« Now you will fuck the donkey »


Nous sommes en territoire israélien. Les collines dodelinent, les rares arbres se balancent. Tout est calme. Si cela ne tenait qu’à eux, la vie serait paisible ici.

Au pied d’un arbre, un homme nous regarde. En hébreu, il nous raconte avec calme comment un soldat de Tsahal lui a dit : « baise avec ton âne ». L’homme raconte que non, il ne le fera pas. Le soldat insiste et pointe son arme. L’homme Palestinien se met derrière son âne, baisse son pantalon, regarde le soldat : « c’est bon comme ça, vous me laissez maintenant ». Non, ce n’est pas bon comme ça. Le fusil pointé sur la tête, le sexe dehors, il mime pendant 30 minutes des allers-retours dans son âne. Il nous regarde toujours dans les yeux.

Au pied d’une montagne de pierres jaunes, un homme nous regarde. Nous sommes toujours en Israël. En hébreu à nouveau, il nous raconte sa vie de gardien de check point. La pire des missions. 8h de garde, 8h de repos, 8h de garde… Il fait chaud, il transpire, il pue, il s’ennuie. Tout cela est absurde. Au début, il donnait des bonbons aux enfants, il renseignait quand il pouvait, il savait être arrangeant quand il le fallait. Et puis les semaines, les mois passent et toujours cette maudite barrière et cette chaleur. Comme une glissade, ce soldat Israélien s’est vu devenir un salopard. Les mois passent et non, il ne les supporte plus, ces arabes. A toute question, à toute demande d’aide, la réponse tombe : « NON ». Ils insistent. Il pointe son arme. Ils continuent de jacter. Il abat l’âne (décidément, l’animal est la victime oubliée de ce conflit). C’est droit dans les yeux qu’il nous raconte ça.

Témoignages, du jeune réalisateur Shlomi Elkabetz, marque par sa radicalité formelle.

Les choix de mise en scène sont passionnants. Quel que soit notre âge, le conflit israélo-palestinien a toujours existé. Lassés, nous n’entendons plus ce conflit, nous n’espérons plus rien de ceux qui cherchent la paix. Dans Témoignages, la parole est libérée des images de morts, des sirènes d’ambulances et des appels à la vengeance. Filmée dans la sérénité de la nature, en tête à tête avec le spectateur, la parole enfin nue retrouve sa force et nous réveille.

Dans Témoignages, tout est raconté en hébreu. Que ce soit l’histoire d’un Palestinien ou celle d’un Israélien. A l’issue de la projection, il y a eu un débat au cours duquel le réalisateur nous a expliqué qu’avec le temps, les Israéliens finissent par ne plus entendre ce qui est dit en langue arabe. Leurs oreilles filtrent inconsciemment en ne portant plus d’intérêt à ce qui est dit dans cette langue. En faisant dire ces témoignages en hébreu, Shlomi Elkabetz force les Israéliens à réécouter l’horreur du conflit.

Il n’y a pas de parti pris dans ce film. Aucune ambition de vouloir régler le conflit ni de désigner un coupable ou une victime. En revanche, son envie est de laisser, telle une archive, une trace pour l’Histoire. Comme il le dit, son peuple est habité par l’idée du souvenir et du devoir de mémoire. Il apporte, à sa manière, sa pierre.

Projeté dans le cadre du Festival du Film Israélien, le débat qui a suivi était surréaliste. Le film a été sifflé par une bonne moitié de la salle. L’autre moitié l’a en revanche fortement applaudi. La moitié ayant applaudi le film s’est faite à son tour siffler par l’autre moitié de la salle, qui elle-même a essuyé une bronca de l’autre moitié (celle qui avait aimé, j’entends). Bref, une pierre a été apportée à l’édifice mais on ne sait pas bien où la poser. Être un pierre dans un jardin, c’est une belle ambition pour ce film.

Augustin B.

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