futile. Nous faГ§onnons cette information instantanГ©e, au reste trГЁs attirante, mais qui dans le mГЄme temps nous mine.
Alors que faireВ ? AgirВ ? Sans aucun doute. Cependant, il faut rГ©flГ©chir Г une forme d’action qui ne s’apparente Г celle « vendueВ В» par les mГ©dias, principaux relais du pouvoir en place. Agir, tout d’abord, n’induit pas forcГ©ment un rГ©sultat immГ©diat. Agir, Г§a n’est pas non plus se contenter de faire la promotion de l’action face aux camГ©ras (« j’agirai jusqu’au bout de mon mandatВ !В В» vas-y petit…). Enfin, il ne s’agit pas de se borner Г fixer des objectifs chiffrГ©sВ : les salariГ©s de l’entreprise moderne en font quotidiennement les frais. Dans le systГЁme individualiste des sociГ©tГ©s occidentales, il devient aujourd’hui vital, avant d’agir, de considГ©rer et d’apprГ©cier le temps qui passe. Dans la culture de l’instant, il faut nuancer l’instant. La crise Г©conomique tГ©moigne de l’obsolescence de certaines valeursВ : urgence de l’information Г connaГ®tre, urgence du rГ©sultat Г atteindre. Celles-ci doivent laisser la place Г d’autres valeurs, basГ©es sur le dialogue et l’écoute, etВ au temps qu’ils requiГЁrent. Ce sont ces valeurs qu’il est urgent de retenir dans notre quГЄte obsessionnelle de rentabilitГ©.
Retour sur le documentaire Г©crit et racontГ© par Ariel Wizman, diffusГ© cette semaine sur Canal+ : Les Temples de la consommation . Au travers de la description de la genГЁse des centres commerciaux, Г la fois en tant que concept social et qu’en tant que rГ©alitГ© architecturale, ce sont les ressorts idГ©ologiques et la structure physique de notre sociГ©tГ© de consommation qui apparaissent Г nu.
Tout comme on est parfois frappГ© par le degrГ© de manipulation consciente et inconsciente que les as du marchГ© et du marketing nous imposent pour dГ©clencher chez nous le geste salvateur de la pulsion d’achat, on est ici passionnГ© de dГ©couvrir l’antre de la bГЄte, sa structure mГЄme, son usine Г Г©couler plutГґt que produire, Г vendre plus qu’Г fabriquer, Г l’image de l’entonnoir utilisГ© pour le gavage d’oies. Comme l’a dГ©montrГ© l’Г©conomiste amГ©ricain Kenneth Galbraith (avec sa fameuse pyramide inversГ©e), ce n’est pas le besoin rГ©el qui gГ©nГЁre l’offre adaptГ©e mais plutГґt l’offre rГ©elle qui crГ©e un besoin Г combler, auparavant inexistant. Comment crГ©er dГЁs lors un moyen physique capable de soutenir, promouvoir et satisfaire en masse ces besoins artificiels ? Les malls et autres centres commerciaux Г©taient nГ©s.
Dans le monde en pleine mutation des annГ©es 60 et 70, avec des villes de plus en plus peuplГ©es et Г©tendues, avec l’individualisme comme Г©tendard de la sociГ©tГ© de consommation alors en pleine expansion, et qui s’incarne dans une jouissance matГ©rielle sans limites, le mall devient le lieu de rГ©alisation du soi. Il remplace les activitГ©s communautaires traditionnelles, qu’elles soient religieuses ou sociales, particuliГЁrement dans la vielle Europe, les Etats-Unis mГ©langeant de maniГЁre unique piГ©tГ© religieuse catholique et foi vГ©ritable dans les principes libГ©raux du marchГ©. Dans les villes avec leurs centres devenus inutiles (les populations consommatrices ayant migrГ© dans les suburbs), le mall devient la nouvelle Г©glise, le lieu de rassemblement et d’Existence par rГ©fГ©rence. Les architectes inspirГ©s parfois de la science-fiction (Ray Bradbury a participГ© de maniГЁre trГЁs poussГ©e Г la crГ©ation de plusieurs centres) forgent la nouvelle Babel. Et le documentaire de donner les exemples multiples de l’immixtion prГ©mГ©ditГ©e des symboliques religieuses et humaines dans les temples du marchГ© : la prГ©sence systГ©matique de l’eau (fontaines, cascades…) associe le passage dans le mall Г un rite sГ©culaire de purification. La prГ©sence Г©galement, tout aussi systГ©matique, des arbres et vГ©gГ©taux dans les galeries nous offrent l’image d’un lieu oГ№ l’on peut grandir et s’Г©panouir en toute sГ©rГ©nitГ©. La hauteur des plafonds et les immenses baies vitrГ©es rappellent la majestГ© des Г©glises et leurs vitraux sacrГ©s.
