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Hier soir Г Pleyel, John Cale interprГ©tait magnifiquement son troisiГЁme album solo,В Paris 1919 , terminant la premiГЁre partie du concert par le morceau Antartica Starts Here , Г©vocation du sublime Sunset Boulevard de Billy Wilder (dixit la note de programme). Un concert d’anthologie qui donnait l’occasion de redГ©couvrir l’album-concept (qui dure une trentaine de minutes, et rappelle, avec sa section de cordes, L’Histoire de Melody Nelson du duo Gainsbourg/Vannier) du Gallois sorti en 1973, un an aprГЁsВ celleВ du Berlin de Lou Reed, acolyte de Cale au sein du Velvet Underground. Un concert qui faisait justement suite, Г Pleyel, Г la recrГ©ation deВ Berlin par Lou Reed himself en juin 2008. Une date unique en son genre, magnifiГ©e par le dГ©corВ construit pour l’occasion et par l’introduction filmГ©eВ du cinГ©aste Julian Schnabel : des images d’une mer en mouvement lent, appelant au rГЄve, dont Lou Reed se faisait ensuite l’orchestrateur le temps d’une soirГ©e magique.
Matthieu Z.
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La ThГ©orie des cordes , de l’auteur espagnol JosГ© Carlos Somoza, est un superbe roman qui, sur fond de physique thГ©orique, donne Г lire 600 pages d’une histoire noire comme la roche. Ce livre donne des frissons dans le dos, au moins autant que la BO spectraleВ de Jonny Greenwood dans le grand film noir qu’est There Will be Blood . Au moins autant que l’albumВ de drone/dark ambient The Betrayal of Light , fait par les norvГ©giens de Nordvargr/Drakh. Un disque magnifique, Г©mouvant, fait de nappes sonores venues d’outre-tombe, qui se situe Г la croisГ©e du black metal et de la musique expГ©rimentale.
Black material d’abord, pour le clin d’oeil Г White Material de Claire Denis. Black Moon , naturellement, pour l’hommage Г Louis Malle.В The Eraser de Thom Yorke, pour Black Swan , le superbe et poГ©tique quatriГЁmeВ morceau de l’album solo du leader de Radiohead. Total Life Forever enfin, du groupeВ Foals, pour l’extatique Black Gold qui Г©voque volontiers les meilleurs moments de Talking Heads. Bonne rentrГ©e Г tous,В Г la lumiГЁre de ces pГ©pites d’or noir…
Par cette canicule, rien de tel qu’une bonne plongГ©e dans le noir pour se rafraГ®chir les idГ©es :
Cet album, dont l’amГ©ricain Troy Pierce est l’un des artisans, n’existe Г ma connaissance qu’en vinyle. Et il contient l’un des morceaux les plus noirs de la techno minimale, mais aussi l’un des plus dansants et des plus subtils : Season 6 . Un pur chef d’oeuvre de musique progressive, dont la ryhtmique, grasse, menaГ§ante, obsГ©dante, fait froid dans le dos.
DerniГЁrement, le Forum des images Г Paris avait la bonne idГ©e de cГ©lГ©brer le film noir sous toutes ses formes (cycle « Noir LumiГЁre » - http://rencontres.forumdesimages.fr/fdi/Cycles/Archives-Cycles-saison-2009-2010/Noir-Lumiere ). Vincere , qui dГ©peint l’existence obscure de la premiГЁre femme de Mussolini, aurait eu toute sa place dans cette thГ©matique. Film historique, mais avant tout film noir par son propos (les chemises noires fascistes) et par son esthГ©tique (images d’archives en noir et blanc, contrejours, scГЁnes tournГ©es dans l’obscuritГ© ou en pleine nuit), Vincere (dont la forme cinГ©matographique n’est pasВ sans rappeler celle deВ L’Avvantura d’Antonioni – magnifique premier volet d’une trilogie de la modernitГ©, dont leВ second opusВ s’intitule…В La Nuit ) est la pГ©pite d’or noir du plus grand et du plus engagГ© des rГ©alisateurs italiens actuels, Marco Bellocchio.
« Hammett a Г©tГ© le meilleur des meilleurs » dГ©clarait Jean-Patrick Manchette Г propos du mytique crГ©ateur du roman noir.В La lecture de Moisson Rouge , dont l’action nous plonge dans le pГЁgreВ amГ©ricaine des annГ©es vingt, nous force Г constater que mГЄme mort, Hammett l’est bel et bien restГ©, le meilleur. Sanglant, impitoyable, Г l’Г©criture aussi tranchante qu’une lame de couteau, ce polar d’anthologie n’a pas pris une ride.
