Ousmane Sembène, cinéaste de la décolonisation et de la parole africaine
Sembène Ousmane s'est éteint en 2007, mais son œuvre continue d'irriguer le cinéma mondial comme une source vive. Écrivain devenu cinéaste, ce Sénégalais né à Ziguinchor en 1923 a refusé dès ses premières œuvres l'idée d'un cinéma africain dépendant des studios européens. Sa démarche, à la fois esthétique et politique, fait de lui le père fondateur du septième art sur le continent africain. Chaque film devient pour lui une manière de prolonger le combat qu'il avait mené avec ses romans, celui de l'émancipation des peuples africains après des décennies de domination coloniale. Kaurismaki Et L Humour Melancolique De La Classe Ouvriere.
Lire ou voir Sembène, c'est plonger dans une réflexion exigeante sur les héritages de la colonisation, les langues, les classes sociales et les rapports de pouvoir. Son cinéma ne se contente pas de documenter : il interpelle, dérange et provoque le débat. À travers une filmographie construite avec une constance rare, il a posé les bases d'une cinématographie autonome, attentive aux luttes quotidiennes des femmes et des hommes ordinaires. Cette filiation fait toujours sens aujourd'hui, alors que les questions postcoloniales irriguent de nouveau les écrans du monde entier.
Les racines politiques d'un cinéaste autodidacte
Sembène a grandi entre la Casamance et Dakar, puis a rejoint la France métropolitaine au lendemain de la Seconde Guerre mondiale. Il y découvre les milieux ouvriers, fréquente la CGT et la Fédération des étudiants d'Afrique noire. Cette expérience forgera sa conscience politique et nourrira sa filmographie entièrement dévouée aux classes populaires.
À la fin des années 1950, il choisit le cinéma plutôt que la poursuite exclusive de la littérature. Il suit les cours de Vsevolod Poudovkine à Moscou, où il apprend un langage cinématographique qu'il détournera rapidement. Pour lui, l'image animée doit servir la même cause que le roman : éclairer les luttes, donner une voix à celles et ceux que l'histoire officielle avait rendus invisibles.
Le contexte postcolonial est alors en pleine effervescence. Les indépendances africaines se multiplient et le panafricanisme inspire toute une génération d'intellectuels. Sembène refuse pourtant l'idéalisation des nouveaux États. Il observe avec un regard critique les dérives des élites nationales, la persistance des inégalités et le poids des traditions patriarcales. Cette lucidité donne à son cinéma une force politique que peu d'auteurs africains ont égalée.
La langue wolof comme acte d'émancipation
L'usage du wolof, langue maternelle de Sembène, constitue en soi un acte politique délibéré. Tournés souvent en doubles versions, ses films ont rapidement circulé en Afrique grâce à des réseaux de projection en plein air, les fameux « ciné-bus » popularisés par lui-même dans les années 1970. Cette stratégie de diffusion accompagnait le projet cinématographique : atteindre un public large, alphabétisé ou non, pour faire de chaque projection un moment de débat collectif.
Faire entendre le wolof à l'écran revient à refuser l'hégémonie du français, langue du colonisateur. La démarche prolonge en cela le travail des linguistes africains et des écrivains de la Négritude, tout en l'inscrivant dans une temporalité nouvelle. La langue devient un vecteur d'appartenance, un outil d'ancrage dans un territoire que le cinéma de studio avait trop souvent réduit à un décor exotique. Ce travail linguistique sera par la suite prolongé par d'autres cinéastes ouest-africains, notamment Djibril Diop Mambéty.
Une filmographie enracinée dans les luttes sociales
| Œuvre | Année | Langue principale | Thématique centrale |
|---|---|---|---|
| Borom Sarret | 1963 | Wolof | La misère du paysan face à la ville |
| La Noire de… | 1966 | Français / Wolof | Domination coloniale et condition domestique |
| Mandabi | 1968 | Wolof | Le quotidien bureaucratique d'un sans-emploi |
| Xala | 1975 | Wolof | Bourgeoisie sénégalaise et traite de l'indépendance |
| Guelwaar | 1992 | Wolof / Français | Conflits religieux et mémoire anticoloniale |
| Moolaadé | 2004 | Français / langues locales | Excision et résistance féminine |
Cette filmographie fait apparaître une cohérence rare. D'un film à l'autre, Sembène affine ses outils formels, durcit son regard sur les dominations intérieures, sans jamais renoncer à la pédagogie populaire. Chaque œuvre constitue un jalon dans la construction d'un contre-récit africain, capable de tenir tête aux versions officielles diffusées par les anciens empires coloniaux et par leurs relais locaux.
