Voter en 2012 : du Cygne Noir en politique


En cette période pré-électorale, nos ténors de la politique s’écharpent sur presque tout, de la femme de l’un à la violence psychologique supposée de l’autre. Si l’on peut discuter des qualités humaines de chacun des candidats et de leur aptitude à affronter des situations complexes lorsqu’ils seront à la tête de notre chère République, une chose est certaine en revanche : quelle que soir leur obédience, AUCUN des candidats à la présidentielle 2012 n’est légitime en ce qui concerne ses propositions basées sur des estimations scientifiques et financières de l’évolution de la croissance et du PIB*. Et pour cause, l’imprévisibilité intrinsèque des événements politiques et économiques empêche toute prédiction qualifiée de « certaine » ou même « probable » sur le déroulement du futur.

Les programmes politiques font tous appel dans leurs hypothèses à la probabilité de survenance d’un scenario de croissance ou d’une situation donnée (par ex. 2.3 points de croissance en moyenne sur les 3 prochaines années). Il s’avère en réalité que lors de cette évaluation on retire systématiquement de l’équation la possibilité de survenance d’un événement majeur imprévisible, et d’une portée telle qu’il puisse remettre radicalement en cause toute situation stable prévue à l’origine  (ce qui est appelé couramment « le Cygne Noir »**). L’un des innombrables exemples de cette théorie pourrait être pris dans le mandat de M. Sarkozy : en 2007, au début de son mandat, dans un contexte économique favorable, le président fait voter sa mesure phare : le bouclier fiscal. Une mesure qui, somme toute, aurait été digérée si le contexte économique s’était poursuivi à l’identique. Mais voilà, la crise des subprimes est passée par là et a bouleversé complètement la donne, comme vous le savez ; et notre cher président de devoir renoncer in fine à la mesure sans doute la plus symbolique de mandat.

Nassim Nicholas Taleb, l’un des principaux tenants actuels de cette théorie ancienne, déjà évoquée par Diagoras dans l’antiquité, et plus tard par des esprits tels que Bayle et Bastiat, démontre dans son livre Le Cygne Noir que l’être humain est victime par son évolution de plusieurs biais cognitifs, qui s’illustrent notamment par le biais de confirmation (préférer les éléments qui confirment plutôt que ceux qui infirment une hypothèse). En résumé (très très bref), nous avons tendance à nous reposer sur notre connaissance (limitée) du passé pour en déduire (et « certifier » sic !) des comportements à venir. Il s’avère qu’un Cygne Noir (par exemple une crise économique majeure) est situé par définition en dehors du champ mesurable de notre expérience. Il en résulte donc que : 1/ ne pas intégrer la possibilité d’un Cygne noir dans nos probabilités fausse complètement le résultat de ce calcul et que : 2/ nous avons toujours tendance à justifier rétrospectivement ce qui était alors imprévisible (biais appelé : « Illusion des séries »). Nassim Nicholas Taleb démonte ainsi la pertinence de tous les modèles statistiques utilisés en finance de marché et basés sur l’improbabilité totale d’un évènement de type Cygne Noir, qui nous ont conduits à la crise que nous connaissons aujourd’hui. Il revalorise également la place et l’importance fondamentale du hasard dans nos vies.

Mais revenons à nos moutons : si nous importons désormais cette logique dans le domaine politique, il en résulte naturellement que le type de discours centré sur la « rationalité économique » et ses critiques de type «  Ce programme n’est pas crédible » etc. ne peut EN AUCUN CAS être un déterminant de notre décision de vote compte tenu de son caractère imprévisible. Attention cependant, je ne dis pas que toute prévision est impossible et que l’on peut impunément proposer des mesures totalement irréalisables. Ce serait tomber dans la démagogie la plus grossière. Non, plus simplement, les conséquences de ce raisonnement font que la décision de vote n’est pas et ne doit pas être principalement affaire de rationalité mais de COEUR. Par « cœur », j’entends tout ce qui s’attache aux notions d’humanité, de solidarité et CITOYENNETE, qui sont complètement évacuées du débat aujourd’hui au titre de questions subsidiaires, alors qu’elles sont absolument primordiales et constituent au fond les seules à FAIRE SENS. Sans soutenir la candidature Francois Hollande, que je trouve à bien des égards tomber dans les pièges évoqués ci-dessus, force est de constater qu’il a parfaitement raison de dire que la réforme fiscale (taxer les haute revenus sur la dernière tranche à 75%) : « n’est pas une question de rendement, c’est une question de moralisation »***. C’est cette question morale : CE QUE NOUS VOULONS POSITIVEMENT, et non CE QUE NOUS SUBISSONS REELLEMENT (en termes de contrainte économique) qui doit guider notre prise de décision. C’est aussi ce qui nous empêchera de tomber un peu plus dans ce que Slavoj Zizek appelle « le désert du réel »****. En 2012, soyons forts, espérons. C’est un droit autant qu’un devoir.

Mathieu V.

Bibliographie :

http://www.melty.fr/elections-presidentielles-2012-francois-bayrou-actu93745.html

** http://fr.wikipedia.org/wiki/Th%C3%A9orie_du_cygne_noir#Liens_internes

*** http://tempsreel.nouvelobs.com/topnews/20120229.REU0742/francois-hollande-defend-l-arme-fiscale-comme-instrument-moral.html

**** https://cinethinktank.com/2009/07/04/pour-en-finir-avec-la-contrainte-du-reel/

A lire en complément :

http://www.lesechos.fr/economie-politique/election-presidentielle-2012/ps/0201921790179-hollande-veut-imposer-a-75-les-tres-gros-revenus-295544.php

http://www.lexpress.fr/actualite/politique/hollande-est-sur-le-bon-chemin-pour-melenchon_1088038.html

Article connexe déjà publié sur CTT :

https://cinethinktank.com/2011/02/23/metro-boulot-tombeau-la-revolution-3-0/

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Un commentaire pour Voter en 2012 : du Cygne Noir en politique

  1. CINETHINKTANK dit :

    du Cygne Noir en musique: Black Swan de Thom Yorke, à écouter impérativement
    du Cygne Noir en cinéma: Black Swan de Darren Aronofski, à éviter absolument

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