Combien d’airs, de musiques de films ou de sГ©ries TV sommes-nous capables de restituer de mГ©moireВ ?В 10, 20, 100В ? В Etonnante, la dГ©licate maniГЁre dontВ ces airs sonores se glissent en nousВ Г l’instant des plus intenses Г©motions visuelles. Comme un deuxiГЁme enregistrement, elles viennent se graver sur notre disque dur interne, derriГЁre l’image certes, mais avec non moins de force et de rГ©silience. Surprenante Г©galement, la puissance des sentiments gГ©nГ©rГ©s par la simple musique en dГ©pit parfois de l’image elle-mГЄme. A titre d’exemple, un individu court (imaginez-le dans une rue Г©troite et encombrГ©e, le souffle court, progressant rapidement). Sans fond sonore sur la pellicule, c’est juste un individu qui court et l’on focalise naturellement sur le mouvement du corps. Imaginez le mГЄme individu maintenant,В enveloppГ© de la musique de BachВ : il court vers son destinВ ; de la musique de Barry White ou du jazz seventies (ok, je schГ©matise un peu)В : il court vers l’amourВ ; d’une petite ritournelle parisienne accordГ©onisГ©eВ : il rГЁgle ses problГЁmes trГЁs urbains (sans doute une histoire d’amitiГ© ou de travail)В ; de hip-hopВ pour finir : il s’apprГЄte a commettre un acte de rГ©bellion (Г moins qu’il n’ait lui-mГЄme un passГ© violent en phase de rГ©demptionВ ?). La liste est aussi longue qu’on peut bien l’imaginer… intГ©ressant d’ailleurs comment nous associons inconsciemment et tout Г fait naturellement certains types de musiques Г un type de comportement. Peut-ГЄtre l’influence des clipsВ ? Un conditionnement culturelВ de masse ? On s’éloigne quelque peu du propos…
Un son peut parfaitement déclencher une émotion très intense là où l’image seule n’aurait absolument rien provoqué. Vous souvenez-vous particulièrement d’un film que vous avez trouvé parfaitement sans intérêt mais dont la musique vous a enchanté ? Difficile, n’est-ce pas ? En réalité, vous ne vous en souvenez pas, non parce que le film n’était, au fond, pas si mauvais, mais plutôt parce que le film l’était effectivement (mauvais), et que la bande originale l’a sauvé de votre implacable jugement (parfois même à votre insu). On se souvient plus souvent d’un mauvais film que de la composition d’une bande originale réussie.
En usant d’autres ressorts Г©motionnels que l’image, peut-ГЄtre encore plus universels, la musique du film accroГ®t l’adhГ©sion du spectateur Г l’histoire, dГ©multipliant le sentiment d’identification. GrГўceВ Г ces mГ©lodies puissantes et magnifiques, je fus ainsi, le temps d’un film, un Г©vangГ©liste messianique ( Mission ), un aventurier tГ©mГ©raire et irrГ©vГ©rencieux ( Indiana Jones ), un hippie Г la sГ©rГ©nitГ© quasi bouddhique ( The Big Lebowski ), un boxeur affrontant le monde entier de ses poings ( Rocky ). Comme un slogan publicitaire mille fois ressassГ©, aux racines subliminales, ces mГ©lodies sont une part de ce que je suis, gГ©nГ©rant toujours, et aprГЁs parfois des annГ©es, une intensitГ© d’Г©motion qui m’emporte bien au delГ du film lui-mГЄme. Curieusement d’ailleurs, je sautille et me mets encore Г В courir des que j’entends le dГ©but de Survivor The Eye of the Tiger. Pas vous ? ( http://www.deezer.com/listen-6012277 )
Un bon adjuvant donc, souvent des plus salvateurs, pour rendre un peu d’éclat et de tension à un film dont le scenario où le jeu souffre cruellement du même manque. Parfois même, bien plus qu’un simple accompagnement, la tonalité musicale sublime l’image et lui donne cette dimension symbolique, universelle, qu’elle n’aurait pu générer seule : lorsque la pierre étrange apparait au milieu des singes dans 2001 l’Odyssée de l’espace de Stanley Kubrick, la musique nous en fait saisir l’incomparable puissance et c’est le monde qui s’en trouve changé à  jamais et non la simple tribu de primates qui l’entoure. Regardez encore une fois la même séquence en coupant le son, et c’est un simple bout de métal qui sort de terre, certes curieux me direz-vous, mais en aucun cas transcendant.
Il arrive également que la musique s’exprime a contrario de l’image, impliquant la coopération consciente du spectateur : quand la musique dit le contraire de l’image, elle inscrit cette dernière comme fausse en appelant à  la participation du spectateur : « Je sais que tu sais que ce que je te montre est un artifice » dit le réalisateur grâce à la musique. Ce double niveau de lecture (double-jeu ?) élargit le champ des possibles de l’image, et en fait un matériau malléable, soumis à la subjectivité d’un spectateur devenu interprète de l’histoire.
