Une salle de cinéma vide baignée d'une lumière tamisée dorée et rouge, les fauteuils en velours alignés en courbe douce

Don't stop thinking ! — Critique, analyse et réflexion sur le cinéma, la politique et les arts

Bong Joon-ho, le cinéma d’une lutte des classes écologique

Chez Bong Joon-ho, la question sociale ne se réduit jamais à une opposition mécanique entre riches et pauvres. Elle se déploie dans des espaces concrets : un appartement enterré, une rame de métro lancée vers une Terre glacée, une rivière contaminée ou une maison isolée dans la campagne. Ses films transforment l’architecture, les paysages et les infrastructures en révélateurs de rapports de pouvoir.

Cette attention aux milieux de vie donne à son œuvre une portée écologique singulière. La catastrophe environnementale n’y frappe pas tout le monde de la même manière : elle est préparée par les décisions des puissants, puis supportée par les populations les moins protégées. En mêlant satire, thriller, mélodrame et fantastique, le cinéaste sud-coréen compose une critique de la modernité capitaliste où la lutte des classes devient aussi une lutte pour l’air, l’eau, l’espace et le vivant.

Des espaces qui organisent la hiérarchie sociale

Dans Parasite, la division de classe se lit d’abord verticalement. La famille Kim vit dans un semi-sous-sol dont les fenêtres donnent sur les jambes des passants et les fumées d’insecticide. Les Park occupent une maison dessinée par un architecte, ouverte sur une pelouse impeccable et une lumière abondante. Entre ces deux mondes, les escaliers ne servent pas seulement à circuler : ils matérialisent une ascension sociale toujours provisoire.

Le film associe ainsi la pauvreté à une exposition permanente aux nuisances. Les odeurs, l’humidité, les pluies et les eaux usées forment un environnement dont les classes favorisées peuvent s’éloigner. Lorsque l’orage transforme le quartier des Kim en zone sinistrée, la famille Park ne perçoit qu’une pluie agréable qui a nettoyé le ciel pour la fête du lendemain. Le même phénomène météorologique devient catastrophe pour les uns et décor rafraîchissant pour les autres.

Cette géographie sociale rappelle que l’écologie est aussi une affaire d’aménagement urbain. Les quartiers populaires sont souvent construits dans les zones les plus vulnérables, près des axes routiers, des industries ou des cours d’eau. Une réflexion sur l’image de la banlieue permet de prolonger cette lecture : la périphérie cinématographique n’est pas un simple arrière-plan, mais un lieu où se concentrent les conséquences politiques des inégalités.

La nature comme territoire confisqué

Dans The Host, le fleuve Han paraît d’abord appartenir à tous. Les familles s’y retrouvent, les promeneurs s’y installent, les enfants y jouent. Pourtant, cet espace commun est contaminé par une décision prise dans un laboratoire lié aux intérêts militaires américains. La créature qui surgit de l’eau incarne alors une violence environnementale produite par des institutions éloignées de ceux qui en subiront les effets.

La pollution n’est pas présentée comme un accident abstrait. Elle résulte d’une chaîne de responsabilités où la puissance scientifique et militaire se protège derrière des procédures. Les autorités contrôlent les récits, imposent la quarantaine et désignent des coupables, tandis que la famille ordinaire tente de retrouver une enfant enlevée par le monstre. Le fantastique révèle ici la brutalité d’un système qui traite les corps humains comme des variables secondaires.

Okja déplace cette critique vers l’industrie agroalimentaire. Le super-cochon conçu par une multinationale semble d’abord relever d’une fable sur la biodiversité et l’élevage durable. Mais l’animal devient rapidement une marchandise, soumis à une stratégie publicitaire qui masque l’abattage industriel. Bong Joon-ho montre la continuité entre exploitation animale, marketing vert et domination économique : la sensibilité affichée par l’entreprise sert à rendre acceptable une logique de rendement.

Le rapport à la nature est donc toujours politique. Les entreprises possèdent les semences, les animaux, les brevets ou les réseaux de distribution, puis présentent leurs choix comme des nécessités techniques. Face à elles, les personnages disposent d’une connaissance directe des territoires et des êtres vivants, mais de peu de moyens juridiques ou financiers. L’écologie du cinéaste se construit à partir de cette asymétrie.

Une planète divisée par les infrastructures

Snowpiercer condense la lutte des classes dans un train qui parcourt une planète devenue inhabitable. Chaque wagon correspond à une fonction sociale : les plus pauvres survivent à l’arrière dans la promiscuité, tandis que l’avant abrite les classes dirigeantes, les écoles, les jardins et les restaurants. La composition du convoi transforme une catastrophe climatique en modèle réduit d’une société où la mobilité est strictement réglementée.

Le train semble avancer sans destination, mais son mouvement entretient l’illusion d’un ordre nécessaire. Les dirigeants expliquent que chaque groupe doit rester à sa place pour éviter l’effondrement général. Cette justification rappelle les discours qui présentent les inégalités comme le prix inévitable de la stabilité économique. La survie collective devient le prétexte à la conservation des privilèges.

