Vous me manquez terriblement


C’est avec Bellamy, film fabuleux l’air de rien, que le bel ami Chabrol aura donc mis un terme à sa grande carrière de cinéaste. Un bon petit thriller à la française comme le réalisateur savait si bien les faire, avec sa manière toute personnelle d’aborder la psychologie des personnages. Bien qu’un cran moins inquiétant que dans le mémorable Au Coeur du mensonge, Jacques Gamblin y est impeccablement troublant en « assassin sans l’être ». Quant à Gérard Depardieu, devenu au cinéma comme dans la vie ce repoussant personnage, il crève l’écran, surtout lorsqu’il donne la réplique à Clovis Cornillac (son frère dans le film, avec qui il entretient un angoissant rapport amour haine) qu’on aimerait ne plus voir jouer que ce genre de petites frappes nerveuses et alcoolisées. Chabrol, c’était donc ça avant tout, la magie opérant par l’intensité des personnages, la profondeur des caractères, la suggestion des intentions, le calcul et l’intérêt dans une société qui ne va pas droit. La nature humaine quoi. Sans avoir été capable de réaliser de chef d’oeuvre au sens classique du terme (comme Woody Allen qui, échouant à filmer la tragédie, n’y est jusqu’ici jamais parvenu non plus), le réalisateur se sera contenté d’une fresque d’une cinquantaine de longs-métrages, sorte de comédie humaine cinématographique. Mais pour cela, il aura oeuvré avec les plus fins acteurs français, les plus insaisissables et les plus percutants psychologiquement. Gamblin donc, dont la personnalité apparaît plus trouble de film en film, Huppert bien sûr (le diabolique Merci pour le Chocolat, L’Ivresse du pouvoir, Madame Bovary etc), mais aussi le regretté Philippe Noiret, immense et jubilatoire de misanthropie dans Masques (tout autant que dans les grands films de Bertrand Tavernier qu’il a sublimés, à commencer par Que la fête commence et Le Juge et l’assassin) ou encore le terrifiant Jean Yanne (Le Boucher, Que la bête meurt), dont les rôles de psychopathes sont à rapprocher de l’infâme misogynie qui hante l’acteur dans Nous ne vieillirons pas ensemble de Maurice Pialat. Avec ces trois-là, Pialat, Chabrol et Tavernier, on avait coutume d’être dans ce qui se faisait de mieux dans le cinéma français, tout en étant à l’opposé du cinéma plus délicat, plus théâtral, plus maniéré, bien que d’excellente facture, de Rivette, Truffaut ou Rohmer. Difficile aujourd’hui de trouver les vrais descendants du cinéma que les premiers ont inventé (Bruno Dumont ? Xavier Beauvois ? Lucas Belvaux ?), tandis qu’on reconnaît plus facilement, chez un réalisateur comme Christophe Honoré par exemple, la sensibilité et la grâce des seconds. Des catégories on se fout, me direz-vous. Certes. Ce dont on se fout moins, c’est de la mort d’un Pialat ou d’un Chabrol. Car la mise en scène de leurs plus beaux films, dans des registres différents (aucun Pialat n’aura échappé à une crise d’hystérie, aucun Charbol n’aura échappé à un cadavre) réussissait toujours le périlleux exercice de nous tenir en haleine sans s’encombrer d’effets spéciaux ou d’intrigues complexes. Ce qui fait qu’on a toutes les raisons de se morfondre aujourd’hui, par cette froide journée d’un septembre automnal…

Matthieu Z.

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