Autant d’exemples qui remettent donc en question notre maniГЁre de consommer, oГ№ l’on constate que l’Г©quilibre et la nГ©cessitГ© des besoins humains sont totalement dГ©connectГ©s de la finalitГ© du systГЁme qui prГ©tend les satisfaire. En plus d’une finalitГ© sociale discutable, on ne compte plus les endroits sur la planГЁte ou le dГ©veloppement de centres commerciaux gГ©ants met en pГ©ril les Г©quilibres Г©cologiques des endroits oГ№ ils s’implantent, grignotant forГЄts protГ©gГ©es (New Delhi) et autres dГ©serts jusque lГ prГ©servГ©s (Australie).
Des projets de plus en plus chers, monumentaux, faramineux, qui mГЁnent Г l’agonie les organisations sociales traditionnelles et les relations sociales qui en dГ©coulent (on nous apprend qu’un humain sur trois, soit deux milliards d’individus, frГ©quentent chaque annГ©e un mall). AprГЁs la disparition du commerce de proximitГ©, nous nous transportons tous ensemble dans le mall, mais chacun dans sa bulle de verre Г travers les allГ©es, cherchant en rГ©alitГ© le moindre contact et le plus de sГ©curitГ© possibles (songeons un instant Г ces milliers de camГ©ras qui nous rassurent ?!) dans la satisfaction Г©goГЇste de nos faux besoins.
Cependant, tant va la cruche Г l’eau qu’Г la fin, parfois, elle se casse. Les centres gГ©ants peuvent en effet payer trГЁs cher le prix de leur dГ©mesure. Ils ferment alors, semant autour d’eux chГґmage et pauvretГ©, voire dГ©classement social de toute une ville ou une rГ©gion. Et soudain, au travers des images de ces centres fantГґmes, dГ©saffectГ©s, oГ№ rГ©sonnent seuls les pas des gardiens dans un bruit de cathГ©drale, oГ№ les plantes fissurent le bГ©ton des parkings, oГ№ les grillages des vitrines ont toutes les apparences de caveaux funГ©raires s’Г©tendant dans l’immensitГ© sombre des couloirs, on prend conscience de contempler les ruines de demain, Г l’image des sГ©pultures Г©gyptiennes aujourd’hui. Une fulgurance archГ©ologique de ce qui restera lorsque notre sociГ©tГ© aura passГ©, quand les vestiges que nous offrirons aux gГ©nГ©rations futures seront les tГ©moins des excГЁs qui auront conduit Г notre perte. La carcasse de la bГЄte, le ventre du monstre.
Faire mieux plutГґt que plus, raisonner Г long plutГґt qu’Г court et moyen termes, ajuster nos ressources Г nos besoins, ne sont plus aujourd’hui des alternatives mais des impГ©ratifs. C’est notre conditionnement que nous devons combattre autant que changer notre maniГЁre de penser. Les Temples de la consommation nous y aident grandement. Et la dГ©croissance ?
On peut tout dire avec les mots, le meilleur comme le pire. On peut tout faire avec les mots : de la mort au pardon (Depuis l’autre Lumineux, là , Oui Voltaire, on sait que les mots tuent n’est-ce pas ?). Ah, le bonheur de la formulation politique assassine (ce qui pour certains de nos élus consiste en l’activité principale) ; Eh, la joie du mot doux murmuré à l’oreille et qui veut dire beaucoup plus que lui-même ; Oh la grandeur du discours qui enflamme tout un peuple ; Hi, le langage hermétique de la science et du savoir qui nous offre l’avenir.
