Jacques Rivette et le jeu théâtral au cinéma
Le cinéma de Jacques Rivette entretient avec l'art dramatique une relation singulière, presque consubstantielle. Dès ses premiers courts métrages, le cinéaste parisien manifeste une fascination pour les coulisses, les répétitions, les comédiens livrés à eux-mêmes dans des espaces où la fiction se construit à voix basse. Cette proximité ne relève pas du simple effet de citation : elle structure véritablement l'œuvre, comme si chaque film de Rivette était pensé depuis la scène plutôt que depuis le plateau de tournage. Le réalisateur n'a jamais caché sa dette envers le théâtre, et cette filiation irrigue une filmographie qui compte parmi les plus originales de la modernité cinématographique française.
Comprendre cette dimension théâtrale exige de renoncer à la séparation nette entre les deux arts. Pour Rivette, le cinéma ne reproduit pas le théâtre, il l'absorbe et le transforme, donnant au jeu des comédiens une extension que la scène ne permet pas. La durée, l'espace, le mouvement de la caméra deviennent les complices d'un jeu qui se déploie dans le temps long. Cette approche a profondément marqué la critique française, attentive aux passerelles entre les arts, et elle résonne avec d'autres réflexions contemporaines sur la représentation, comme en témoigne une lecture attentive de la société du spectacle chez des cinéastes voisins de Rivette.
Le théâtre comme matrice du cinéma rivettien
La première œuvre longue de Rivette, Paris nous appartient (1961), met déjà en scène une troupe de jeunes comédiens préparant une pièce de Shakespeare dans un Paris labyrinthique. Le film s'ouvre sur des répétitions, sur le travail des corps en quête de justesse, et cette mise en abyme n'a rien d'accessoire. La fiction policière qui se noue autour d'eux se nourrit de cette atmosphère de théâtre, où chaque réplique peut cacher une menace, où chaque entrée en piste charge l'air d'une tension latente. Rivette filme la fabrique du jeu comme d'autres cinéastes filment la fabrique d'un son, et cette attention au geste théâtral naissant donne au film sa texture particulière.
Cette matrice théâtrale se retrouve dans toute l'œuvre à venir. La Religieuse (1966) transpose à l'écran la structure du mélodrame religieux tout en conservant une déclamation qui rappelle la scène classique. Céline et Julie vont en bateau (1974), l'un des films les plus célèbres de Rivette, place au centre de son dispositif deux femmes qui inventent progressivement un récit, à mi-chemin du spectacle et de la vie. Le jeu y devient une puissance de métamorphose, une manière de réécrire le réel par la fiction partagée. Cette élaboration collective fait songer aux méthodes des troupes indépendantes, où la hiérarchie entre metteur en scène et comédien s'efface au profit d'une recherche commune.
La durée comme espace de jeu
Le théâtre impose sa temporalité à la scène : deux heures, trois heures, rarement davantage. Le cinéma de Rivette, lui, prend son temps. Jeanne la Pucelle (1994) dure plus de deux heures et demie en deux volets ; Out 1 dure près de treize heures ; La Belle Noiseuse s'étend sur quatre heures dans sa version intégrale. Cette dilatation temporelle change radicalement la nature du jeu. Le comédien n'a plus à condenser son expressivité dans les étroites bornes d'une représentation ; il peut s'attarder, respirer, laisser affleurer des zones d'incertitude que le rythme théâtral aurait laminées.
Cette temporalité généreuse produit un type de jeu particulier, où l'ennui lui-même devient matériau. Rivette filme des repas, des conversations qui s'égarent, des regards qui se perdent, et ces plages de présence apparemment faibles sont en réalité le lieu d'une vérité dramatique qui n'a pas son équivalent sur scène. Le spectateur est invité à habiter ces durées avec les personnages, à les voir se transformer lentement sous ses yeux. Cette patience rappelle l'expérience de la performance contemporaine, où le temps réel du spectateur devient partie prenante de l'œuvre, mais elle puise aussi ses racines dans la tradition des tragicomédies élisabéthaines que Rivette affectionne.
Les comédiens-rivettiens et l'improvisation
Aucun cinéaste français n'a développé avec ses acteurs un dialogue comparable à celui qu'a entretenu Rivette avec ses interprètes. Juliet Berto, Bulle Ogier, Michael Lonsdale, Michel Piccoli, Jean-Pierre Léaud, Guillaume Depardieu, Marianne Denicourt : la liste dessine une constellation dont chaque figure a marqué une époque du cinéma français. Avec eux, le cinéaste a construit une méthode fondée sur l'improvisation, l'écoute, la lente élaboration. Les dialogues de Rivette ne sont pas écrits comme des partitions figées : ils sont des canevas que les comédiens remplissent de leur propre chair vocale et gestuelle.