Ce monde de nouveaux signifiants créé par le son emporte l’adhésion du public (et le succès du film) en procurant à  l’image toute son intensité dramatique, l’inscrivant dans un champ, dans une perspective  bien plus vaste que ce que l’image signifie réellement. En d’autres termes, la composition musicale du film établit le lien entre le « relatif » de l’image et « l’absolu » de ce que à quoi cette image se rapporte. Là se trouve l’essence de la musique de film, sa finalité. Là se trouve également son articulation magique avec le silence, la musique du réel. Un autre absolu que ce silence, un Ying et un Yang qui se complètent et s’émeuvent réciproquement. Un silence parfois bien plus assourdissant que toutes les symphonies, un silence spectral, un silence au sein duquel chaque son devient bien plus que lui-même, comme un caillou jeté dans l’eau dont l’onde continue de se propager bien après qu’il soit englouti. La puissance des compositions se retrouve dans la maîtrise du bruit et du non-bruit.
On ne peut donc terminer sans rendre hommage à ces ténors de l’émotion sur commande, à ces maîtres de l’ordonnancement du bruit, capables de dérouler du mètre larmoyant ou martial. Un petit hommage s’impose : les anciens comme Alfred Newman ( http://fr.wikipedia.org/wiki/Alfred_Newman ), Maurice Jarre ( http://fr.wikipedia.org/wiki/Maurice_Jarre ), Mickael Kamen ( http://fr.wikipedia.org/wiki/Michael_Kamen ), ou encore Bernard Herrmann ( http://fr.wikipedia.org/wiki/Bernard_Herrmann ), compositeurs monumentaux aux biographies encore plus incroyables, à consommer sans modération. Et peut-être plus récents et plus célèbres encore, Eric Serra (qui a fait tous les films de Luc Besson), Danny Elfman (la plupart des films de Tim Burton, les Simpsons , Desperate Housewives , Batman )…
On peut aussi louer la beautГ© brute apportГ©e par des musiciens reconnus qui nous ont fait l’offrande de bandes originales fabuleuses et mГЄme parfois encore plus envoutantes que les bandes-son composГ©es par les purs professionnels du cinГ©ma (Iggy pop sur Arizona Dream de Kusturica, Neil Young sur Dead Man de Jim Jarmusch, Tom Waits sur The End of Violence de Wim Wenders…). Ces performances dГ©livrГ©es horsВ des contraintes classiques de la crГ©ation cinГ©matographique ont indГ©niablement densifiГ© les Е“uvres auxquelles elles sont accolГ©es, leur ont parfois donnГ© jusqu’Г leur identité et peuvent prГ©tendre Г une vie autonome, qui explique leur succГЁs sur support CD. CoupezВ ! Ne reste que le son. Merci Г lui.
Mathieu V.
Tout est parti du film Barfly (1987) de Barbet Schroeder, dans lequel Mickey Rourke campe le rôle d’un écrivain alcoolique et nous donne à entendre, depuis son trou miteux de Los Angeles, un extrait des superbes Shaker Loops (1978), du compositeur californien John Adams. Tout s’est achevé le week-end dernier à la Cité de la musique, à l’occasion d’un concert dirigé par John Adams, au programme duquel figuraient les mêmes Shaker Loops , données en version septuor. Durant les deux mois qui se sont écoulés entre la vision du film et l’écoute de ce concert, je me suis figuré qu’une sorte de lien unissait ces deux « événements ». Un lien comparable à l’une des couleurs variées, à l’un des motifs subtils, que font naître les rythmes répétitifs des compositions d’Adams, qualifiées chez nous de « minimalistes ». Un lien savoureux, tel la partition imaginaire d’une composition d’Adams : Son of Chamber Symphony (2007), par exemple, présenté en prélude des Shaker Loops , et au terme duquel John Adams me lançait, l’œil brillant, à propos de la rythmique démente de ce morceau : « You like my disco beat ? ».
