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L’œuvre peinte par Pierre Mortez (Thierry Lhermitte) dans Le Père Noël est une ordure est devenue suffisamment culte, surtout après le film de Jean-Marie Poiré (1982), pour avoir enfin droit à quelques commentaires « critiques ».
Le soir de Noël, à la permanence de « SOS détresse-amitié », Pierre Mortez offre un tableau peint de sa main à sa collègue Thérèse (Anémone). Selon son auteur, ce tableau s’inscrit dans sa « série charcuterie ». Il explique à Thérèse : « N’y voyez surtout pas le fantasme de l’homme mais plutôt, si vous voulez, la recherche créative, le délire de l’artiste, n’est-ce-pas ». Pierre Mortez est un homme à la libido contrariée et ce qu’il dit n’est jamais ce qu’il pense. C’est pourquoi son œuvre cumule précisément la plupart des fantasmes ruraux.
Une femme nue et naturelle
D’abord la femme. Sa nudité au milieu de la nature rappellerait Eve au jardin d’Eden, l’innocence avant le péché. Soit. Mais le volume de ses seins et son activité chorégraphique évoquent plutôt les créatures de Supervixens (1975) : Shari Eubank, Uschi Digard, Christy Hartburg, Sharon Kelly ou encore Deborah McGuire. Comme souvent chez Russ Meyer, le film tient du road movie où chaque étape dans la campagne américaine est le lieu d’une rencontre, souvent déchainée, mêlant érotisme et violence.
La fleur que tient la danseuse nue ancre toutefois le tableau de Pierre Mortez du côté du flower power et du pacifisme, bien loin des violences à la Russ Meyer. La femme à la pâquerette est comme Jane Rose Kasmir saisie en 1967 par Marc Riboud. Le 21 octobre de cette année-là, les pacifistes manifestent devant le Pentagone contre la guerre au Vietnam. Jane Rose s’avance face aux soldats qui ont mis la baïonnette au fusil. La pâquerette est une fleur commune, sensible au soleil. Dans le langage des fleurs, elle symbolise l’innocence et la jeunesse. Mais surtout, elle est la représentation de l’amour partagée. Elle résume à elle seule la campagne simple et naturelle.
Un paysage à la Charles Trenet
Le décor du tableau est particulièrement bucolique : un chemin, des prairies, un bout de forêt et un village avec son clocher. Il condense tous les clichés anciens que seul Charles Trenet avait été capable d’accumuler dans ses chansons de l’Occupation : Que reste-t-il de nos amours ? (1942) ou Douce France (1943). Chez Pierre Mortez, la civilisation symbolisée par le village et surtout la censure morale symbolisée par le clocher sont lointains et mineurs. Pas étonnant puisque le dernier élément du tableau est un cochon.
Un porc qui trahit le désir de l’homme
Pierre Mortez s’est représenté en porc. « Malheureusement, je vous ai moins bien réussie que le porc » confie-t-il d’ailleurs à Thérèse. Il précise qu’il n’y a cependant aucune raison de se formaliser puisque « le porc n’est pas nu » et porte, il est vrai, un large slip blanc kangourou. On savait déjà que le porc avait quelques accointances avec l’homme : omnivore, rose de peau, proche physiologiquement, il sera également érigé en symbole de la luxure masculine à la Renaissance selon Michel Pastoureau dans Le cochon, histoire d’un cousin mal aimé (Gallimard, 2009). C’est d’ailleurs cette représentation en porc qui trahit les désirs les plus secrets de Pierre Mortez, désirs qu’il assouvira avec Thérèse quelques temps après profitant d’un moment d’égarement en commun. Pierre, malgré son dévouement à la cause de « SOS détresse-amitié », malgré ses propos toujours lénifiants, sa « tolérance » et ses « gentillesses », se révèle bien être un « porc » au sens moral du terme. En 1982, soit la même année que celle de la sortie du film de Jean-Marie Poiré, Reiser n’a pas besoin d’incarnation animalière pour raconter l’histoire de son Gros dégueulasse (Albin Michel) étonnamment proche de la représentation visuelle du porc du Père Noël est une ordure . Le personnage de gros dégueulasse fut, ensuite, interprété au cinéma par Maurice Risch dans un film de Bruno Zincone en 1985.
Dans le tableau de Pierre Mortez, cette version négative du porc relève d’une lecture moralisante des animaux et vient conclure la projection fantasmée du monde rural. Projection qui est loin d’être seulement hexagonale. C’est ainsi qu’en 1939, le bureau de la censure américain renvoya le scénario de Zaza , film de King Vidor, en demandant que l’héroïne (Claudette Colbert) supprime deux fois le mot « porc » lorsqu’elle insulte le méchant : « Espèce de porc ! Porc ! Porc ! Porc ! Porc ! ». Trop, c’est trop. On peut avoir une femme dans chaque port, mais pas un cochon dans chaque homme.
Marc Gauchée
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