Une salle de cinéma vide baignée d'une lumière tamisée dorée et rouge, les fauteuils en velours alignés en courbe douce

Don't stop thinking ! — Critique, analyse et réflexion sur le cinéma, la politique et les arts

Vermeer au prisme du cinéma de Peter Greenaway

Le cinéma de Peter Greenaway se présente souvent comme un musée en mouvement, une encyclopédie visuelle où chaque plan semble calibré par un œil de peintre. Ancien dessinateur et concepteur graphique avant de tourner ses premiers longs métrages, le cinéaste britannique a fait de l'image posée, construite, presque géométrique, la matière première de son travail. Au cœur de cette fascination pour la peinture occidentale, le Siècle d'or néerlandais occupe une place privilégiée, et parmi tous les maîtres hollandais, Vermeer reste une figure récurrente dont les tableaux dialoguent avec plusieurs scènes emblématiques de son œuvre.

Cette parenté ne se réduit pas à un simple pastiche visuel. Greenaway partage avec le peintre de Delft une même attention au geste minimal, à la lumière filtrée par les fenêtres, aux intérieurs silencieux où le temps paraît suspendu. Cette affinité esthétique permet de relire autrement des films comme Prospero's Books, The Pillow Book ou Drowning by Numbers, où chaque séquence fonctionne comme une scène de genre redéfinie par la sensibilité contemporaine. Le cinéaste ne cite pas Vermeer ; il prolonge, par un autre médium, une enquête commune sur l'intime et la durée.

Une formation picturale qui imprègne le regard

Avant de devenir cinéaste, Greenaway a longuement travaillé pour le Central Office of Information britannique, puis a enseigné les arts plastiques. Cette formation initiale explique la rigueur quasi mathématique de ses compositions, mais aussi son intérêt précoce pour les écoles picturales du Nord, longtemps marginalisées par l'histoire de l'art française. Vermeer, Pieter de Hooch, Frans Hals ou les peintres de l'école de Leyde sont devenus pour lui des interlocuteurs permanents, dont il emprunte les cadrages comme d'autres citeraient des vers.

Dans ses essais théoriques, Greenaway insiste sur la nécessité pour le cinéma d'apprendre de ces peintres la patience du regard. Il reproche à la production dominante sa précipitation narrative et voit chez Vermeer un artiste capable de ralentir la perception. La fenêtre qui éclaire une scène de genre devient, dans son imagination, un projecteur naturel : la femme occupée à sa correspondance occupe l'écran avec la densité tranquille d'une laitière penchée sur son pot.

La filiation revendiquée passe aussi par une méfiance partagée envers la figuration trop lisible. Comme Vermeer qui multiplie dans ses toiles les détails anecdotiques - reflet sur une aiguière, carte clouée au mur, perle détachée sur un fond sombre - Greenaway parsème ses films d'objets énigmatiques, de listes, de chiffres, d'annotations qui résistent à l'interprétation immédiate. Cette densité de signes rapproche Prospero's Books d'un cabinet d'amateur du XVIIe siècle, où chaque élément visible appelle un commentaire.

La fenêtre, le voile et le chromatisme

L'une des signatures visuelles de Greenaway est l'usage systématique des fenêtres comme sources lumineuses principales, à la manière de Vermeer qui éclairait ses modèles par un jour oblique. Dans Le contrat du dessinateur, les pièces du manoir anglais sont traversées par une lumière zénithale qui rappelle les intérieurs de la Delft du XVIIe siècle. Les modèles, immobilisés dans leurs atours du XVIIe siècle finissant, attendent le spectateur avec la même immobilité stratégique que les figures féminines de Vermeer.

Les rideaux, dont Greenaway fait un motif obsédant, fonctionnent comme des filtres colorés qui absorbent et diffusent la lumière. Là où Vermeer use du jaune de Naples et du bleu outremer, le directeur de la photographie Sacha Vierny joue avec des étoffes qui rougissent ou verdissent les visages. Cette chromaturgie savante rapproche des séquences de The Pillow Book des tableaux de La Dentellière ou de La Jeune Fille à la perle, où chaque pigment semble sortir d'une alchimie exacte. Pour poursuivre cette réflexion sur la grammaire visuelle du cinéma, Mots du cinéma propose plusieurs chroniques complémentaires.

Le goût commun pour les étoffes, les tapisseries, les murs tendus de tissu établit entre les deux artistes une affinité qui dépasse la citation. Chez Vermeer, ces matières servent à absorber la lumière du Nord et à créer l'intimité d'une cellule de méditation. Chez Greenaway, elles deviennent des écrans à l'intérieur de l'écran, des surfaces qui divisent le cadre et invitent à observer le monde par les interstices. Le plan devient ce qu'était la toile chez Vermeer : un espace borné où le réel se laisse entrevoir plutôt que se montrer.

Le tableau vivant comme grammaire narrative

Greenaway théorise le tableau vivant avec une rigueur maniériste. Chaque plan, explique-t-il, doit pouvoir être suspendu sans que la composition ne perde sa cohérence. Cette conviction rejoint la démarche de Vermeer, dont les toiles sont pensées comme des fenêtres ouvertes sur un instant perpétuel. Dans Prospero's Books, les scènes de la bibliothèque s'inscrivent dans une logique d'inertie volontaire où chaque acteur devient une figure peinte à l'intérieur d'un cadre mobile.