A l’instar de Steve Reich, de Terry Riley ou de Philip Glass, le génie de John Adams réside dans son aptitude à abattre les cloisons entre les genres. Le compositeur est ainsi capable de convoquer dans une même œuvre les univers de Richard Wagner, de Charles Ives et des Supremes. Il est aussi l’auteur d’une musique entêtante, de l’ordre de l’obsessionnel, mais dont la base répétitive, précisément, transporte et laisse l’auditeur libre de reconstituer en musique les épisodes de sa propre existence. L’ouverture d’esprit d’Adams se vérifie lorsqu’il met sa musique en perspective d’autres arts, comme la littérature (James, Hemingway, Proust), la peinture ou la photographie. Ces autres disciplines semblent constituer d’importantes sources d’inspiration, comme en témoigne l’album Hoodoo Zephyr (1992), composé à partir d’images prises sur la route du Nouveau Mexique (des murs de graffitis, notamment, photographiés par sa femme, Deborah O’Grady, illustrent le livret du disque, ainsi que le site du compositeur www.earbox.com ). On peut supposer que l’album fait aussi écho aux auteurs de la Beat Generation , et notamment à la littérature de William Burroughs (qu’Adams côtoya) ou à celle de Jack Kerouak (dont il fit remarquer, lors d’une rencontre, que l’on en est tous les héritiers). Les inspirations du compositeur étant extrêmement variées, on ne s’étonne guère de retrouver sa musique ailleurs qu’en concert ou sur disque. Au cinéma, donc, dans Barfly , mais aussi, plus récemment, dans Shutter Island de Martin Scorsese. Et lorsqu’elle n’accompagne pas un film, Adams, comme pour boucler la boucle, compose en référence au cinéma, comme ce fut le cas pour City Noir , morceau dédié aux films noirs hollywoodiens des années cinquante, présenté dernièrement, en création française, à la Salle Pleyel.
D’une manière plus générale, la composition de la musique dite « minimaliste » (appellation quelque peu désuète, tant les textures sonores ont aujourd’hui évolué vers d’autres « territoires » musicaux) apparaît si complexe qu’elle semble se trouver à l’étroit dans la seule catégorie musicale. Pas étonnant, donc, que la musique de Steve Reich s’allie si parfaitement, depuis plusieurs décennies, à la chorégraphie d’Anne Teresa De Keersmaeker. Pas étonnant non plus, que les Dancepieces de Philip Glass, belles à pleurer, aient constitué le fruit d’une intense collaboration avec la chorégraphe Twyla Harp, pour donner naissance, en 1986, au ballet In The Hupper Room . L’on a décidément affaire à une musique passionnante, pour la raison qu’elle ne se cantonne exclusivement au domaine musical. Bien au contraire, elle interroge, illustre, interagit avec la danse, le cinéma, la littérature ou le théâtre. Passionnante aussi, pour la raison qu’elle révèle à l’auditeur, par la répétition, par l’illusion de la simplicité, des sphères musicales inexplorées. Passionnante enfin, car d’une profondeur salutaire à l’heure où la musique subit les effets uniformisant de la mondialisation.
Daniel Darc
Dean est passé hier soir. Complètement ivre avant même qu’on se retrouve au bar. Dean m’a raconté des tas de choses que je ne suis pas sûr d’avoir bien saisies. Dean est obscur, je ne comprends pas toujours quand il parle. Il s’adresse à moi avec de grands gestes, et la plupart du temps, ce qu’il dit est sombre. Dean parle souvent de musique. Par exemple, il parle de Daniel Darc. Il aime quelques titres de ses deux derniers albums. La Pluie qui tombe sur l’album Crève-cœur . J’irai au Paradis sur l’album Amours Suprêmes . Il trouve les paroles tristes et justes. Il dit que ça sonne réaliste. En dehors de ça, il pense que Darc, ça ne vaut rien, comme tous ces mecs de la chanson française. Biolay, Delerm, Fersen. Il grimace en parlant. Ca vaut pas le coup. Rien n’est fiable. Personne n’est fiable. Personne n’aime à la manière dont Dean l’entend.
Alors Dean boit. Devient agressif. Avec moi aussi. Il me fixe d’un regard mauvais. Dean ne m’aime pas, il me supporte tout au plus. Il n’aime pas non plus les autres, il hait le monde. Je suis trop bête de m’attacher à Dean mais c’est plus fort que moi. Quand il se tire d’ici après m’avoir insulté, je ressens de la fureur en même temps qu’une sensation de manque. C’est étrange. Quand le visage de Dean se crispe, il semble puiser à l’intérieur d’une chose dont il jouit. Et si je ne devine pas tout ce qui se passe dans sa tête, je perçois l’essentiel : quand Dean déteste, Dean aime. Le temps s’arrête. Je cesse de penser. Et je me dis que ça vaut quand même la peine d’être avec Dean quand il est en forme. Quand il a l’alcool heureux. Il se met à gesticuler dans tous les sens, il sourit, il embrasse, avale la vie. Tout le monde l’aime quand il est ainsi. Il rayonne, véritablement. Dean. Il offre à boire autour de lui et les gens boivent et les gens rient.
