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Alain Delorme nous offre à travers sa nouvelle série, Totems , une vision singulière de la Chine à l’heure de l’Exposition Universelle, exposée du 4 au 25 septembre 2010 à la galerie Magda Danysz. Quelques tirages vous sont présentés en avant-première, sur CINETHINKTANK !

Des totems, selon RaphaГ«lle Bertho, historienne de la photographie,В comme autant de produits « made-in » formant de drГґles de sculptures insolites,В comme autant de symboles d’une certaine fГ©tichisation des objets. Des totems dont la verticalitГ© entre en Г©cho avec l’expansion incessante de l’espace urbain, constamment en chantier…

Avec cette nouvelle série, le photographe donne une nouvelle vision empreinte d’humour et de poésie à leurs porteurs, oscillant entre super héros et fourmis à l’impressionnant fardeau. De ce portrait en apparence lisse se dégage une inquiétante étrangeté. Loin d’un hymne au matérialisme, les images mettant en scène la surabondance des objets basculent presque dans l’absurde et laissent entrevoir la complexité d’une société en train de se réinventer.

Matthieu Z.

Cette phrase me trotte dans la tête depuis des années. Elle me suit, elle me tire par la manche. Je me souviens très précisément où et quand je l’ai entendue. Tous les samedis à 13h30 précises, je partais courir avec ma radio de poche en écoutant Le Cinéma l’après-midi . Cette émission, aujourd’hui disparue, était un sommet de la critique de films. À l’époque, j’adorais ça. Les analyses étaient érudites, sans aucun cynisme et ils parlaient des films avec une émotion contagieuse. Pendant une heure, le samedi après-midi, le Cinéma était la plus belle chose au monde.

Au moment de faire demi-tour (juste avant la grande montée), un des invités a dit la phrase : « … finalement, c’est celui qui aime qui a raison ». Elle m’a tout de suite plu. Son évidence et sa sagesse m’ont ébloui.

Lue rapidement, elle peut faire penser à une couverture de Psychologie magazine . Pourtant, c’est une belle définition de la Tolérance. Elle rapproche la Raison et l’Amour et donne Raison à l’Amour. Pas si mal.

Mais pour en revenir à ce qui nous intéresse (les films, les livres, la musique). Elle rend aussi stérile l’énergie que nous dépensons à convaincre qu’un tel a eu tort d’aimer tel film ou tel disque. Elle rend un peu vain l’exercice de la mise à sac d’une œuvre face à celui qui l’aime. In fine, c’est toujours celui qui a aimé le film qui a gagné sa soirée. Il a trouvé dans une œuvre quelque chose qui lui a plu, tant mieux pour lui ; tant pis pour celui qui est passé à côté.

Le pendant négatif serait de dire que donc tout débat est inutile. Au contraire ! Tout échange d’idées est une richesse. Mais au bout du compte, après des heures de discussions enflammées, au moment de se quitter, il faut reconnaître que c’est celui qui repartira chez lui avec un sourire au coin des lèvres ou une émotion au coin des yeux qui aura eu raison.

Je ne saurai jamais qui est l’auteur de ces mots mais s’il se reconnaît : thanks buddy !

Augustin B.

Steven Soderbergh sort la semaine prochaine The informant ! avec Matt Damon. La filmographie pléthorique de ce réalisateur est un mystère aussi épais que le brouillard anglais. Soderbergh enchaîne les films en rotation lourde. Aucun lien de style, de ton, de genre. Deviner la paternité d’un film de Soderbergh est un exercice bien plus pointu qu’une dégustation à l’aveugle de vins bordelais. Nous nous étions arrêtés à l’hypothèse évidente qu’il est un touche à tout génial, un surdoué épris de liberté. Cette thèse officielle nous paraissait trop simple et l’investigation a été menée jusqu’à découvrir l’inimaginable : le « Soderbergh Global Agreement ». Revenons une poignée d’années en arrière à Los Angeles…

Rien n’avait jamais filtré de cette réunion secrète. Une agitation inhabituelle règne dans le célèbre restaurant Morton’s de Los Angeles. Les services de sécurité sont à cran. Les clauses de confidentialité sont signées à tour de bras par le personnel du restaurant jusqu’au cuisinier indien qui ne comprend pas le moindre mot d’anglais. La tension est forte car le moment est unique. Dans l’arrière-salle sont réunis les hauts représentants des Big Six : Paramount, Warner, Columbia, Universal, Fox et Disney. Dans une ambiance glaciale, sont assis autour de la table les ennemis jurés acceptant de faire la paix le temps d’une signature. Le contrat est paraphé par chacun des membres.

