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The Dark Side of the Man 5 juin, 2010

Posted by CINETHINKTANK in Passerelles entre les arts .
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Albert von Shrenck-Notzing - Le médium Stanislawa P. avec un voile ectoplasmique, 23 juin 1913

Cadence , le premier roman de Stéphane Velut paru aux éditions Christian Bourgeois, est une livre noir. Très noir. Nous voici plongés dans le quotidien d’un peintre chargé d’exécuter le portrait d’une jeune fille qu’il s’emploiera, dans un délire parfaitement malsain, à transformer en poupée de cuir et de métal. Nous sommes à Munich, en 1933, dans l’appartement où le bourreau séquestre sa victime, tandis que l’horreur nazie se répand à l’extérieur de ce lieu sordide. Stéphane Velut, lui, trace le parallèle entre l’esprit dégénéré du peintre et la société malade qui l’accueille. L’auteur n’en dit jamais trop, suggère, dévoile page à page le caractère sadique de l’artiste. D’une grande sobriété dans le style, l’ouvrage emprunte, dans le propos, à trois ouvrages inoubliables pour leur démence : American Psycho de Bret Easton Ellis, Mort à Crédit de Louis Ferdinand Céline et Un Roman sentimental d’Alain Robbe-Grillet. Trois ouvrages qui ont ceci en commun d’explorer les facettes obscures de la personnalité de l’homme.

Chez Velut, la Cadence est si terrifiante qu’on se pose forcément, à un moment ou l’autre de la lecture, les questions suivantes : jusqu’à quel point suis-je capable de soutenir la cruauté infligée à la victime ? Suis-je fou de continuer à lire ce roman effrayant ? Pourquoi diable poursuivre ce récit insoutenable ? Suis-je sadique sans le savoir ? On devine que Velut (neurochirurgien dans la vie, mais aussi spécialiste de l’anatomie, et auteur d’études sur le cerveau) s’est déjà posé ces questions, mesurant les effets que son ouvrage est susceptible de provoquer chez le lecteur. Sans doute se les est-il aussi posées en tant qu’écrivain. L’esquisse d’une réponse, en effet, se profile dès l’introduction du livre, où le bourreau confesse au lecteur : « Je me suis ouvert. J’ai mis mes tripes à nu, c’est vrai. D’abord j’en ai souffert (il n’est jamais plaisant de se connaître) mais j’ai fini par entrevoir mon âme. J’ai saisi la raison de ma dérive, et je l’ai acceptée. J’ai admis ma différence, et j’en ai joui. J’ai joui de ma solitude et de mon isolement » .

Invité cette année des quatrièmes Assises Internationales du Roman à Lyon, dont la thématique était axée sur la liberté d’expression, l’auteur aura, on l’espère, donné son point de vue sur la question posée aux écrivains conviés pour l’occasion : « Le Roman : tout dire » ? Beaucoup de choses sont effectivement à dire sur ce qui est, ou non, avouable dans la fiction. Beaucoup de choses sont à dire sur ce que l’auteur y révèle de réel sur lui même, ou sur ce qu’il fait mine de révéler. Une réflexion est aussi à mener sur ce que le lecteur décèle, ou fait mine de déceler, à la découverte de tels ouvrages. Quoi qu’il en soit, les questions que le récit amène à se poser sur soi sont généralement un gage de qualité. A défaut d’être plaisant à lire (consciemment en tout cas !) Cadence est donc un ouvrage passionnant car il met l’inconscient à l’épreuve, en interrogeant les volontés obscures et les pulsions inavouables.

Pour compléter ces lectures « darkissimes », voici quelques œuvres témoignant de la volonté continue des artistes d’explorer les faces sombres de leur personnalité : Antichrist de Lars Von Trier, réalisé à la suite d’une dépression nerveuse, apparaît comme un condensé des angoisses du réalisateur. La Comtesse , récent film de Julie Delpy, s’intéresse au sacrifice de jeunes vierges destiné à satisfaire la folie d’une comtesse hongroise, au XVII° siècle : le film montre notamment l’emploi d’instruments de torture moyenâgeux visant à extraire le sang des victimes, des outils comparables à ceux qui servent aux sévices corporels dans l’infect Roman sentimental d’Alain Robbe-Grillet (on se souvient que les pages du livre, brochées, devaient être découpées afin de pouvoir êtres lues…). Musicalement, enfin, c’est sans doute Closer de Plastikman, l’album culte le plus glauque de la techno minimaliste, qui illustre le mieux cette dark-esthétique.