Hier au bar, Dean n’était pas bien disposé. Comme Darc, il a dit « c’est en enfer que je passe ma vie ». Puis il a répété : « je veux mourir / tout est malsain par ici / je ne comprends pas le sens d’être là  ». Il vidait une bouteille de whisky. Il était drôlement raide. Des mèches de ses cheveux gras tombaient sur son visage luisant de sueur. Creusé et bourré d’aspérités. Je l’écoutais parler sans oser l’interrompre. Une certaine lucidité dans son regard désespéré. Car Dean n’est jamais bourré au point d’oublier la misère du monde. Et précisément, il a fallu qu’elle se manifeste, la misère. Au comptoir, un gars a bousculé Dean. Un petit malin excité. Plusieurs fois. Plus ou moins volontairement. Au bout de la troisième coudée, le gars s’est retrouvé par terre avec le verre de Dean écrasé sur la gueule. Le sang partout. Il miaulait, le petit malin. Dean s’est immédiatement retrouvé avec deux gars sur le dos, qu’il a plaqués contre le mur et roués de coups. Tout le bar s’est arrêté de bouger quand Dean, lui, s’est ressaisi. Il est allé au fond de la salle récupérer son blouson et on l’a tous regardé d’un air ahuri. Il a allumé une clope. Personne n’a moufté. Dean est repassé devant moi et m’a donné une petite claque pour dédramatiser. Je n’ai rien dit. Si, je lui ai dit d’attendre, mais ma voix ne portait pas. Attends, j’ai soufflé. Dean s’en foutait. Dean était sacrément fier et nerveux et beau. Refugié derrière une batte, le gros barman l’a menacé depuis l’arrière du comptoir. L’a prévenu de ne jamais refoutre les pieds ici. Dean s’est contenté de mettre un grand coup de pied dans la porte dont les vitres se sont brisées contre le mûr. Et il est sorti en éclatant de rire. Il est beau, Dean, mais il est cinglé.
Gabriel L.
Que dire de plus, qui n’aurait dГ©jГ Г©tГ© dit, sur la disparition de Michael Jackson ? Le nombre de rГ©actions Г l’annonce de sa mort, dans les mГ©dias ou les rГ©seaux sociaux, est Г l’image du disparu, phГ©nomГ©nal : des rassemblements spontanГ©s, des veillГ©es funГЁbres aux chandelles, des minutes de silence au coeur des plus grandes institutions. Alors pourquoi Г©crire encore ? Et bien c’est peut-ГЄtre le besoin de rendre un hommage personnel, de faire aussi acte d’humilitГ© devant ce qu’il fut, de participer par une modeste pierre Г cette communion des hommes et des peuples qui ressemble Г la musique qu’il a créée.
Un rГЄve d’enfant, cette musique des dГ©buts, qui touche l’enfant en chacun de nous, une musique de joie et de spontanГ©itГ©, d’espoir et de fiГЁvre derriГЁre la rudesse d’une Г©ducation Г la dure et l’absence de repГЁres (Г réécouter absolument, les titres de la pГ©riode Motown http://www.deezer.com/#music/album/213087 ). Une musique irrГ©sistible sous l’Г©gide paternelle de Berry Gordy et qui constitue un Г©lГ©ment fondateur de la culture amГ©ricaine amГ©ricaine des annГ©es 70.
Puis vient la musique mature, celle de la perfection, celle de Thriller et de Billie Jean ; une musique absolue, prГ©cise, pointue, implacable dans son rythme, intenable dans son Г©motion, irrГ©sistible dans on entrain. Il serait tellement facile d’enchainer ainsi des lignes d’adjectifs et de superlatifs. LГ rГ©side l’essence de la pop dont il Г©tait le maГ®tre, dans cette universalitГ© du rythme, dans le paradoxe d’une musique ultra-moderne mais qui pourtant parle Г В chacun quel que soit sa culture et sa race, comme la musique des premiers temps des hommes.
Alors, juste pour la perfection, juste pour l’Г©motion, de ces chansons Г©coutГ©es et rГ©pГ©tГ©es mille fois qui parviennent toujours Г nous arracher des larmes et nous donner tant de joie, soit bГ©ni Michael : les diamants de ton gant brillent haut dans le ciel.
Pochette de l'album "Nashville Skyline"
C’est un des mystères les moins connus de l’histoire de la musique : que s’est-il passé le 29 juillet 1966 sur la route de Woodstock dans l’Etat de New York ?