A cette époque, les Studios font face à un mouvement inhabituel : une volonté des réalisateurs célèbres de faire des films loin de leur genre et qu’ils rechignent à assumer, et donc à signer. Il est inenvisageable de renoncer à ces scénarios et à ces juteuses promesses de profits. C’est à ce moment-là que le diabolique projet a été imaginé : rien de moins que la création d’un réalisateur ex-nihilo.

Steven Soderbergh est donc né dans une odeur de cigare cubain au fond d’un restaurant californien.

Ils lui ont inventé une jeunesse, un parcours et surtout un physique. Le choix s’est dirigé vers un timide étudiant en cinéma, dénué de tout talent et, par la force des choses, d’ambition. Le pacte secret est conclu. Il abandonnera sa vie et incarnera celle d’un faux réalisateur. Il jouera le jeu de la promotion et du making-of en échange de son silence et d’une confortable rétribution.

Aux hasards de notre enquГЄte et des langues qui se sont lentement dГ©liГ©es, nous avons retrouvГ© la parentГ© de ces quelques films nГ©s sous XВ : Ocean’s Eleven a en fait Г©tГ© rГ©alisГ© par Jim Jarmusch, Che a Г©tГ© rГ©alisГ© par Sylvester Stallone et Girlfriend Experience par Robert Emmerich.

Cette exclusivité signée CINETHINKTANK fera sans doute l’effet d’une bombe à Hollywood et nous serons accusés d’affabulation. Une chose est sûre : nous ne cèderons devant aucune pression et nous protègerons toujours nos sources.

Voici sans commentaire ni raison les films que j’ai particuliГЁrement aimГ©s ces derniers mois: - The Chaser de Na Hong-Jin - Le Bal des actrice s de MaГЇwenn - L’Г©trange histoire de Benjamin Button de David Fincher - Frost/Nixon , l’heure de vГ©ritГ© de Ron Howard - Boogie Nights de Paul Thomas Anderson En plus des moments de plaisir qu’ils nous procurent, les films que nous aimons disent quelque chose de ce que nous sommes ou de ce que nous pensons ГЄtre Г un moment de notre vie.

"Femme aux seins nus. La Nature" EugГЁne CarriГЁre (1849 - 1906)

Un animal s’en va dans les rues de la torture et ce sont les couleurs de son corps qui Г©clatent sur la matiГЁre. Il est des raisons de croire qu’il n’agit pas par hasard. A la maniГЁre qu’il a de se tortiller, Г©claboussant le lin de peinture noire, s’en appliquant partout pour mieux laisser son empreinte, il est la nature mГЄme de l’homme. Il geint tandis qu’il s’exГ©cute et son action Г la lumiГЁre du jour, c’est la mort qu’il cГґtoie dans les rГЄves du dГ©lire. C’est une fin de lui-mГЄme qui rГґde, indistincte, informe et sombre. La nuit, il assiste Г la dГ©gradation de l’homme qui se consume en cachette, qui existe Г cГґtГ© de la vie. L’homme est en quГЄte d’un monde passГ©, faГ§onnГ© par l’absurde et la maladie d’ГЄtre seul, et qui regorge de l’illusion d’une poГ©sie malsaine. La partition dramatique qu’on aime dГ©tester et l’inverse. Une beautГ© bancale, pourrie et indispensable. Un animal s’est mis Г nu et l’on n’a demandГ© Г personne de comprendre son action. Il s’est fiГ© Г la matiГЁre bosselГ©e et rugueuse et qui freinait la progression des doigts. Il adorait l’obscur du rocailleux, du graveleux, du dur. C’Г©tait un ordre plaisant des choses, dans une dГ©mence fiГ©vreuse, et peu importait aprГЁs tout que la mort fГ»t lГ .

Gabriel L.