Cette confiance accordée à l'improvisation exige une rigueur préparatoire en amont que le public ne voit pas. Avant le tournage, Rivette répète longuement avec ses acteurs, parfois pendant des mois, construisant avec eux une mémoire commune du personnage et de la situation. Puis, sur le plateau, il laisse une part d'imprévu s'introduire, accueillant l'accident comme une grâce. C'est dans cet écart entre la préparation et l'instant que réside la qualité proprement théâtrale du jeu rivettien, une performance qui garde la fraîcheur du direct tout en conservant la profondeur d'un travail au long cours. Cette méthode fait songer aux recherches de Grotowski sur le théâtre pauvre, où le dépouillement libère une vérité gestuelle.
La référence brechtienne et le jeu distancié
Rivette n'a jamais caché son admiration pour Bertolt Brecht, et cette filiation éclaire bien des aspects de son cinéma. La distanciation brechtienne, qui vise à empêcher l'identification du spectateur avec le personnage et à préserver la conscience critique, est sensible dans des films comme La Belle Noiseuse, où le regard porté sur le processus créateur refuse l'illusion romanesque au profit d'une investigation du faire. Le peintre Frenhofer et son modèle Marianne ne sont pas tout à fait des personnages au sens traditionnel : ils restent des acteurs d'une situation que le film analyse en la montrant.
Mais la distance brechtienne chez Rivette n'a rien d'une démonstration didactique. Elle se manifeste plutôt par des décrochages discrets, des adresses au spectateur, des ruptures de ton qui font entrer l'œuvre dans un régime d'ironie légère. Dans Céline et Julie vont en bateau, les deux héroïnes commentent leur propre récit, échangent des regards complices avec le public, et ce double jeu — jouer et savoir qu'on joue — est l'un des ressorts les plus originaux du film. Cette conscience du dispositif, sans cesse réaffirmée, rapproche l'œuvre du théâtre épique tel que Brecht le concevait, sans pour autant en adopter la didactique parfois pesante.
L'héritage des troupes et la transmission
Rivette a longtemps rêvé d'un théâtre cinématographique, formule qu'il reprenait souvent dans ses entretiens. Ce rêve n'était pas celui d'une simple adaptation de pièces à l'écran, mais d'un art véritablement hybride, où l'énergie de la troupe théâtrale se transmettrait à un collectif cinématographique. Le travail du Théâtre du Soleil d'Ariane Mnouchkine, celui de Peter Brook aux Bouffes du Nord, les recherches de Tadeusz Kantor croisaient ses propres investigations. Le cinéaste a d'ailleurs réalisé plusieurs films pour le théâtre, captant des spectacles, des répétitions, des explorations scéniques qui prolongeaient son travail de cinéaste.
Cette porosité entre les disciplines fait de l'œuvre de Rivette un lieu de transmission privilégié. De nombreux cinéastes français des générations suivantes — Philippe Garrel, Olivier Assayas, Bruno Dumont — ont puisé dans ses recherches sur le jeu et la durée des éléments décisifs pour leur propre travail. La manière dont Dumont, par exemple, met en scène des acteurs non professionnels dans la durée, ou dont Garrel filme le jeu amoureux de ses interprètes, doit quelque chose à l'invention rivettienne. Cette postérité confirme que le théâtre, chez Rivette, n'était pas un sujet parmi d'autres, mais le nerf d'une certaine idée du cinéma.
Le théâtre filmé comme prise de risque
Filmer le théâtre, pour Rivette, c'était toujours prendre le risque de l'impureté. On peut filmer une représentation avec une seule caméra, comme on capte un spectacle, ou multiplier les points de vue pour révéler ce que la salle ne voit pas. Rivette choisit presque toujours la seconde voie : montrer les coulisses, l'envers du décor, le moment où l'acteur doute ou se trompe. Cette option engage le film dans une zone instable, à mi-chemin du documentaire et de la fiction, où le théâtre devient matière à explorer plutôt qu'objet à reproduire.
Cette zone instable est précisément ce qui donne à ses films leur tension singulière. Le spectateur ne sait jamais tout à fait s'il regarde un film sur le théâtre, un film qui est théâtre, ou un film qui devient autre chose à force de creuser cette question. Cette indécidabilité n'est pas un défaut : elle est le signe d'une recherche qui ne se satisfait pas des formes établies. Le cinéma de Rivette, par cette alliance avec le jeu théâtral, propose ainsi un travail sur la forme elle-même, où chaque film invente ses propres règles de représentation.
Les articles publiés sur CinéThinkTank au fil des années ont souvent croisé ces questions de jeu, de durée et de transmission entre les arts. Les cinéphiles curieux de prolonger cette réflexion retrouveront dans nos archives plusieurs textes consacrés aux passerelles entre cinéma et scène, et peuvent poursuivre la discussion en laissant leurs lectures et leurs pistes en bas de page.