Des milliers de lignes ont Г©tГ© Г©crites sur l’idГґlaterie. Des saints religieux aux stars du cinГ©ma, l’Homme a toujours eu besoin d’admirer, apaisant ainsi les plaies d’un sur-moi atrophiГ©. L’admiration renvoie Г la quГЄte de sa propre identitГ©. Un guitariste dГ©butant voit en Hendrix le guitariste qu’il voudrait ГЄtre. Admirer c’est se tendre Г soi-mГЄme un miroir magique oГ№ on peut s’imaginer soi-mГЄme en mieux. Il n’est pas Г©tonnant que l’admiration survienne dans les deux pГ©riodes les plus propices aux questions existentielles et aux doutes : l’adolescence (admirations souvent artistiques) et la vieillesse (admirations souvent religieuses). La recherche identitaire comme clГ© d’analyse de la relation spectateur-artiste n’est que la face psychologique d’un dГ© qui en comporte bien d’autres, mais elle est le bon point de dГ©part pour comprendre le besoin que nous avons de brГ»ler les idoles…
La veille de ce bientГґt fameux 29 juillet 1966, Bob Dylan est une idole absolue. Contre sa volontГ©, il est dГ©signГ© porte-parole de sa gГ©nГ©ration. La jeunesse de cette Г©poque projette en lui ses colГЁres, ses dГ©sirs de libertГ©s et ses besoins d’émancipation. Dylan va consciencieusement briser tous les miroirs qu’on lui tend. Dylan a d’abord Г©tГ© un chanteur folk racontant des histoires munies de sa simple guitare sГЁche et de son harmonica. Il fuit une premiГЁre fois. En 1963, il arrive au cГ©lГЁbre festival de musique folk de Newport avec une guitare Г©lectrique et un groupe provoquant des « judasВ В» du public. Dylan Г©tait aussi considГ©rГ© comme le plus grand songwriter de cette Г©poque. Ses textes Г©taient fortement engagГ©s socialement. Rebelote, il brisa ce miroir en Г©crivant, dans les albums Highway 61 revisited В et Blonde on blonde , des textes poГ©tiques, complexes et dГ©nuГ©s de tout engagement. MalgrГ© ces deux ruptures, Bob Dylan incarne plus que jamais la modernitГ© de la jeunesse. Un danger le guГЄte… В
… car les idoles se brГ»lent ou sont brГ»lГ©es. La presse people est pleine de ces mises Г mort, exhibant les problГЁmes de drogues de l’un, les problГЁmes amoureux de l’autre et les pathologies de tous. Cette jouissance malsaine de voir chuter ce qui brille et qui a Г©tГ© portГ© aux nues relГЁve Г mon sens de la punition populaire. Le peuple punit celui qui a eu l’outrecuidance de sortir du lot, de faire rГЄver et de s’être trop amusГ©. Le peuple lГЁche, lГўche et lynche. Il suffit de voir la fascination pour les annГ©es « beurre de cacahuГЁtesВ В» de Elvis ou celles В« bistourisВ В» de Michael Jackson pour se convaincre que, pour les gens, il n’y a pas de belle grandeur sans belle dГ©cadence. Voir cette vidГ©o oГ№ on sent la presse qui tourne autour de Dylan comme un vautour autour d’une animal agonisant :
Bob Dylan a-t-il pressenti ce triste sort ? Revenons à ce 29 juillet 1966. Les médias annoncent un grave accident de moto de Dylan. Tournée mondiale annulée. Cet accident a été au moins très exagéré, voire totalement inventé. Aucune photo de blessures ou de la Triumph 500 encastrée n’a été publiée.
Il profite de sa fausse convalescence pour disparaître. Il s’enferme plus d’un an dans une maison avec son groupe et compose sans fin et sans volonté de faire un disque. Il reste de ces milliers d’heures de musique ce qui fût le premier et le plus mystérieux disque pirate, Basement Tapes , qui finit par sortir officiellement en 1975.
En 1968, le monde entier s’époumone et s’engage d’un côté ou d’un autre. Seule la radicalité vaut respect, seule l’idéologie compte. C’est dans ce bouillonnement et dans ce bruit contestataire que Dylan revient avec deux sincères et sublimes albums country Nashville Skyline  et John Welsey Harding  enregistrés dans le Tennessee, lieu de l’Amérique éternelle, du parti Républicain et de Johnny Cash. Prenant cela comme une provocation, le public se détourne de Dylan, le laissant sain et sauf !
Souvent les gens pensent que Dylan est mort. Je pense que c’est le cadeau qu’il s’est offert : être libre de juste faire sa musique et de la jouer en concert… Fascinant cadeau, Bob.
Augustin B.
Le label anglais fГЄte ses vingt ans Г la CitГ© de la musique et si l’on aura du mal Г se passer de Battles, Boards of Canada et LFO, on se consolera avec les excellents, et non moins rares, Seefeel, Chris Cunninghman et Aphex Twin. De quoi ravir les amateurs d’une musique Г©lectronique barrГ©e et passionnante depuis tant d’annГ©es…
Il y a dans la voix de Lee Hazlewood, et dans celle de Nancy Sinatra qui l’accompagne dansВ Some velvet morning , quelque chose de l’ordre de l’insaisissable. Ce quelque chose de la Californie des 60′s, tout comme ce grain magnifiГ© par de cultissimes envolГ©es de synthГ©s, resteront Г jamais d’actualitГ©. En atteste la reprise d’un extrait dans la scГЁne trГЁs maГ®trisГ©e du filmВ de Lynne Ramsay,В Le Voyage de Morvern Callar .