Portrait of an old man in red, Oil on canvas - Rembrandt Harmensz van Rijn (1606-1669)

Lorsqu’on pria l’inconnu de dГ©voiler son identitГ©, il Г©mit un gГ©missement sourd. Puis les annГ©es passГЁrent et on l’oublia. On l’appelle aujourd’hui « grand maГ®treВ В» ou « anonymeВ В», selon le pays oГ№ ses toiles sont montrГ©es. Il vit dans l’inconfort d’un temps ancien, inconscient Г l’heure oГ№ il Е“uvre du trouble qu’il suscitera pour l’éternitГ©. Les efforts de le situer prГ©cisГ©ment sont vains. Ses toiles appartiennent Г l’espace-temps d’un lieu d’exposition. DispensГ©es de rГ©trospective, elles n’illustrent qu’une pГ©riode de l’histoire. Alors elles regagnent les rГ©serves oГ№ l’on range sans savoir classer. Ainsi que l’on peint sans savoir nommer. L’inconnu des temps se situe environ, il oscille, et les approximations dont il est l’objet sont autant de reflets de l’âme. Dans l’esprit de l’inconnu des temps sont nichГ©es les folies, les dГ©mences, et ce qu’on dit d’elles, ce sont des suppositions belles qui occultent les vГ©ritГ©s. Elles suivent le cours d’une sensibilitГ© qui se rГ©pand puis se rГ©tracte, qui ne stagne jamais. Elles sont une partie du tableau, une photographie floue, un indice. Elles sont faillibles, elles manquent sans cesse. Le visage de l’inconnu des temps, c’est comme s’il n’avait jamais existГ©. On le saisit mal Г travers le noir, il paraГ®t abГ®mГ©, rudoyГ©.

Ecrire sur rien, c’est tâcher de donner forme à ce qui n’a pas d’aspérité. C’est une pièce étrangement vide, une pièce que l’on s’est donné la peine de ranger. Ecrire sur rien, c’est échouer à parler de cinéma. C’est déambuler dans les rues de Saint-Pétersbourg enneigée, c’est trouver l’ombre d’un pont la nuit, le long d’un canal gelé et marqué d’empreintes animales. Ecrire sur rien, c’est entendre en rêve l’une des Polonaises de Chopin, sachant précisément qu’écrire sur rien ne souffre pas du manque d’inspiration. Ecrire sur rien, c’est pleurer sans raison à la lumière de la solitude. Dans l’écriture de rien, il y a l’effroi lié à l’égarement au sein d’un espace qu’on ignore. Il y a la peur et l’excitation mêlées. Du regard porté par des peintres illustres. Ecrire sur rien, c’est n’avoir le courage de rien, c’est s’oublier de longues heures, fleureter avec la maladie, l’épuisement, c’est redouter de laisser l’image d’une existence désordonnée quand il apparaît que la vie déjà s’achève. L’écriture de rien, c’est la pensée de rien, c’est un ravin, un abysse d’incompréhension. C’est une liquéfaction totale de l’être. Dans un corps étendu et silencieux, l’animalité rôde et pour la contrer dans ce qu’elle a de répugnant, l’âme s’intéresse aux manières du langage, aux dialogues qui se passent de paroles. Elle considère l’infini des possibles dans l’échange entre deux êtres qui ne parlent pas la même langue. C’est une manière d’harmonie, d’appréciation totale. C’est une terre vaste et vierge des mots de l’homme. Une place laissée à l’autre, un lieu de l’oubli dans l’attente éternelle d’être investi.

L’apaisement Г©prouvГ© durant la pГ©riode des fГЄtes, au cours desquelles certains auront cherchГ© Г se dГ©faire du flux envahissant de l’information, n’aura pas durГ© bien longtemps. DГЁs la rentrГ©e, en effet, la nГ©cessitГ© de se tenir Г la page de l’actualitГ© aura vite repris le dessus. Tout comme la fatigue consГ©cutive Г la quantitГ© d’informations dГ©primantes Г digГ©rer. Tout comme l’irritation ressentie face aux annonces d’un gouvernement qui, loin d’ГЄtre le prГ©curseur qu’il dГ©sire incarner, colle bГЄtement Г l’Г©poque d’une insupportable compГ©tition entre les hommes.

Mais ce qui irrite d’avantage, c’est que cette compГ©tition est vendue par le pouvoir en place, avec ses opportunitГ©s, ses promotions, ses carriГЁres, ses ambitions, comme une sorte de Graal Г dГ©crocher, tant il tient pour acquis que l’unique prГ©occupation du citoyen moyen, dorГ©navant, est la recherche du « plus haut niveauВ В», sans le moindre Г©gard pour des collaborateurs perГ§us comme de simples concurrents. Des rivaux, en somme, pour une conception bien peu Г©voluГ©e de la vie en sociГ©tГ©. On assiste Г un dГ©placement du systГЁme de l’entreprise en politique comme dans les autres secteurs de l’Г©conomie ou les milieux universitaires, et l’on est en droit de soupГ§onner que les ententes du gouvernement avec le patronat, qu’il n’a d’ailleurs jamais cherchГ© Г dissimuler, contribuent Г cet Г©tat de fait.