Interrogeons-nous un peu sur les origines. En s’inspirant de Bergson, cela conduit Г supposer que le langage est le moteur qui permet la traduction des sensations en idГ©es et gГ©nГЁre donc l’abstraction prГ©alable Г la rГ©flexion. Sans langage, point de pensГ©eВ ! Les idГ©es ne sont pas immatГ©rielles, flottantes Г l’image de la vision platonicienne mais sont dГ©jГ le fruit du processus de « nominationВ В» des sensations brutes par le langage. Il est donc apprГ©hendГ© par Bergson comme un pouvoir de libГ©ration qui permet Г la pensГ©e de se dГ©placer (s’éleverВ ?) et de ne pas ГЄtre aliГ©nГ©e Г la matГ©rialitГ©. Cette vision est donc en toute contradiction avec В l’intuition commune selon laquelle le langage n’est qu’un instrument de la pensГ©e et n’en serait pas le facteur dГ©clencheur mais un simple outil (un medium) permettant de la matГ©rialiser vis-Г -vis d’autrui. En acceptant le fait que le langage libГЁre la pensГ©e sur elle-mГЄme, on saisit Г©galement l’impГ©rieuse nГ©cessitГ© que ce dernier offre tout l’éventail de « nominationВ В» que permet la pensГ©e (c’est-Г -dire les mots permettant de caractГ©riser chaque idГ©e).
Ici, le bât blesse quelque peu. Qui n’a jamais eu l’impression que ses mots étaient impropres à restituer l’ensemble ou la précision de sa pensée ? Que c’est tellement plus beau à l’intérieur, et que ce qui sort par l’entonnoir de la bouche ou encore du bout des doigts n’est qu’une pâle et fade copie de notre arc-en-ciel interne ? Gaston Bachelard nous apprend aussi que le langage est réducteur et agit comme un filtre. Difficile de matérialiser tout ce que l’on pense, mais surtout tout ce que l’on ressent, précisément car c’est au-delà des mots (on retrouve le stade originel de la sensation selon Bergson). En fait c’est plutôt « avant » les mots. Alors il convient naturellement de s’armer du plus de mots possibles pour tenter de réduire cet écart entre le senti et le pensé, entre le vécu et le dit.
Les mots, la phrase, la syntaxe sont donc les instruments essentiels, les armes de la conquГЄte du soi d’abord comme on vient de le voir mais aussi de l’Autre, et de la sociГ©tГ© dans son ensemble. En consГ©quence (j’en viens enfin au faitВ !) l’absence de maГ®trise des mots, c’est-Г -dire le langage, nous dГ©nie l’accГЁs au monde et Г ses possibles. Comment ne pas reconnaГ®tre dГЁs lors que l’abandon d’un vГ©ritable projet d’éducation nationale par l’état, en tГ©moignent les rГ©ductions drastiques et rГ©currentes du nombre d’enseignants, les coupes budgГ©taires, l’appauvrissement du contenu de l’enseignement, constitue l’un des facteurs majeurs de la fracture sociale que nous connaissons aujourd’huiВ ? La richesse des mots nous octroie les moyens de penser la libertГ© et leur emploi nous donne les moyens de la rГ©aliser.
Quand on sait qu’un jeune (quel mauvais mot !), qu’un individu né en banlieue dans des quartiers difficiles (encore un !), dans des quartiers sensibles (encore un !), dans des quartiers où ils sont laissés à l’abandon par toutes les structures étatiques, utilise en moyenne un répertoire compris entre 300 et 600 mots (Le Larousse courant en recense plus de 60 000 !),
Comment ne pas y voir la source mГЄme de leur mauxВ ? De cette incapacitГ© Г catГ©goriser le rГ©el, de cette impossibilitГ© Г exprimer le ressenti, naГ®t toute violence physique. Ce que la bouche ne peut dire, le corps l’exprime. La raison de la violence n’est pas tant le problГЁme que ressent l’individu plutГґt que le fait qu’il ne puisse ГЄtre exprimГ© et trouver une solution pacifique. En outre, cette absence d’expression rend difficile l’empathie pour autrui, et donc le fait d’établir avec lui une relation constructive, un dialogue, une dialectique permettant l’émergence de solutions que l’individu n’aurait pu envisager seul. Ecrasante impression de solitude. L’éducation est le pilier de notre sociГ©tГ©, le ciment qui lui donne sa cohГ©sion. Cessons de concevoir l’Education Nationale comme un centre de coГ»t. Enrichissons les contenus au lieu de les appauvrir, car dans la diversitГ© naissent les idГ©es. Investissons dans le dialogue plutГґt que dans le geste, dans les livres et les nouveaux mГ©dias В plutГґt que dans les TasersВ (vous savez combien Г§a coute un TaserВ ? 998 euros. A multiplier par le nombre de policiers en France…). Redonnons Г nos concitoyens les moyens de penser leur propre libertГ© (ce qui sert paradoxalement le discours volontariste prГ©sidentiel). Redonnons simplement des mots aux maux.
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