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Je ne sais si Dany Boon a inventé l’avant-première régionale pour des raisons non commerciales, mais ça rapporte gros. Je ne sais à quel point Poelvoorde force son accent, mais ça lui vaut quelques succès. L’essor de la « belgitude » semble coïncider avec la crise de la Belgique. Alors que l’identité de celle-ci fait débat, celle de celle-là fait recette.
Il doit bien y avoir des films belges qui traitent des danseurs du Bolchoï, des éléphants d’Afrique ou des bidonvilles indiens, mais, au vrai, nous ne les connaissons pas. Ceux que nous connaissons sont les films belges qui parlent belge et qui parlent des Belges. Plutôt belge à voir, trendy à souhait, vraiment bon chic depuis la bombe C’est arrivé (Belvaux, Bonzel, Poelvoorde, 1992) , comme on dit pour se l’approprier, depuis Toto le Héros (Jaco Van Dormael, 1991). Pas démenti ce bon genre par d’autres et plus récentes réjouissances que la Croisette a portées, comme Eldorado ou La Merditude des Choses (Felix Van Groeningen, 2009) . Ne parlons pas des frères Dardenne, décorés deux fois par la plus haute distinction Cannoise. A côté de cette identité là, le cinéma français semble avoir perdu la sienne, trop éparse sans doute, trop diluée, et plutôt rare comme sujet. Quelques flops aussi, comme Les Barons , à l’humour sans rires, qui tire trop grossièrement sur la corde locale. Encore que pour un navet, il reçut de bonnes critiques, fort complaisantes, prêtes à voir en tous films belges cette fameuse « belgitude » d’où renaîtrait le phénix. Comme si l’enfant survécu d’une paire de jumeaux pouvait vivre pour deux. Il n’en est rien. Il mérite une vie propre. S’il est fardé comme un clown, c’est qu’il cache un cadavre. On le sent bien d’ailleurs. La « belgitude » c’est toujours un rire mi-jaune, celui de la dérision. C’est toujours une ville immonde, une averse, un noir et blanc où l’on boira des bières en se tapant dans le dos, mais chacun rentrera chez soi par des rues en étoile.
La vérité, c’est qu’il y a plusieurs « belgitudes ». « Ce melting-pot qui génère un imaginaire sociétal . » C’est ainsi que le philosophe wallon Jacques Sojcher définit la culture : elle est ce qui permet à un groupe de fondre tous les courants qui le traversent en un « moule polymorphe et instable » ; elle doit aussi, selon lui, rendre les hommes et les femmes dignes de la société dans laquelle ils vivent en leur donnant l’ouverture d’esprit nécessaire pour faire d’eux des citoyens [1] . Des chefs-d’œuvre remarqués, de temps à autre, mais aucun manifeste. Un style, une tournure, mais pas d’infrastructure qui permette un long terme. Une absence de politique culturelle où fédérer les artistes : une ode bien plutôt au crachat, au spontané, au libertaire. D’où ces films profondément originaux, assurément humains, presque anarchistes, suffisamment inclassables pour former un ensemble sans borne et sans principe. A côté de ces films d’auteurs, il y a aussi la « belgitude » bon teint (devenue uniquement sujet), plus uniforme, celle de Rien à Déclarer, qui elle fonctionne au contraire à partir de clichés. Pour être plus simpliste elle est plus populaire, plus accessible. En effet, qui connaît vraiment chez nous Lanners ou Van Groeningen ? Mais ce n’est dans tout ça que vision de Français. Comment se perçoit-on dans son propre pays ? Prenez déjà les problèmes du doublage, des sous-titres. A chaque communauté sa langue [2] . Prenez la question des marchés : d’un côté le marché français, ses festivals, ses plateaux télé, de l’autre un non marché flamand. Prenez encore les différences culturelles qui font la Belgique moderne et que renforce aujourd’hui le climat politique. La Wallonie semble sans cesse tiraillée entre sa francité et sa « belgitude », tandis que les Flandres, au nord, les législatives de Juin dernier l’ont montré, joue désormais à fond la carte communautaire. La barbe de Poelvoorde ne semble pas suffire à ressouder les camps, même si une partie des belges, notoirement bruxelloise, a pu manifester récemment dans la rue son désir fédéral. Etrange régime que le régime politique belge, unique au monde, comme si dès sa fondation (1830) le pays se devait de faire le trublion : trois communautés, trois régions qui ne recouvrent pas les communautés, trois langues officielles, un fédéralisme « incomplet » qui ne place aucune autorité au dessus des régions [3] , un gouvernement pointillé…
Revenons au cinéma. Comment lui en vouloir d’exploiter cette « belgitude » qui vaut comme nous le voyons autant par l’artifice que par la nécessité ? Les belges francophones eux-mêmes s’y sont facilement laissés prendre, fatalement tournés vers la France. Lorsque Besson produit Dikkenek (Olivier Van Hoofstadt), en 2006, un « faux Poelvoorde, sans le goût, l’humour, la folie, sans le talent » [4] , beaucoup applaudissent bêtement. Sans-doute étaient ils trop jeunes en 1992 et n’ont pas vu Poelvoorde exploser l’écran. Souhaitons qu’ils ne connaissent pas seulement de lui cet affligeant Boon enfin sorti cette semaine, ce gentil bouboon balourd et bidon qui croit sauver des régions entières de l’oubli. Ceux qui aiment les bons films retiennent d’autres films, des œuvres : revoyons, arbitrairement, Golden Eighties (Chantal Akerman, 1986) , La Vie sexuelle des belges 1950-1978 (Jan Bucqoy, 1995) , Camping Cosmos (Jan Bucqoy, 1996) , Calvaire (Fabrice Duwelz, 2005) , Komma (Martine Doyen, 2005) ou plus récemment La Merditude des Choses, souvent à la fois populaires et profonds, humbles et touchants, toujours originaux. Ils ont peu en commun, sauf d’être belges, vraiment belges, et c’est déjà beaucoup.
