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En ces temps de guerres déclenchées sur injonction plus médiatique que philosophique, l’armée doit déployer des trésors d’ingéniosité pour recruter. Et comme les causes de ces guerres se perdent dans les brouillards d’une stratégie de plus en plus improvisée, le slogan se focalise sur la cause la plus minimaliste : l’individu. C’est ainsi qu’à coups d’affiches, de cartes postales et d’encarts dans les journaux, l’armée a répété son mot d’ordre : « Devenez vous-mêmes ».
La défense nationale, service public ô combien régalien, s’aligne ainsi sur les trucs -datés de surcroît- des pubards. Car la campagne en treillis surfe sur la vague des aphorismes personnels que les grandes marques ont assenés ces dernières années : « Be yourself ! » disait Adidas, « Be yourselves » répondait Calvin Klein, « Deviens ce que tu es » clamait Lacoste et « I am what I am » concluait Reebok.
Mais surtout, le slogan militaire, « Devenez vous-mêmes », enferme chacun dans les limites les plus étroites de son être, il renvoie à une image où chacun est aussi bien ordonné, défini et policé qu’une autoroute, un parc d’attraction ou une ville nouvelle pour paraphraser Le Comité invisible dans L’Insurrection qui vient (La Fabrique, 2007) qui consacre un chapitre au « I am what I am ». L’important n’est plus la relation aux autres, au monde, à l’extérieur, mais la relation à soi dans le fol espoir de faire oublier sa propre inconsistance. Ici par la consommation, là-bas par la guerre.
Une fois de plus la communication publique s’égare. Pourquoi réduire la défense nationale à un accomplissement personnel ? Et comment espérer recruter des soldats pour une démocratie en utilisant les moyens des mercenaires ?
Marc Gauchée
Le film ressemble étrangement au dernier polar hollywoodien avec un nom à coucher dehors genre Mensonges d’état (par ailleurs le très bon dernier film de Ridley Scott), Ennemi d’états (désolé, pas vu), ou Jeux de pouvoirs (prochainement attendu sur nos écrans… mais comment fait-on pour avoir encore envie de se farcir un film avec un titre pareil ?). Sauf que l’action se déroule dans notre bonne vieille France et qu’elle oppose Julien Coupat, chef d’un groupe « sur le point de basculer dans le terrorisme », à Michèle Alliot-Marie, représentante d’un état lui « sur le point de basculer dans le néant ». Ca n’est pas moi qui emploie ces termes, c’est l’un des deux protagonistes et le journaliste du Monde qui l’interviewe dans un long entretien en droit d’être publié le 25 mai dernier : http://www.lemonde.fr/societe/article/2009/05/25/julien-coupat-la-prolongation-de-ma-detention-est-une-petite-vengeance_1197456_3224_1.html .
Il y a beaucoup de suspens dans ce polar qu’on pourrait intituler La Bande à Coupat ou J’ai vu s’faire pincer Julien Coupat , et aussi beaucoup de mystère. Le tout est savamment orchestré par le talentueux et très expérimenté réalisateur du film, Nicolas Sarkozy. C’est à ce mystère que nous prêtons attention ici, ce mystère qui induit une certaine confusion dans l’opinion publique autour de cette désormais célèbre affaire, et qui est l’apanage de notre peu glorieuse société du spectacle.
Pour mieux comprendre, on pourrait préconiser la lecture de La Société du Spectacle (1967) de Guy Debord, ou du Surveiller et Punir (1975) de Michel Foucault. Mais cela est-il encore nécessaire, se dit-on, car ce que prédisaient en leur temps les deux philosophes, c’est finalement ce qui se passe aujourd’hui sous nos yeux : oui, nous vivons une ère où le pouvoir dessine lui-même le profil de la menace qu’il réprime ensuite. En l’occurrence, la mouvance « anarcho-autonome » représentée par le « comité invisible » dont le délit consiste à avoir écrit l’ouvrage collectif et polémique L’Insurrection qui vient (éd. La Fabrique).
Sauf que la stratégie de « contre-insurrection » adoptée par le gouvernement « a fait un four », comme le dit Coupat, puisque les enquêteurs n’ont jamais été en mesure d’établir un lien entre idée (l’ouvrage dont Coupat est soupçonné d’être l’auteur) et passage à l’acte (le sabotage des lignes SNCF). Changement de stratégie, donc : en laissant l’inculpé fustiger, dans les colonnes du Monde , un pouvoir qui favorise les conditions du terrorisme pour mieux le réprimer, le gouvernement cherche certainement à décrédibiliser les fantasques théories de son adversaire. Mais surtout à le faire participer à la mise en scène de cette société du spectacle que le comité invisible, dans ses écrits, déplore.
Pas sûr néanmoins que le citoyen soit dupe : le gouvernement manque sa cible en tâchant de faire croire qu’il n’est pas policier, qu’il ne fait que son travail en enfermant sans preuve. Le problème, c’est que le monde va vite. Et dans l’attente du dénouement prochain de cette affaire lors du procès de Julien Coupat, la presse est déjà passée à autre chose : la condamnation unanime de la répression des révoltes en Iran. Il est certes intolérable de voir des manifestants tués. Mais telle est la question qu’il faut aussi se poser : à qui profite la contestation du pouvoir d’Ahmadinejad ? Suite dans le prochain et énième polar hollywoodien, dont le titre ne saurait différer des premiers cités. On ne change pas une formule qui marche, dans une société du spectacle qui ne craint rien, et surtout pas de se répéter.