Borom Sarret et La Noire de… : deux manifestes fondateurs
Borom Sarret, court métrage de vingt minutes, met en scène un charretier dakarois dont le véhicule est confisqué par la police. D'une densité remarquable, le récit condense toutes les tensions d'une société sénégalaise en pleine mutation, où la paysannerie reste prisonnière d'un ordre urbain colonial. La caméra, tenue à hauteur d'homme, propose une éthique du regard qui deviendra la marque de fabrique de l'auteur.
Deux ans plus tard, La Noire de… confirme cette orientation en suivant une employée de maison envoyée en France par ses employeurs. La narration, d'une rigueur presque documentaire, montre l'envers du décor des indépendances. La jeune Diouana se suicide dans la cuisine de ses patrons, révélant l'impossibilité d'une émancipation réelle tant que subsistent les rapports de servitude hérités de la colonisation. Ce premier long métrage obtient le prix de l'Antigone d'or et impose le cinéma africain sur la scène internationale.
Xala et Guelwaar : satire des indépendances compromises
Xala raconte l'histoire d'un homme d'affaires qui, le jour de son troisième mariage, est frappé d'impuissance. À travers ce récit aux accents de fable, Sembène met à nu la bourgeoisie sénégalaise compromise avec l'ancien pouvoir colonial. La caricature se fait pamphlet, sans jamais céder à la facilité. Le cinéaste montre comment les nouvelles élites reproduisent les schémas d'exploitation qu'elles prétendaient combattre.
Une semblable sévérité traverse Guelwaar, où la dépouille d'un militant chrétien se retrouve mêlée à celle d'un musulman. Le film s'attaque aux manipulations politiciennes qui instrumentalisent les appartenances religieuses à des fins de pouvoir. Tourné dans la région de Saint-Louis, le récit mêle l'enquête policière à la réflexion sur la mémoire collective. Le cinéma de Sembène assume ici sa dimension de tribunal populaire, là où tant d'autres cinéastes préfèrent la prudence diplomatique.
Moolaadé : féminisme et résistances villageoises
Avec Moolaadé, présenté hors compétition à Cannes en 2004, Sembène aborde frontalement la question de l'excision. Le récit se déroule dans un village fictif où quatre jeunes filles se réfugient sous la protection d'une ancienne exciseuse devenue abolitionniste. La notion de moolaadé, sanctuaire sacré interdisant toute intrusion, sert de levier dramatique.
Le film ne se réduit pourtant pas à un pamphlet abolitionniste. Il montre les tensions entre femmes, l'opposition des anciens, le silence complice des autorités. Sembène interroge la possibilité d'une émancipation féminine dans des sociétés où la tradition sert de paravent aux inégalités. Cette préoccupation rejoint d'autres regards critiques sur les classes populaires, par exemple chez Kaurismäki dont l'humour mélancolique prolonge une semblable attention aux dominés.
L'héritage critique et les luttes contemporaines
L'influence de Sembène se mesure à l'aune des générations qu'il a formées. Safi Faye, Djibril Diop Mambéty, Souleymane Cissé ou plus récemment Moussa Touré revendiquent tous, à des degrés divers, une dette envers sa démarche. Au-delà du continent africain, son cinéma dialogue avec les cinémas du Sud, du néoréalisme italien à certaines productions latino-américaines. Les problématiques qu'il a posées restent d'une actualité brûlante.
En France, la diffusion de son œuvre reste néanmoins confidentielle en dehors des cercles cinéphiliques et universitaires. Les projections-débats qu'il avait lui-même initiées restent un modèle pour penser le cinéma comme un outil d'éducation populaire. Les festivals spécialisés, les rétrospectives régulières et l'édition critique de ses écrits permettent aujourd'hui de transmettre cet héritage aux plus jeunes. Le combat pour une mémoire cinématographique plurielle reste largement à mener.
Pour approfondir les enjeux théoriques du cinéma africain, la rubrique les mots du cinéma propose des analyses transversales sur le langage cinématographique. Ces lectures croisées éclairent d'une lumière nouvelle le travail séminal de Sembène. Le cinéma postcolonial africain mérite d'être vu, commenté, disputé : c'est à cette condition qu'il continuera d'agir sur le présent.