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Je voue une admiration sans borne à la plus puissante écrivaine de notre époque, Marie NDiaye. Puissante, car dans l’apparente banalité des existences qu’elle dépeint, l’auteur réussit, à la manière de Marguerite Duras ou de William Faulkner, à nous faire éprouver la folie des sentiments de ses personnages. Mais à la différence des auteurs précités, il n’est jamais question, chez NDiaye, de se laisser complètement déborder par les sens. Son regard sur la folie est froid et lucide, calme et distant, et c’est cette particularité qui nous fait prendre conscience de la pleine dimension des choses qui nous dépassent, à tel point qu’à la lecture des mots simplement dits, sobrement alignés sur le papier, on en vient parfois à douter de la réalité des situations. Est-ce vraiment ce qui est train de se produire, songe-t-on intérieurement, subjugué par le détachement avec lequel Marie NDiaye exprime ces situations ? Est-ce vraiment cette réalité qui est en train d’avoir cours dans le roman ? On en arrive même, parfois, souvent, à ne plus vraiment comprendre le sens des phrases, tant on est absorbé, non par le récit lui-même, mais par l’admiration qu’on voue à un auteur capable d’évoquer la folie avec une telle sérénité. Il émane en outre des mots de NDiaye, à un moment donné de chacun de ses récits, quelque chose d’irréel, d’impalpable, de magique, dont on n’arrive jamais réellement à trouver la formule d’écriture. On a beau chercher, tourner les pages dans tous les sens, tenter de s’expliquer les choses, on finit toujours par abandonner ce périlleux exercice, rassuré par le fait qu’après tout, c’est de magie qu’il est question.

Puissante, aussi, Marie NDiaye, car absolument consciente de ses craintes, de ses frayeurs, de ses qualités, de ses capacités, d’elle en somme, de tout ce qu’elle est, de toutes celles qu’elle est, de toutes ces Maries composant les multiples facettes des personnages présents dans deux de ses plus beaux écrits, l’envoûtante Sorcière (1996) et le terrifiant Rosie Carpe (2001). Le visage de Marie NDiaye nous revient alors en tête : « un si doux visage », impassible, imperturbable, s’exprimant placidement, sans résignation, face à la caméra de Mediapart , lors d’une interview réalisée à l’occasion de la remise, amplement méritée, du dernier prix Goncourt pour son roman Trois Femmes puissantes . Les pauses entre les mots, la sensibilité de la voix, et la puissance qu’évoquent cette douceur et cette sensibilité : on devine aisément que c’est la retenue dans l’expression qui permet à l’auteur de concentrer son immense force dans des histoires qui sont d’une anormale banalité, d’une angoissante magie, d’une insaisissable tragédie. L’écriture de Marie NDiaye est de tremblement. Elle fait bouger les lignes, les met à rude épreuve, à travers une description méticuleuse, patiente, des différentes facettes qui forgent le caractère complexe de l’être humain. Son analyse révèle une multitude de ces sensations ambivalentes et, quelque part, terrifiantes, qui sont le propre de l’homme.

Puissante enfin, Marie NDiaye, car littérairement engagée au travers d’une œuvre qui questionne la société. Ainsi le trouble identitaire lié à l’abandon est au cœur de Rosie Carpe , roman qui décrit, notamment, l’inadaptation dans la société française d’une femme d’origine guadeloupéenne. Quant au film White Material , dont Marie NDiaye a coécrit le scénario avec la cinéaste Claire Denis, il aborde aussi la question d’un trouble identitaire lié au déracinement, en dressant le portrait d’une gérante de plantation de café (interprétée par Isabelle Huppert) qui s’obstine, malgré un violent climat d’insurrection, à rester sur une terre d’Afrique où elle a tout bâti. Dans les deux cas, les personnages semblent nous poser cette question : comment se définit-on lorsqu’on a le malheur de vivre sur un territoire où l’on est indésirable ? Comme seule réponse donnée par l’auteur, la folie qui hante les deux récits, la folie de personnages qui ne savent plus où ils sont, qui ils sont, ce qu’ils doivent être, ce qu’ils doivent faire. La folie comme seule réponse au malheur d’un monde ravagé par les conflits territoriaux, innombrables. La folie, enfin, jetée comme une charge violente contre l’idée selon laquelle la couleur de peau est censée définir l’appartenance à un territoire – et une idée qui renvoie, se hasarde-t-on, aux histoires personnelles de deux femmes qui entretiennent un rapport particulier avec l’Afrique, et ne cessent de s’interroger sur les conséquences qu’est susceptible d’occasionner le déracinement (Marie NDiaye est originaire d’un Sénégal où elle n’a jamais vécu, Claire Denis a passé une partie de son enfance sur le continent).

Terminons la critique de White Material en évoquant la splendide bande-originale composée par le groupe Tindersticks. Faite pour l’essentiel de nappes de cordes (on pense immédiatement à l’extraordinaire Box of Writch du groupe A Broken Consort, sorti en 2009 sur le label Tompkins Square – www.tompkinssq.com , petit bijou de musique planante d’un film imaginaire), la mélancolie des morceaux s’allie parfaitement aux plans troubles de la caméra de Claire Denis. Elle s’insinue subtilement dans chaque scène, sonnant le rappel de certains thèmes présents dans les livres de Marie NDiaye, comme, par exemple, cette drôle de couleur jaune qui, pourrait-on dire, « étalonne » de bout en bout le démentiel Rosie Carpe . « Aime la Marie », probablement, conviendrait-il plutôt d’écrire…

Matthieu Z.

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A la lecture du « plus étrange des livres de Marguerite Duras », nous nageons en plein délire et c’est, presque quarante ans après 69, tout aussi agréable qu’effrayant, tout aussi logique qu’absurde. Duras, tour à tour écrivain ou cinéaste, mais toujours auteur de l’entre-deux, adoratrice du contraste. Maurice Blanchot, quand Duras réalisait son premier film éponyme: « est-ce un livre, un film ? l’intervalle des deux ? ». Il est légitime de n’avoir aucune réponse à ces questions. Tant mieux, on s’en passe, de réponses, privilégiant les éléments romanesques qui ramènent à l’expérience propre, à l’enfance : le parc, la forêt, l’hôtel, la baie et parmi eux, les ombres d’Elisabeth Alione, de Stein, de Max Thor, d’Alissa Thor, ces sujets véhiculant l’obsession dans les dialogues désarticulés de l’inconscient. Leurs noms sont répétés à l’infini dans le récit. L’obsession : ce qui revient. Le détail : ce qu’on retient. Le parc de Détruire, dit-elle , c’est le même que celui de Blow-up d’Antonioni : noir et blanc, filmé, écrit, photographié, saisi. Il s’y passe des choses qu’on est libre de deviner ou dont on est libre de se foutre. Les mots de Duras sont ceux d’une phrase revenue à la normale. Les mots ont parcouru plusieurs états. Ils ont été dissimulés avant de revenir à leur nature descriptive. Il est probable qu’il aient effectué cela, ces trajets, de nombreuses fois. Ils se sont prostitués et personne ne le sait.

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