Le clip dans sa kitchissime intГ©gralitГ© :В http://www.youtube.com/watch?v=Sb-SVPJM4L4
Flamboyant David Byrne, from New York City, chantait sur les compositions de Brian Eno, from London, hier Г l’Olympia et c’Г©tait tout Г la fois sans encombrement : classique et avant-gardiste, joyeux et triste, noir et blanc, clair et obscur, Г©litiste et populaire,В incomprГ©hensible et parfaitement sensГ©, chantГ©, chorГ©graphiГ©, mis en scГЁne et terminГ©, plein d’Г©motion, en jupons. On n’en demandait pas davantage Г cet avant-tout poГЁte de David Byrne que rien n’arrГЄte, et surtout pas la musique : une fois posГ©es les bases rythmiques d’Eno, l’ex-Talking Heads en pofite pour dГ©gГ©nГ©rer et atteindre la grГўce indicible dont son public, heureux, jouit en toute libertГ©. Voyez la salle en train de rebondir sur les dГ©rives afro des meilleurs titres de Remain in light … Dada qui est bien libre n’est-ce pas Г©tait Г l’Olympia hier soir, pendant deux heures passГ©es en quelques minutes. Le titre du dernier album,В Everything that happens will happen today , se trompe : tout ce qui se passe s’est en fait passГ© hier.
Vous voulez devenir incollable sur le cinГ©ma en gГ©neral, les acteurs, les films, les sorties, les producteurs etc.. ?
Tout est dans l’Internet Movie Data Base
Enfin, vous saurez quel acteur se cache derriГЁre ce visage et quel est ce film que avez (vainement) tentГ© de dГ©crire Г vos amis aprГЁs en avoir oubliГ© le nom. Il y a tout, on vous dit !
www.imdb.com
Odetta nous a quittГ©e, et au delГ de l’artiste, de la personne, c’est un peu de notre histoire qui s’est envolГ©. Quand on parle d’Odetta, c’est un peu Г l’image d’une relation amoureuse. La premiГЁre fois qu’on s’est rencontrГ©s, c’Г©tait sur la compilation SOUL GOSPEL , de Souljazz Records ( http://www.souljazzrecords.co.uk/releases/?id=219 ). D’abord c’Г©tait toi, ce visage illuminГ© sur la pochette, Mona Lisa des temps modernes, la guitare Г la main, Г©nigmatique, souriante, si proche et si lointaine Г la fois, comme si dГ©jГ , tu n’avais qu’un pied en ce monde, que tu ne lui appartenais pas vraiment, que tu n’Г©tais lГ que pour nous В« dire В». Ensuite, aprГЁs avoir succombГ© au charme de ton visage, j’ai entendu ta voix. Une explosion de sentiments, une avalanche d’Г©motions, un flux dГ©bordant et rocailleux qui emporte tout sur son passage. D’ailleurs, la plupart de ceux qui t’Г©coutent pour la premiГЁre fois pensent que tu es un homme, tant la force de ton chant dГ©passe celle de ta nature. Je me suis senti petit, tout petit.
Car si c’Г©tait bien toi qui chantais, indubitablement, tu n’Г©tais pas seule. Il y a avec toi la peine et la souffrance de tous ceux qui sont morts avant toi, dans ce Sud esclavagiste, rugueux et dur comme ta voix, un pays mort pour l’homme et pour le coeur, mais qui n’est pas parvenu Г briser l’espoir que tu nous restitues (pour se passer de mots, Г©couter avant tout le monumental TIN ANGEL chez Original Blues Classics). MГ©dium d’une histoire dГ©sormais connue mais trop vaste pour ГЄtre racontГ©e, tu en dГ©gages l’essence. Une parcelle de ta voix et de tes paroles ramГЁne l’auditeur Г sa totalitГ©. C’est un pont que tu bГўtis pour nous et que nous traversons avec toi pour rencontrer l’histoire.