La compГ©titivitГ© largement rГ©pandue aujourd’hui en France va de pair avec une forte pression exercГ©e sur les concitoyens face Г l’urgence d’un mal Г rГ©soudre. C’est Г ce niveau que les mГ©dias interviennent, multipliant les annonces autour de mesurettes lancГ©es Г tout va, dans la prГ©cipitation, et qui heurtent l’indГ©pendance des institutions dans tous les domaines (Г©conomie, justice, Г©ducation, audiovisuel, culture… en 15 jours Г peineВ !). Et tout cela afin de rГ©soudre une crise dont on subit, certes, les effets, mais que le climat d’anxiГ©tГ© gГ©nГ©rГ© par l’information Г outrance ne fait qu’aggraver. Bref, il ne s’agit que de communication dirigГ©e, celle-ci mГЄme qui conduit les masses Г Г©prouver un sentiment d’insГ©curitГ©. Et qui les pousse Г se sentir redevables d’acquis pour lesquels elles se sont battues, tout en leur faisant croire Г la nГ©cessitГ© de rГ©former pour qu’elles puissent en conserver une partie des bГ©nГ©fices.

Ce constat m’amГЁne Г me poser la question suivanteВ : l’homme, Г force d’ГЄtre sans cesse dГ©rangГ© par une information nouvelle, ne met-il pas en danger sa capacitГ© de rГ©flexion, Г long terme, sur un sujet donné ? Je pense en tout cas que cette rГ©alitГ© exige d’une part une rГ©elle prise de conscience et la dГ©nonciation qui s’ensuit, tout comme elle exige au quotidien un rГґle actif d’isolement, par quelque moyen que ce soit. Le cinГ©ma, dans cette perspective, joue un rГґle essentiel.

Je pense au dernier film d’AgnГЁs Varda qui, sans le vouloir, Г©voque la nostalgie d’une pГ©riode oГ№ l’on prenait le temps.В Je recommande vivement d’aller voir Les Plages d’AgnГЁs car le film fait la promotion, sans le vouloir encore, de l’Г©tonnement de la nature humaine, de la naГЇvetГ©, de l’authenticitГ©, contre la mГ©chancetГ©, valeurs basiques qui paraissent aujourd’hui, Г tort, dГ©passГ©es voire mГ©prisables. La sensibilitГ© de la cinГ©aste est une poche d’oxygГЁne dans un monde de la compГ©titivitГ© et de la rГ©ussite Г tout prixВ : c’est une valeur qui Г tendance Г se perdre, Г l’image de celles du monde agricole que dГ©crit La Vie moderne , le dernier film de Raymond Depardon. Et dire qu’il ne tient qu’Г nous que de tels bijoux tiennent la dragГ©e haute, au box-office, aux productions formatГ©es, made-in TF1, qui mettent en scГЁne le couple nausГ©abond Boon-Marceau… Mais d’abord faudrait-il reconnaГ®tre que si le cinГ©ma est un art, la tГ©lГ©vision, elle, n’est, pour l’heure, guГЁre davantage qu’un meuble.

Gaza. 287 morts. Images d’un empilement de corps Г peine recouverts d’un drap ensanglantГ©.

Gaza. 287 morts. Images de bousculades Г l’hГґpital, d’enfants blessГ©s, inconscients ou morts. Leurs mГЁres pleurent et pleureront. Leurs pГЁres pleurent et dГ©sespГ©reront. Leurs frГЁres pleurent et se vengeront.

Gaza. 287 morts. Une personne Г cГґtГ© de moi me ditВ : « Je n’arrive pas ГЄtre Г©mu, Г§a ne me touche pasВ В». QuoiВ ?! Des morts, une injustice, la fatalitГ© et ne pas ГЄtre touché !! Qui est ce monstre d’Г©goГЇsme ? PassГ©es ces quelques secondes de rГ©flexes bien-pensants, une question Г moi-mГЄmeВ : que ressens-tu vraimentВ ? Je l’avoue, une Г©motion d’habitude, un brin artificielle. Le journal TV est informatif et non pas Г©motif. L’Г©motion ne peut naГ®tre en 30 secondes. Il faut connaГ®tre pour ГЄtre touchГ©. Ces hommes, femmes, enfants morts ou blessГ©s sont des corps sans vie, de la chaire ensanglantГ©e. Je ne connais pas ces gens, je ne connais pas ce pays, l’Г©motion est difficile. C’est une information, point. De cette information peut naГ®tre une rГ©flexion, une colГЁre, une action, un engagement.

