Une salle de cinéma vide baignée d'une lumière tamisée dorée et rouge, les fauteuils en velours alignés en courbe douce

Don't stop thinking ! — Critique, analyse et réflexion sur le cinéma, la politique et les arts

La ville des pirates et l’onirisme politique

Avec La ville des pirates, Fernando Arrabal transforme l’écran en territoire instable, soumis aux lois du rêve plutôt qu’à celles de la vraisemblance. Sorti au début des années 1980, le film ne propose pas une fable politique au sens classique. Il invente plutôt un monde insulaire où les rapports de domination, les pulsions, la religion et la violence sociale apparaissent sous une forme déformée, presque hallucinatoire.

Cette déformation n’éloigne pas le spectateur du réel. Elle l’y reconduit par des chemins obliques. Les gestes absurdes, les figures monstrueuses et les situations sans résolution composent une cartographie des pouvoirs qui se dissimulent derrière la morale, la famille ou les institutions. Le cinéma d’Arrabal ne décrit pas une société reconnaissable : il en révèle les cauchemars.

La ville du titre ressemble ainsi à un décor mental autant qu’à un lieu géographique. Son caractère pirate ne renvoie pas seulement à l’aventure ou à l’anarchie. Il suggère une communauté livrée à la prédation, où chacun semble pouvoir devenir tour à tour victime, bourreau, témoin ou complice.

Un territoire arraché au réalisme

Dès les premières images, Arrabal refuse les repères ordinaires du récit. L’espace paraît discontinu, les comportements obéissent à des associations imprévisibles et les personnages portent en eux une part d’enfance inquiétante. La ville n’est pas organisée autour d’une logique administrative ou économique visible : elle fonctionne comme une scène où les interdits collectifs remontent à la surface.

Cette esthétique rejoint l’héritage du surréalisme, mais elle ne se réduit pas à une célébration de l’inconscient. Chez Arrabal, le rêve possède une matérialité brutale. Les corps souffrent, les liens familiaux deviennent des pièges et les images de pureté sont contaminées par la menace. L’onirisme ne flotte donc pas au-dessus du monde : il en expose la violence enfouie.

La mise en scène privilégie les contrastes, les décors théâtraux, les couleurs saturées et les apparitions qui semblent surgir d’un conte détraqué. Cette artificialité revendiquée rappelle que toute représentation du pouvoir est déjà une construction. La ville devient un plateau, et le plateau permet de montrer ce que le langage social cherche habituellement à dissimuler.

La politique au cœur du cauchemar

L’engagement du film ne passe ni par un discours programmatique ni par des personnages militants. Il se loge dans la manière dont les autorités, les adultes et les institutions façonnent les existences. Le pouvoir apparaît comme une atmosphère : il s’insinue dans les gestes quotidiens, les croyances, les humiliations et les rôles attribués à chacun.

Les figures d’autorité semblent souvent grotesques, mais leur grotesque ne les rend pas inoffensives. Au contraire, le ridicule peut renforcer la domination. Un ordre absurde reste un ordre lorsqu’il est imposé par la peur, la répétition ou la culpabilité. Arrabal montre ainsi que la violence politique n’a pas toujours besoin d’un visage solennel ; elle peut prendre les traits d’une comédie macabre.

Cette logique rapproche le film d’une tradition satirique où le pouvoir se dévoile en se mettant lui-même en scène. Pour prolonger cette lecture, on peut rapprocher l’univers d’Arrabal de l’analyse consacrée au charme bourgeois et pouvoir, même si les deux œuvres ne procèdent pas par les mêmes moyens. Chez Buñuel, la répétition et la politesse font éclater l’hypocrisie ; chez Arrabal, ce sont la cruauté et l’excès qui rendent l’ordre social visible.

L’enfance, la sexualité et les institutions

L’univers de La ville des pirates est traversé par une enfance qui n’a rien d’innocent. Elle représente une zone de disponibilité, d’imagination et de fragilité, mais aussi le lieu où les normes peuvent être imposées avec le plus de force. Les personnages jeunes ne sont pas simplement les témoins d’un monde corrompu : ils en subissent les règles et en reproduisent parfois les gestes.

La sexualité, chez Arrabal, participe de cette critique des institutions. Elle n’est jamais séparée de la famille, de la religion ou de la violence sociale. Les corps deviennent des territoires disputés, soumis aux fantasmes et aux interdits d’une communauté qui prétend les protéger. Le scandale visuel n’est donc pas une fin en soi ; il sert à mettre en crise les discours de respectabilité.