Le film 8½ Women pousse cette logique jusqu'à l'absurde, en alignant des modèles féminins dans des poses évoquant les portraits de groupe hollandais. À l'écran, ces compositions se fissurent sous le poids de la narration, mais leur élégance formelle appartient à un héritage pictural reconnaissable. Greenaway ne cherche pas l'imitation servile mais le détournement : il utilise la syntaxe du tableau pour déranger le récit, là où Vermeer l'utilisait pour célébrer l'intime.

La comparaison se prolonge dans la construction de leurs espaces. Vermeer aménage la profondeur de ses pièces par des sols carrelés, des portes entrouvertes, des rideaux soulevés. Greenaway procède avec les mêmes outils : décrochements, arrière-plans suggérés, échappées visuelles qui creusent l'espace sans le décrire. Cette topographie partagée tient à une méfiance commune envers la frontalité trop voyante : chez l'un comme chez l'autre, le sujet se retire derrière son propre décor.

Le mystère et le hors-champ

Ce qui frappe chez Vermeer, c'est l'inaccessibilité des intentions : que fait exactement la jeune femme à la perle ? À quelle pensée secrète s'abandonne-t-elle ? Greenaway transpose cette indétermination dans le cinéma par un usage systématique du hors-champ. Dans The Pillow Book, la voix off de la protagoniste évoque sans cesse des scènes que la caméra refuse de montrer, et la sensualité du récit reste perpétuellement enveloppée dans un voile d'images indirectes.

Cette stratégie narrative rejoint la patience contemplative que l'on retrouve chez le peintre de Delft, où chaque geste paraît inachevé, suspendu à une intention manquante. Greenaway prolonge cette suspension dans des séquences comme celles de A Zed & Two Noughts, où les travellings glissent sur des appartements vidés de leurs occupants. Le hors-champ vermeerien, fait de fenêtres entrouvertes et de lettres cachetées, devient chez le cinéaste un espace mental où le spectateur doit reconstituer ce que le cadre lui dérobe.

Les deux artistes partagent un goût commun pour la ponctuation visuelle : un rayon de soleil, une lettre, une perle, un fruit posé sur un plateau blanc. Ces détails minuscules concentrent l'attention et orientent silencieusement la lecture. Greenaway les multiplie dans ses films jusqu'à en faire un langage autonome, un alphabet d'images que chaque spectateur peut apprendre à déchiffrer en ralentissant son propre rythme.

De la toile à l'écran : une traduction exigeante

La transposition du tableau en plan cinématographique exige chez Greenaway un travail préparatoire proche de la restauration picturale. Il dessine chaque séquence sous forme de storyboards colorés qui ressemblent à des études préalables, à la manière des peintres flamands qui préparaient leurs compositions avec des camaïeux de gris. Cette démarche, visible dans les making-of de The Cook, the Thief, His Wife & Her Lover, montre que le cinéaste se pense d'abord comme un coloriste avant d'être un metteur en scène.

L'expérience du spectateur face à ces films se compare pourtant difficilement à la contemplation d'un tableau au musée. Le mouvement, le son, la durée transforment radicalement la relation à l'œuvre. Greenaway en est conscient et cherche systématiquement à ralentir le rythme pour approcher la temporalité propre du regard pictural. Il s'agit moins d'adapter Vermeer que de prolonger une enquête commune sur le visible. Cette fidélité distante à la peinture permet à Greenaway de redéfinir ce que le cinéma peut encore devenir lorsqu'il accepte de regarder en arrière pour mieux avancer.

Dimension artistique Chez Johannes Vermeer Chez Peter Greenaway
Source de lumière Jour oblique filtrant par une fenêtre latérale Lumière naturelle filtrée par des étoffes colorées
Composition Géométrie rigoureuse, plans formats serrés Cadrage frontal, plans fixes en tableaux vivants
Palette chromatique Jaunes de Naples, bleus outremer, ocres Teintes saturées, dominantes rouges ou vertes
Figures humaines Immobilité méditative, gestes suspendus Poses tenues, déplacements chorégraphiés
Hors-champ Lettres cachetées, fenêtres entrouvertes Voix off, scènes suggérées plutôt que montrées
Temporalité Instant suspendu, contemplation lente Plans séquences ralentis jusqu'à l'immobilité

Pour prolonger cette exploration du dialogue entre les deux artistes, il suffit parfois d'un pas de côté vers d'autres ressources thématiques, à l'image de ce site d'analyses culturelles qui complète utilement la réflexion. CinéThinkTank invite ses lectrices et ses lecteurs à revenir explorer les autres chroniques du collectif, à reprendre leurs films de Greenaway en tête-à-tête, et à transformer chaque visionnage en exercice d'attention. La peinture comme le cinéma se goûtent mieux lorsque l'on consent à en détailler chaque touche : c'est cette patience partagée qui relie encore, par-delà les siècles, l'atelier de Delft aux travellings du cinéaste gallois.