Un film, un documentaire, un livre permettent enfin de ressentir l’Г©motion, la colГЁre d’un tel Г©vГ©nement. On aurait connu chacune de ces personnes, ce pays. Le bombardement israГ©lien, tuant certains, nous aurait touchГ©. L’art peut Г©mouvoir, scandaliser, car le lecteur, le spectateur se met « à la place deВ В», il est dans l’empathie.

La vraie Г©motion est rare, prГ©cieuse, n’en abusons pas. Les journaux TV jouent avec l’Г©motion en permanence mais Г en mettre partout, on la vide de sa beautГ©, de sa substance et surtout on annihile son principe actif. A l’image de quelqu’un d’Г©motif, paralysГ© devant chaque obstacle, une sociГ©tГ© qui vit dans l’Г©motion permanente se condamne au conservatisme, Г l’immobilisme.

Si l’Г©motion Г©tait sincГЁre, comment 10 millions de tГ©lГ©spectateurs pourraient tranquillement aller dГ®ner aprГЁs: Gaza. 287 morts ?

On peut, sans trop prendre de risque, estimer que c’est au sujet traitГ© qu’un film doit son encrage dans la rГ©alitГ© (banlieue, monde ouvrier, monde de l’entreprise, monde agricole). Tout comme la plongГ©e dans un environnement est essentielle, pour le rГ©alisateur, Г la retranscription valable d’un quotidien et aide Г rendre crГ©dible l’histoire contГ©e. Mais une fois le contexte Г©tabli, ce qui doit surtout faire la diffГ©rence, lorsqu’il s’agit de « rendre compte d’une rГ©alitГ© socialeВ В», ce sont l’animalitГ© du regard de l’auteur et la rugositГ© du jeu des acteurs. Et ceux-ci doivent ГЄtre dГ©veloppГ©s de maniГЁre presque excessive, ils doivent en quelques sortes « dГ©borderВ В» et se garder d’« envahirВ В», pour compenser le fait que la reprГ©sentation du rГ©el est, par essence, un acte artificiel.

Je n’oublierai jamais le jeu animal de Vincent Cassel dans La Haine de Mathieu Kassovitz, Sur mes lГЁvres de Jacques Audiard et Mesrine, L’instinct de mort de Jean-FranГ§ois Richet. Question de rГ©pliques inoubliables (« J’m'appelle pas matricule 9853, j’m'appelle Jacques Mesrine et j’t'emmerdeВ В», « J’vais t’shooter un keufВ В», entre autres) certes, mais question aussi, et surtout, d’attitude, d’instinct, de dГ©termination, de pulsion insondable. En somme, cette maniГЁre d’interprГЁte qui est Г rapprocher du concept deleuzien de « l’ГЄtre Г©tranger dans son propre langageВ В». Car Cassel n’est plus lui mГЄme, Cassel est tour Г tour, et vГ©ritablement, la petite frappe d’une banlieue parisienne, l’ex-taulard en mal de rГ©intГ©gration ou le plus cГ©lГЁbre des bandits franГ§ais, ces rГґles brutaux dans lesquels il se fond, qui appellent Г une incomprГ©hensible tendresse, et qui font de lui, aujourd’hui, l’un des acteurs les plus nГ©cessaires du cinГ©ma franГ§ais.

