Page blanche, écran noir


Page blanche et écran noir. Une dichotomie, un Ying et un Yang peut-être, un monde de possibles, chacun, et pourtant si fondamentalement différents. Deux fascinations, deux peurs. Plaçons-nous du côté des créateurs, le réalisateur et l’écrivain. Pourquoi ces néants nous questionnent-ils tellement, comme les deux déclinaisons possibles d’une même idée en suspension ?

L’une est l’angoisse absolue de celui qui tient dans la main le propulseur à encre. L’autre est la catastrophe non moins terrifiante de celui dont le rêve disparaît. Qu’est-ce donc qui les singularise et, inextricablement, les lie dans un même temps ? A l’origine vient la couleur, qui augure de postures philosophiques radicalement différentes.

En littérature, le noir surgit du blanc. Au cinéma, c’est le blanc qui cette fois surgit du noir. Dans le premier, la blancheur virginale de la page se tâche de l’encre de l’écrivain, une insémination du potentiel que représente la page (son infini des possibles) par le verbe. C’est donc une propulsion, un jaillissement. Le procès d’écrire serait donc un ouvert (blanc) qui se renferme peu à peu, s’atrophie, sous l’emprise du réel (noir) de l’écrit qui vient limiter, encercler le champ des possibles. Et chaque page est un renouvellement de cette infini sur laquelle une seule trajectoire, une seule ligne, est choisie. C’est le fil du récit, la ligne narrative qui conduit le lecteur vers son but. Intéressant d’ailleurs comme le terme de ligne possède ce double sens de direction et de volume.

A l’inverse, l’écran noir n’apparait pas comme une réduction mais bien plutôt une ouverture. De cet espace originaire clos sur lui-même surgit la lumière. De ce néant, noir et vide, subvient tout à coup un simple point d’un blanc, de plus en plus éclatant, qui croit, grossit, se multiplie dans des dimensions gigantesques pour finir par « faire sens » en tant qu’image, peuplant de lumière ce qui était, il n’y a encore qu’un instant, que ténèbres. Il s’agit plus d’un accouchement, d’un dévoilement, d’une ouverture au monde en quelque sorte (la plupart des anciens cinéma étaient d’ailleurs, et sont encore équipés de rideaux coulissants). De là à en déduire que l’écriture est de genre male et le cinéma de genre femelle… , je vous laisse juge. Par ailleurs, le noir de l’écriture renvoie symboliquement (n’en faisons pas une Vérité s’il-vous-plait) à toute la subjectivité possible de l’auteur, comme un résidu témoignant de sa couleur interne, une sécrétion des méandres de son subconscient. C’est d’ailleurs pour cela que je ne crois jamais quelqu’un qui me dit : « Ne vois-tu pas ? C’est écrit noir sur blanc ! ». Ca a beau être couché sur du blanc, c’est quand même du noir, et cela n’emporte que la conviction de son auteur ! Tout aussi trompeur, la blanche et lumineuse image, en s’imposant symboliquement et victorieusement sur le noir, se pare, lors de sa genèse, de tous les atours de la Vérité et du Beau. Pas étonnant dès lors que l’on exploite sans vergogne cet incroyable potentiel dans nos sociétés de consommation modernes. Qui dit société du spectacle ?

Même les angoisses générées par la page blanche et l’écran noir sont différentes. L’angoisse de la page blanche, c’est la paralysie par l’infini des possibles. Difficile de trouver une accroche, un point de départ dans cet océan. L’angoisse de l’écran noir est plutôt celle de « ne pas être », celle de ne pas pouvoir projeter un dessein déterminé sur l’écran. Deux facettes d’un même problème : comment l’espace se rétrécit (pèse) dans la définition d’un coté, et comment la définition agrandit (conforme) l’espace de l’autre ? Au tour de la magie pour finir. Les noirs se rejoignent. On est arrivés « au bout » de l’histoire et du film et de leurs émotions réciproques. Tout l’écran noir du film achevé est contenu dans le seul point final de la narration littéraire.

Mathieu V.

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