Peter W.
C’est Jean-Luc Nancy qui livre cette pensée dans une interview accordée récemment à Libération : « il y a de l’existence, au présent, il y a du « sens » maintenant, pas demain. » Par ce constat, le philosophe invite l’homme à retrouver du sens dans ce qui s’accomplit en dehors de la politique, c’est-à-dire par ce que l’homme ressent – sensation, sentiment, sens critique. A différents niveaux : dans l’art, dans la pensée, dans l’amitié, dans l’amour. Pourquoi ? Parce que tous les idéaux que l’homme a pu connaître jusqu’ici ont été déçus. Le communisme a promis de la richesse pour tous, le capitalisme l’a mal répartie, le marxisme a promis à l’homme une forme d’émancipation dont il n’est finalement pas certain, aujourd’hui, de vouloir disposer. En réalité, le message que livre Nancy est le suivant : l’homme moderne en quête d’émancipation ne s’inscrit plus dans la perspective (véhiculée par des idéaux) mais doit plutôt trouver une finalité dans ce qui est immédiat (et lié à des instincts propres).
Un peu plus loin, le philosophe ajoute que « tout passe par la politique, mais (que) rien ne peut s’y accomplir ». Et c’est là qu’on s’interroge : car la politique, au service de l’économie de marché, a depuis longtemps intégré la logique de l’immédiateté : en attestent, en France, les réformes qui se succèdent à un rythme effréné dans l’optique, précisément, de tout réaliser sur l’instant. En somme, la politique, elle aussi, est devenue « immédiate », et c’est bien là le problème.
Cette immédiateté, tout d’abord, nuit au sens critique de l’homme, dans une société qui agit à l’abolir par toutes les formes de distractions possibles (Facebook, Tweeter, internet mobile, le zapping tv etc). Il suffit de voir une émission comme Le grand journal pour se rendre compte de la stérilité des sensations qui sont infligées au spectateur. Qui voit, qui se marre, et qui oublie tout, sauf qu’il s’est marré. Si Deleuze trouvait déjà il y a vingt ans que les émissions télé n’offraient pas d’espace suffisant pour s’exprimer, le philosophe ne doit cesser de se retourner dans sa tombe à une époque où il n’est offert à l’invité qu’une demi-minute pour développer la moindre idée.
D’autre part, l’homme ne semble pas destiné à faire bon usage de son sens critique, tant notre société évolue actuellement dans un cadre fermé. Entendez le « I am what I am », cette « pure tautologie JE = JE » que déplore le comité invisible dans L’Insurrection qui vient (éd. La Fabrique). En effet, les injonctions permanentes à « être quelqu’un » qu’on subit à longueur de temps ne sont guère porteuses d’émancipation, tant elles aboutissent, le plus souvent, à un manque de reconnaissance et, à terme, à une dépression.
Enfin, pas sûr que l’homme puisse se contenter longtemps de ce « soi célébré » pour le moins réducteur. En effet, l’être humain doit rêver à des idéaux, à des perspectives qui le transcendent. Et non passer son temps à observer son nombril. On lui conseillera donc, plutôt que l’autoanalyse, d’envisager des voies pour se forger de nouveaux idéaux. Ce qui passe avant tout par l’établissement de quelques remparts aux tentations permanentes que nous infligent, par le marketing de leur discours, les « fournisseurs de sensations globalisées ». Et par le retour à une forme d’authenticité (l’université populaire du goût fondée par Michel Onfray est un bel exemple), qui impliquerait avant tout de prendre le temps de penser.
Tant qu’on y est : il serait hasardeux de croire qu’une insurrection telle qu’elle est décrite par le comité invisible puisse voir le jour dans un futur proche. Si les constats sont réalistes (les maux de l’inconscient français sont parfaitement analysés et la fourberie de notre système est déplorée de manière assez percutante), les solutions préconisées pour établir un nouvel ordre sont chimériques : souhaite-t-on vraiment une régulation par des « communes autonomes » avec en toile de fond une France dévastée ? Et pourtant : le progrès tel qu’il est envisagé aujourd’hui essuie de sévères critiques, du fait qu’il place au centre de son fonctionnement, non pas l’homme, mais la valeur marchande. Et pourtant : la réaction du gouvernement face aux exactions présumées d’un groupe de terroristes soit disant emmené par Julien Coupat pousse à s’interroger sur notre liberté de citoyens. Est-on vraiment libre lorsqu’on évolue dans le cadre restreint d’une économie qui fonctionne, à grand renfort de marketing, sur cet affligeant culte du moi ?
Alors pour compromettre l’Histoire sans perspective, commençons par résister à la dictature de la culture de l’instant. Commençons par dialoguer et échanger des points de vue, l’essentiel étant de leur laisser le temps de se répondre. Bref, envisageons davantage de perspective dans toute cette immédiateté ambiante…
Matthieu Z.
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