Bien qu’il existe un cinéma espagnol, on ne parle guère d’« hispanitude », fort peu d’« ibérité ». Bien qu’il existe un cinéma anglais, on ne parle pas d’« anglitude », ni même à son propos d’« anglicité ». Et lorsque l’on parle de « francité », c’est dans un contexte où elle est menacée, dominée, minoritaire [5] . Historiquement, la notion de « belgitude » est fondée, dans les années soixante-dix, en référence à celle de négritude, aussi l’essence même du vocable trahit-elle sa fragilité : comme pour la négritude, on la façonne à partir d’une menace, en bordure d’un néant. On dit son nom non pour la décrire, mais pour qu’elle soit décrite. Non pour nommer ce qui est, mais pour appeler ce qui peut encore être. Elle se définit en faux : un belge n’est pas français, pas néerlandais, pas allemand, mais il est un peu tout cela. On reproche à la « belgitude » d’être surtout un fantasme bruxellois et wallon ? Fort bien ! Qu’il se déverse encore allègrement dans nos salles et ailleurs ! La culture est un pays qui n’a pas besoin de frontières.
Clément Van de Velde
[1] in Le Monde Diplomatique , déc. 2010
[2] selon les données officielles, depuis les années 80, l’Anglais a supplanté le Français en tant que seconde langue vivante enseignée en Flandre
[3] le fédéralisme belge est bâti sur le concept d’équipollence des normes, c’est-à-dire que le niveau de pouvoir fédéral n’a aucune préséance par rapport aux entités fédérées. Un décret voté au Parlement wallon ne peut ainsi pas être contredit par une loi belge. De plus, comme les entités fédérées ont, pour l’essentiel, des compétences exclusives (y compris sur la scène internationale), une même compétence ne peut pas être détenue à la fois par les entités fédérées et par l’État belge
[4] « une blague belge avec un faux Poelvoorde et du vrai product placement » in La libre Belgique
[5] les néerlandophones représenteraient 57% à 60% de la population belge et les francophones 40% à 43%
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Très bon article, et je me permets de rajouter à la liste des réalisateurs talentueux, Benoit mariage et son film » Les convoyeurs attendent ».
Tout a fait d’accord, c’est un film absolument essentiel, et poignant, du pantheon belge Merci Terry
la liste était nullement exhaustive…bien sure ce film est bon, qui illustre parfaitement mon propos et l’idée d’un cinéma..tragi-comique
ouep je l’attendais ton nouvel article et je suis fort satisfaite!! toujours par le style!! et cette fois par le sujet et la façon dont tu as d’amener les idées!je n’ai pas vu tous ces films mais ça donne plus envie de se faire une culture de films belges!!! j’adore le dernier paragraphe…superbe conclusion!!!! Caro H
Bonne réflexion de fond. Ce qui est trop rare aujourd’hui. Quel dommage dès lors de jouer soudain sur la bonne vieille ficelle du poujadisme ordinaire en dénonçant une absence de politique culturelle en matière de cinéma. Si le cinéma belge existe aujourd’hui, c’est parce que, depuis la fin des années ’60 deux institutions publiques, aujourd’hui communautaires, ont au contraire misé sur ce secteur culturel. Sans parler de Wallimage que je dirige depuis 10 ans et qui est le signe tangible d’une volonté politique de la Région wallonne en faveur des artistes et techniciens du cinéma. Autre observation, on ne parle effectivement pas d’ »anglitude » ou de « francité » mais dans ces grands pays dominants comme dans tous les autres d’Europe, le cinéma est un vecteur d’identité et d’affirmation de soi pour les Ecossais, les Irlandais, les Marseillais ou les gens du Nord Pas de Calais qui, même si cela irrite les cinéphiles pointus, ont quand même bénéficié d’un incroyable retournement d’image grâce à « Bienvenue chez les Ch’tis ». Très amicalement, Philippe Reynaert
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