Je n’oublierai jamais aucun des films de Maurice Pialat, de Nous ne vieillirons pas ensemble , avec l’animal Jean Yanne, Г Loulou , avec l’animal GГ©rard Depardieu (par ailleurs excellent de rugositГ© dans Mesrine), en passant par L’Enfance nue , son premier long-mГ©trage qui cГ©lГЁbre, au travers d’une simple rГ©plique, le sentiment d’amour mГЄlГ© de drame et d’impuissance face Г un jeune orphelin que sa famille d’accueil n’a plus la force de garderВ : « Il a pourtant un bon fondВ В». Mais outre le jeu d’acteur mГ©morable, c’est Г la camГ©ra qui sait se faire oublier que l’on doit les films du rГ©el de Pialat. Une camГ©ra qui sait filmer les gestes manquГ©s, les non-dits, les hГ©sitations de l’homme, bref, tout ce qui n’est pas mis en scГЁne. En exagГ©rant, on pourrait dire que Pialat, c’est un peu le CГ©line du cinГ©ma franГ§ais, tant il se complaГ®t Г filmer les situations de tension extrГЄmes, les rapports animaux, tant il s’acharne Г chercher et farfouiller dans le vrai de l’homme, jusqu’Г l’insensГ©, Г la maniГЁre de l’Г©crivain lui-mГЄme dans Mort Г crГ©dit .

Les films du rГ©el et leurs rГ©alisateurs de prГ©dilection, Maurice Pialat donc, mais aussi les japonais Kenji Mizoguchi (qui aura passГ© une vie Г filmer la prostitution) et Shoei Imamura (immense cinГ©aste de la ruralitГ©), doivent ГЄtre dГ©fendus pour le retour au source qu’ils ont, de leur temps, inspirГ© mais aussi pour la magie d’une rГ©alitГ© recréée. C’est ce que font aujourd’hui, Г leur maniГЁre, d’autres cinГ©astes qui en sont les hГ©ritiersВ : Jean-Luc et Pierre Dardenne, Bruno Dumont, les deux derniers laurГ©ats de la Palme d’Or, Cristian Mungiu et Laurent Cantet. Autant d’auteurs du rГ©el dont l’Е“uvre se situe aux antipodes d’un cinГ©ma superficiel .

Les toilettes des autres sont des lieux de rencontres littéraires inattendus et incomparables. « Dis-moi ce que tu lis aux toilettes, je te dirai qui tu es », pensée que Pascal a in extremis eu l’heureuse idée de ne pas publier.

J’ai récemment eu le bonheur d’avoir hors de mon territoire, ces quelques minutes qui appellent étrangement et systématiquement à la lecture. Un bout de magazine penchait dangereusement et fût donc désigné volontaire pour partager ce moment. Bonne pioche. Studio Magazine de juin 1990. L’actualité brûlante du cinéma 18 ans plus tôt…

Une lecture rapide, le sourire aux lГЁvres en dГ©couvrant les ravages du temps, une publicitГ© pour les cigarettes Gitanes, pour Kodak, quelques stars oubliГ©es, le 3615 code Studio, les premiГЁres images du Parrain 3 laissa la place Г une lecture moins В« petit malin В»… Tout ce qui se murmurait dans le petit monde du cinГ©ma au dГ©but des annГ©e 90. Instructif ou comment l’anecdote devient Г©lГ©ment de rГ©flexion.

Le passé s’écrit au présent.

Le prГ©sent est au mieux myope, au pire aveugle. Le passГ© c’est les lunettes du prГ©sent car il permet de le lire, de le dГ©chiffrer. Je n’ai pas souvent eu le sentiment de mieux saisir mon Г©poque qu’en feuilletant cet Г©tranger objet, Г©crit au prГ©sent et conГ§u pour n’être pas lu au-delГ de juin 1990.

L’Histoire des historiens ne vaut rien. Les tenants et aboutissements sont connus, les erreurs avouées, les noms des vainqueurs et des vaincus célébrés. Bref, cela revient à voir un film en connaissant déjà la fin. Intéressant mais pas vibrant. Ce qui en revanche est passionnant, c’est de lire, de voir une œuvre d’époque. In situ. C’est en cela que l’Art dépasse la Savoir. Il met au présent le passé. Le passé devient vivant et éclaire le présent.

Le recul dans le temps permet de discerner ce qui est de l’ordre de la continuation immuable, ce qui relève de l’évolution et ce qui tient de la révolution. Dans cet ordre et à mon sens : la suffisance des experts ; la suprématie du graphique sur l’écrit ; le conservatisme au sens de vouloir figer en l’état le corps et la planète.

Le prix de cette lampe Г Г©clairer le prГ©sent ? 30 francs.

Si aujourd’hui, Gustave Courbet nous faisait l’extrême amabilité de reprendre le pinceau pour donner une suite à son tableau « l’origine du monde », il demanderait peut-être à son charmant modèle de se rhabiller et il entreprendrait la peinture d’un objet : la Caméra. Il faut bien reconnaître que vu comme ça, l’origine du monde perdrait en émotion…

La caméra est un objet totalement invisible mais pourtant à la source de toutes les images. Au hasard d’un article sans réel intérêt, Jonathan Littell a eu cette phrase qui compensa les quelques minutes d’ennuis qu’il m’avait précédemment causé : « Aucun phénomène ne peut être analysé sans comprendre les mécanismes qui le sous-tendent ».