La tienne se confond avec celle de la lutte pour les droits civiques aux Etats-Unis tout d’abord, puis avec celle de la guerre au Vietnam Г laquelle tu t’opposas tant. A la fin de ta carriГЁre, en fauteuil roulant, tu donnais encore de toi et de cette force qui te possГ©dait, une force presque surnaturelle, Г tel point qu’on se demandait si tu n’Г©tais pas tout simplement immortelle. Mais la vie t’a rattrapГ©, enfin. Nul doute que tu reposes dГ©sormais lГ ou dorment ceux qui ont accompli pleinement leur destin. Le New-York Times te consacre un documentaire magnifique que je vous invite Г regarder ici et maintenant Г travers CINETHINKTANK comme un dernier hommage. Ton corps a cessГ© d’ГЄtre, mais ton esprit sera toujours avec nous chaque fois que nous t’Г©couterons. Odetta mГ©rite tout l’amour du monde, bien maigre retour de celui qu’elle aura donnГ©.
http://video.nytimes.com/video/2008/12/02/arts/music/1194832844841/last-word-odetta.html
Quand on Г©voque Jacques Brel, on ne peut que se projeter dans le registre Г©motionnel. A l’Г©cran comme sur scГЁne, c’est l’homme d’abord et non le comГ©dien ou l’interprГЁte qui apparaГ®t immГ©diatement. A l’Г©cran comme sur scГЁne encore, la voix et le corps, indissociables, participent d’une seule et mГЄme harmonie. Il n’est pas seulement l’homme d’une rГ©gion, d’une Г©poque, il y serait trop Г l’Г©troit. Non.
Il Г©tait l’homme tout simplement, tellement lui-mГЄme, unique par sa personnalitГ© et son talent, mais il Г©tait un peu aussi tous les hommes, chacun de nous en vГ©ritГ©, dans ses chansons et dans ses rГґles. Faible, lГўche, dГ©sespГ©rГ© ; flamboyant, magnifique et drГґle, tour Г tour et tout Г la fois. Le voir ou l’Г©couter encore aujourd’hui est comme de se contempler dans un miroir : il nous renvoie Г nous-mГЄmes et nous frappe au coeur. Ce n’est pas tant le sien qu’il dГ©voile que le nГґtre. Au delГ de son incroyable acuitГ© et sensibilitГ© Г dГ©crire une fraction du monde et de ses habitants, la Belgique et les Flandres tant aimГ©es, il met en exergue leurs particularitГ©s pour mieux les faire tomber et en dГ©voiler l’essence qui nous habite tous.
Les sentiments qui nous assaillent Г sa vue, Г son Г©coute, sont multiples et contradictoires, un torrent de В« j’Г©prouve В», un flot de В« je vis donc j’existe В» en tГ©moignage. Un influx Г l’aune de la vie, si dense parfois que l’on en reste suffoquГ©, abasourdi, car la chose est tout simplement trop vaste pour ГЄtre apprГ©hendГ©e. Autant de forces contraires qui, entre s’entrechoquant, nous rendent infiniment diffГ©rents et pourtant tellement semblables Г la fois. Jacques Brel interroge le paradoxe, le dГ©cortique, le fait vivre et le vit lui mГЄme en s’offrant comme une formidable Г©tude. Il use du verbe le plus juste, le travaille au corps, le ploie dans son sens et en retire l’harmonie de ses textes, autant chansons que poГЁmes, dramatiquement théâtrales, si rГ©elles qu’on pourrait les voir jouer devant nous. Il marmonne, murmure, parle, chante, crie tous les sentiments et nous les offre en Г©ventail, un spectre ou se composer soi. Il nous offre un/des vГ©cu(s) de substitution, nous interrogeant ainsi sur notre propre expГ©rience de la vie et notre rapport au monde. В« Vois tout ce qu’il y a. Comment veux-tu ГЄtre ? В»
Un incroyable talent qui provient avant tout de sa profonde empathie pour le genre humain, une comprГ©hension intime et partagГ©e de l’homme comme une fin en soi, absolument. Un regard respectueux de l’autre, un Г©gal en peine comme en joie. C’est pour cela que son oeuvre demeure intemporelle, aussi rГ©elle et poignante aujourd’hui que dans les annГ©es 1970. Presque plus tangible mГЄme, tant ce qu’il dГ©nonГ§ait semble avoir pris de l’emprise dans le rГ©el, et ce qu’il aimait tout autant en pГ©ril : le mГ©pris profond de l’Г©goГЇsme et de la petitesse du quotidien, qui nous ravale peu Г peu au rang de bГЄtes Г force d’individualisme, et la passion pour la grandeur de l’homme, sa transcendance et son universalitГ©, son amour. Le combat d’une vie, avec le chant et le geste pour armes.
Alors pour se prouver que l’on vit, pour se convaincre d’exister, pour pouvoir dire oui, cela vaut la peine, pour rencontrer l’Autre ou pour В« ressentir В» parfois, tout simplement, regardons, Г©coutons Jacques Brel l’Humaniste.
Tous les films et la musique de Jacques Brel : http://www.jacquesbrel.com.fr/
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