Film Milieu traversé Forme de domination Conflit écologique
The Host Fleuve urbain Autorité scientifique et militaire Contamination de l’eau
Snowpiercer Train fermé Hiérarchie industrielle Dérèglement climatique
Okja Ferme et chaîne agroalimentaire Multinationale et marchandisation Exploitation du vivant
Parasite Ville et habitat Ségrégation résidentielle Inégalités face aux intempéries
Mother Campagne périurbaine Violence sociale et judiciaire Fragilité des communautés

La force du film tient à son refus d’un espace neutre. Les infrastructures sont politiques parce qu’elles distribuent les ressources et organisent les déplacements. Le train nourrit certains passagers avec des aliments raffinés et d’autres avec une pâte industrielle. La technique ne corrige pas la domination : elle la rend efficace, durable et difficile à contester.

Cette idée dialogue avec une histoire plus large du cinéma politique, où les bâtiments, les tunnels et les réseaux de transport donnent une forme visible aux rapports de pouvoir. Dans une autre perspective historique, Vienne après-guerre montre déjà comment une ville dévastée peut devenir le théâtre d’échanges clandestins et de responsabilités brouillées. Chez Bong Joon-ho, le déplacement produit la même incertitude morale, mais dans un monde dominé par l’urgence climatique.

Le rire et le grotesque face à la catastrophe

Bong Joon-ho refuse le ton uniforme du film à message. Ses récits passent du rire à l’effroi, de la tendresse au malaise, sans installer une distance confortable. Dans Parasite, une scène comique sur les habitudes alimentaires ou la maladresse d’un personnage peut être suivie d’une violence brutale. Ce changement de registre empêche le spectateur de consommer la critique sociale comme un spectacle parfaitement ordonné.

Le grotesque joue un rôle essentiel dans cette méthode. Les puissants ne sont pas toujours représentés comme des monstres conscients de leur pouvoir. Ils peuvent être aimables, cultivés, généreux, tout en reproduisant une violence structurelle. Les Park ne souhaitent pas nécessairement la misère des Kim, mais ils veulent que celle-ci reste invisible, silencieuse et sans odeur. Leur politesse devient une forme de clôture sociale.

La catastrophe écologique est ainsi liée à une crise de la perception. Les dominants ne voient pas les déchets, les travailleurs précaires, les animaux enfermés ou les quartiers inondables parce que leur environnement les en protège. Le cinéma fait alors surgir ce qui était tenu hors champ. Il transforme une odeur, une flaque, une clôture ou un bruit de ventilation en signe politique.

Cette esthétique du décalage évite aussi le moralisme simpliste. Les victimes peuvent être contraintes de ruser, de mentir ou de participer à leur propre exploitation. Les personnages ne sont pas des figures pures de résistance ; ils sont pris dans des systèmes qui les opposent les uns aux autres. La lutte écologique apparaît dès lors comme une lutte collective difficile à construire.

Une critique de la survie individuelle

Les films de Bong Joon-ho racontent souvent des familles ou des petits groupes cherchant à protéger les leurs. Cette échelle intime rend la domination sensible, mais elle révèle également les limites de la survie privée. Dans Mother, la détermination d’une femme à sauver son fils se heurte à une justice sociale inégalitaire et à la faiblesse des liens communautaires. La vérité importe moins que la capacité à payer, à connaître les bons interlocuteurs ou à manipuler les apparences.

Dans Parasite, la famille Kim essaie de gravir quelques marches en infiltrant le foyer des Park. Elle ne remet pas en cause l’ordre économique ; elle cherche à y trouver une place. Cette stratégie produit une rivalité entre précaires, puisque les anciens employés de la maison deviennent des obstacles à éliminer. Le système de classe transforme la solidarité potentielle en compétition pour des ressources limitées.

Snowpiercer pousse cette logique jusqu’à l’insurrection. Le soulèvement rassemble des individus qui partagent une condition, mais leur victoire reste incertaine parce que le train lui-même est conçu comme une machine de dépendance. Sortir du système implique de renoncer à ses repères, à ses rations et à la promesse d’un ordre connu. La liberté ne se trouve pas automatiquement après la prise de pouvoir.

C’est pourquoi l’œuvre ne propose pas de solution écologique facile. Elle insiste plutôt sur la nécessité de relier les luttes : droit au logement, justice climatique, protection animale, accès à l’eau et dignité du travail. L’écologie politique ne peut se limiter à des gestes individuels quand les infrastructures produisent massivement l’inégalité. Les films invitent à regarder les chaînes de production, les décisions administratives et les territoires relégués.

Revoir Bong Joon-ho aujourd’hui, c’est donc observer comment le cinéma rend visibles les coûts humains et environnementaux de la croissance. Ses images donnent une forme aux rapports de classe, tandis que ses ruptures de ton empêchent toute consolation rapide. Pour prolonger cette réflexion, explorez les œuvres par pays grâce à un catalogue cinématographique, puis revenez aux films avec cette question essentielle : qui respire, qui circule et qui paie lorsque le monde devient inhabitable ? CinéThinkTank invite à faire de ces projections un espace de discussion sur la justice sociale et l’avenir des milieux que nous partageons.