Matthieu Z.

Le problème d’Alice 26 mars, 2010

Posted by CINETHINKTANK in Philosophons , The Movie Library .
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Reconnaissons d’emblée au film de Tim Burton une certaine qualité esthétique, habilement mise en valeur par l’usage désormais presque commun de la 3D. Ces plantes étranges qui s’agitent et paraissent réellement vivantes et ces jolis papillons qui virevoltent devant nos yeux ébahis nous plongent dans le monde onirique de Lewis Carroll revisité. Tim Burton nous offre une Alice à la frontière de l’âge adulte, encore tiraillée par ses rêves d’enfants tout en étant devenue une femme au caractère bien affirmé. Alice, pourtant, a un problème. Ou peut être est-ce Tim Burton ? Je ne sais pas. Il a, dans sa filmographie prolixe, traité le regard de l’enfant sur le monde ( James et la pêche géante , Charlie et la chocolaterie ), et également de la quête de l’adulte inadapté pour être accepté ( Edward aux mains d’argent ).

La question abordée dans cet Alice semble cette fois différente, à cheval (pour ne pas dire écartelée). Qu’est-ce qu’être adulte ? Alice retourne une dernière fois au pays de l’enfance et ce qu’elle y découvre (sur elle-même), l’aide à prendre des décisions (devenir soi-même de manière autonome) dans le monde réel. Elle repousse ainsi sans ménagement son prétendant, qui semble lui promettre une vie de malheur, au profit d’une carrière à l’aventure de par le monde, toujours accompagnée de ses rêves enfantins résiduels. Elle s’affranchit sans plus de contrainte que son propre questionnement intérieur de cette société anglaise corsetée et conservatrice, symbolisant la figure de la femme libérée.

Pourtant, que veut dire « être adulte » ? Par définition, c’est ne plus être son contraire, à savoir être enfant. Si nul ne peut nier l’enfant (ou ce qu’il en reste pour le meilleur et pour le pire) qui sommeille en chacun de nous, l’adulte est celui qui prend conscience et interagit avec le monde extérieur. L’enfant égoïste ne voit que lui-même. Il est son propre monde, son univers. C’est ce que l’on retrouve dans le roman original de Lewis Carroll : une autarcie du moi, un monde clos dans lequel s’épanouissent mes fantasmes. C’est cette indifférence à autrui qui cesse avec le passage à l’âge adulte, ou l’individu cherche sa place dans la société, et prend conscience de questions qui le dépassent. L’adulte est un acteur du monde. Un responsable (sémantiquement, un individu capable d’apporter une réponse) et non un enfant qui questionne. Notre Alice de Tim Burton reste une enfant. Elle choisit la fuite pour prolonger (vainement ?) la part d’enfance qui subsiste encore en elle. Comme un caprice, elle embarque sur un navire en partance pour des contrées inexplorées (encore un monde féerique et fantasmé !).

En réalité, Tim Burton dépeint l’enfant-adulte des temps modernes, qui refuse la société au lieu de l’affronter, qui campe dans un univers de rêve qui lui permet de ne pas voir le réel. Cet individu des sociétés occidentales développées, qui a la chance infinie (sans en avoir une once de conscience) de pouvoir agir (de par les richesses et l’éducation dont il est entouré) et qui choisit finalement… de ne pas choisir ! Drôle de conclusion, qui présente comme une fin en soi des individus non-adultes, non-finis en quelque sorte, à la poursuite perpétuelle de leur propre jouissance. Oui vraiment, Alice a un problème.

Mathieu V.