Le film brouille volontairement les frontières entre l’affection et l’emprise, le jeu et l’agression, la cérémonie et la profanation. Cette confusion peut mettre le spectateur mal à l’aise, mais elle possède une fonction politique précise : elle montre comment les institutions transforment des relations intimes en mécanismes de contrôle.

Les signes d’un pouvoir sans centre

La ville ne semble pas gouvernée par une autorité unique. Son pouvoir est dispersé entre les familles, les figures religieuses, les conventions sexuelles, les superstitions et les habitudes collectives. Cette absence de centre rend la domination plus difficile à combattre : personne ne paraît entièrement responsable, tandis que chacun contribue à maintenir le système.

Ce modèle évoque une société où l’ordre n’est pas seulement décrété d’en haut. Il est reproduit par les comportements ordinaires, par la peur du jugement et par la volonté de préserver une apparence de normalité. Le film invite alors à regarder la politique à l’échelle des relations privées, là où se forment les réflexes d’obéissance et les hiérarchies.

Élément du film Apparence immédiate Portée politique
La ville insulaire Un décor isolé et fantastique Une société fermée sur ses normes
Les rites et les interdits Des gestes absurdes ou provocateurs La fabrication de l’obéissance
Les figures d’autorité Des personnages grotesques La fragilité et la violence du pouvoir
Les corps exposés Une provocation surréaliste Le contrôle social de l’intime
Le récit discontinu Un rêve sans explication stable La critique des récits officiels

Le caractère fragmentaire du récit renforce cette impression. Il n’y a pas de progression politique traditionnelle, avec une oppression clairement identifiée puis renversée. Le spectateur traverse plutôt une série de situations qui se répondent par motifs, sensations et échos. Cette forme exprime un pouvoir devenu diffus, presque impossible à saisir directement.

Une esthétique de la collision

Arrabal construit ses images par collisions. Le religieux côtoie le grotesque, l’enfance rencontre la cruauté, la beauté visuelle s’accompagne d’une sensation de souillure. Rien n’est stabilisé assez longtemps pour devenir un symbole univoque. Chaque motif reste ouvert, contradictoire, exposé à une nouvelle interprétation.

Cette méthode distingue le film d’un cinéma politique fondé sur la clarté du message. La lisibilité n’est pas abandonnée, mais déplacée. Il ne s’agit pas de comprendre immédiatement qui domine qui ; il faut ressentir la désorientation produite par un univers où les valeurs ont été retournées. Le spectateur expérimente ainsi, à son niveau, une perte de repères comparable à celle des personnages.

La photographie joue un rôle essentiel dans cette expérience. Les espaces naturels ne sont pas filmés comme des refuges : ils deviennent des prolongements de la violence mentale. Les paysages semblent magnifiques et hostiles à la fois. Cette tension entre émerveillement et menace donne au film une puissance picturale qui l’inscrit autant dans l’histoire du cinéma que dans celle des arts visuels.

Pourquoi ce cinéma demeure subversif

La radicalité de La ville des pirates tient à son refus de rassurer. Le film ne propose pas une lecture morale qui permettrait de séparer clairement les innocents des coupables. Il oblige à considérer les zones de participation, de désir et de peur qui rendent possible la persistance d’un ordre injuste.

Son onirisme politique garde ainsi une force contemporaine. Dans une époque où le pouvoir se présente souvent sous les traits de la communication, du spectacle et de la normalité, l’excès arrabalien permet de voir autrement les mécanismes de domination. Le grotesque dévoile ce que le langage institutionnel cherche à rendre respectable.

Quelques pistes permettent de prolonger cette lecture :

Le film demeure difficile parce qu’il ne transforme jamais son cauchemar en système explicatif. Sa politique naît précisément de cette résistance : le monde représenté échappe aux catégories qui permettraient de le neutraliser. En faisant de la ville un espace de désir, de peur et de domination, Arrabal rappelle que le cinéma peut penser la société sans adopter la forme rassurante du discours rationnel.

Revoir La ville des pirates, c’est donc accepter d’entrer dans une œuvre qui trouble les frontières entre rêve et réalité, vie privée et ordre collectif, satire et hallucination. Faites circuler ses images, confrontez-les à d’autres films politiques et laissez leur étrangeté interroger les formes de pouvoir qui paraissent les plus familières.