Comment analyser les images filmées (reportage, film, clip…) sans se poser la question de ce que dit, transmet la caméra. Il faut donc penser cet outil, l’interroger pour lui faire avouer ses limites et ses idées.

L’objet Caméra présente à mon sens deux limites : l’incapacité à montrer le non visible et sa fascination exclusive pour les destins individuels.

В« Qui est votre reprГ©sentant ? В»

Le mécanisme de la caméra oblige à faire le point. Cette manipulation peut se résumer à rendre net « quelqu’un » en laissant donc « les autres » dans un flou relatif. La caméra est donc incapable de faire comprendre le collectif. Elle fera toujours ressortir un individu en le séparant du groupe. Lors d’un mouvement étudiant, les journalistes confessent le besoin de trouver au plus vite un porte-parole sans quoi le mouvement deviendrait infilmable et serait donc oublié. Il faut dans ce cas-là trouver un corps de chair qui incarnera le corps social (Augustin Legrand pour les enfants de Don Quichotte).

Zone interdite : В« ils touchent le RMI et mГЁnent la grande vie В»

Les solidarités sociales. L’assurance-chômage ou la sécurité sociale, qui sont des avancées sociales majeures voire historiquement incroyables, sont tout simplement infilmables. Dans une société de l’image, ce qui n’est pas filmable n’existe pas. Par contre, leurs dérives, un fraudeur, un individu donc qui abuse de l’assurance-chômage est au contraire un excellent sujet de reportage.

Ce ne sont que deux exemples. La démonstration peut paraître courte, mais je vois un lien direct entre l’avènement de la caméra avec sa conséquence, une société de l’image et un déplacement mental et mondial vers une philosophie individualiste, dominée par la volonté de puissance. Je pense même qu’aucune révolution (qui par définition doit être collective et populaire) ne sera jamais possible dans une société de l’image. Jamais. Ce n’est en aucun cas un regret, bien au contraire, mais simplement je prends acte.

Lorsqu’on utilise un outil, aussi neutre puisse-t-il paraître, il est important de l’apprivoiser… N’est-ce pas Dave ?

Tout le monde doit un jour faire Son voyage aux Etats-Unis. Un rite initiatique. Une obligation. Pourtant il y a plus dépaysant, plus beau, plus sauvage, plus riche culturellement que de traverser les Etats-Unis. Mais c’est comme visiter la maison de son enfance… Avant même d’y avoir mis les pieds, ce pays nous a été montré, raconté, fantasmé par tous les films que nous avons vus.

Voyager aux Etats-Unis, c’est vérifier. Ouvrir l’album de ses images mentales piquées dans les films et vérifier qu’elles collent avec la réalité. Un album personnel d’images non vécues mais qui nous ont construit. Vérifier et enquêter. Une Highway, je coche ; un Motel, ok c’est bien ça ; un Diner, ça se tient aussi ; Brooklyn Bridge, pas tant que ça ; la Musique, toujours et partout ; la Liberté, oui mais non ; la Déglingue, on nous l’avait caché ça…

Voyager en voiture Г©videmment. Etonnante similitude que la position du spectateur regardant un film et celle du voyageur dГ©couvrant les Etats-Unis : assis en train de regarder un Г©cran (la toile/le pare-brise).

Les plus mystiques considèrent que ce pays a été crée pour être filmé et que le cinéma ne pouvait développer que là -bas toute son ampleur. Sur place, cette boutade d’illuminés lasse de faire rire et laisse place à l’intrigue : il n’y a pas plus photogénique que les Etats-Unis. Puissance et Déclin jaillissent à chaque coin de rue, ce binôme est aussi la matrice de tous les grands récits.

Ce voyage originel marque aussi le passage de l’enfant qui fantasme, rêve ou haït, à l’adulte qui comprend, modère et analyse. Ce continent du rêve forgé par le cinéma, cette possibilité du nouveau départ, devient une terre peuplée d’hommes plus ou moins aimables, pas plus envoûtante mais pas moins non plus que toute terre étrangère. En cela, ce voyage est aussi une perte.

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