Pervers moderne : qui suis-je ? 18 mars, 2010

Posted by CINETHINKTANK in Politique & Société .
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Chacun d’entre nous est frappé, parfois au quotidien, à des échelles variées, par la réalité crue d’un monde qui confine au trauma. Enfermé dans ce cocon que l’on cherche désespérément à construire contre la violence du monde, l’impact d’un réel même insignifiant, que l’on a tant cherché à éviter, crée un véritable choc parfois difficile à assumer ( Chute libre / Falling Down , avec Michael Douglas, pour un exemple cinéphile). Entre nos résidences bardées de grilles et l’omniprésence du contrôle des caméras, en passant par la sur-protection de nos enfants, qui les empêche de percevoir l’ampleur du monde, avec sa beauté sublime tout comme son animale violence, nous créons les conditions psychologiques du narcisse moderne. Nous avons très souvent parlé dans ces pages (cf Le Noir constat et l’espoir de l’autre http://cinethinktank.com/2009/01/01/1042/ , et Obama, le retour du sens http://cinethinktank.com/2008/11/10/obama-le-renouveau-du-sens/ ) du rapport (et souvent son absence) que nous entretenons avec l’Autre. Christopher Lasch a largement démontré comment la société libérale moderne façonne un ego qui en vient à nier l’existence de l’Autre, c’est a dire lui accorder un statut d’égal de soi en puissance ( La Culture du narcissisme , La Révolte des élites et la trahison de la démocratie ).

Essayons d’approfondir aujourd’hui la dimension psychologique qui sous-tend nos comportements actuels et explique en partie l’état de notre société. La distance que nous impose la télévision (ces enfants qui meurent faim ne nous paraissent-ils pas irréels derrière l’écran ? / toutes ces victimes que nous voyons le sont-elles vraiment ? : l’image est tellement manipulable), ou encore le confinement dans un même milieu social, sont autant de facteurs facilement identifiables (on pourrait en trouver bien d’autres), qui nous coupent d’autrui et de sa souffrance. Qui pense « si j’étais lui ? » plutôt que « heureusement, cela n’arrive pas a moi ! » ? Naturellement même, la sur-présence du malheur autour de nous (faits divers horribles, nouvelles catastrophiques perpétuelles dans les médias) nous poussent à se fermer comme une huître à cette société de la Peur.

Il devient alors extrêmement difficile de partager ce que pourtant tous ressentent. Le regard d’autrui (son jugement supposé ou réel) est devenu tellement important que le moindre aveu de nos faiblesses, de nos peurs peut signer notre mise a mort sociale par le groupe. Il n’y a soi-disant de place que pour les vainqueurs, nous apprend-on à l’école et dès le plus jeune âge. Dans la culture de la compétition, ceux qui réussissent sont ceux qui n’ont pas peur, ce sont les vrais prédateurs libéraux dans la toute puissante affirmation du moi.

Un tel dispositif idéologique et culturel réalise un « effacement de la trace de l’Autre dans le désir de l’Un » (A. Green, Narcissisme de vie, narcissime de mort ). Un contexte affectif et culturel donné peut donc véritablement organiser une « situation sans autrui » (J.P. Lebrun, La Perversion ordinaire, vivre ensemble sans autrui ) où l’individu n’a pas la possibilité d’apprendre à aimer quelqu’un d’autre que lui-même. « Cette solitude grandissante est la plaie la plus pernicieuse de l’être humain moderne » comme le souligne à juste titre Michel Tournier dans Le Vent Paraclet . Tout face à face avec l’autre provoque une angoisse que l’individu ne peut apaiser qu’en se tournant vers ce qui le sécurise le plus : lui-même ! Dans ce contexte d’appauvrissement affectif et culturel auxquels les progrès techniques de la société participent activement, où « l’idéologie de clan où l’on ne rencontre que des gens comme soi glorifie le groupe en le coupant des autres » (Boris Cyrulnik, Autobiographie d’un épouvantail ), on assiste véritablement à l’émergence d’une génération d’individus que l’on ne peut que qualifier de pervers culturels, au sens psychologique du terme.

Prisonnier du moi, l’individu est incapable de développer l’empathie nécessaire à la compréhension d’autrui et donc prendre sa propre place dans le monde. Il n’est ainsi qu’un fantôme déresponsabilisé que le sort du monde indiffère. Prisonnier de sa propre exigence, il se condamne au malheur dans une société qui lui paraît totalement dépourvue de sens. Rien n’est pourtant irréversible. A travers la perspective de cette  analyse, on voit pourtant plusieurs facteurs qui pourraient lui permettre d’amorcer une guérison. Le procès de scolarisation, le décloisonnement social, la responsabilisation politique, la possibilité de pouvoir « dire » tout simplement, hors le canapé thérapeutique, sont autant de pistes porteuses. Mais ce qui apparaît le plus important reste néanmoins de réfléchir activement à la place que nous accordons, et voulons accorder à l’autre : cela commence par un A et finit par un R… je vous laisse deviner. Il n’y a pas plus essentiel à nous-mêmes qu’Autrui.

Mathieu V.