Une salle de cinéma vide baignée d'une lumière tamisée dorée et rouge, les fauteuils en velours alignés en courbe douce

Don't stop thinking ! — Critique, analyse et réflexion sur le cinéma, la politique et les arts

Dans la chambre de Vanda, les marges au travail

Dans Dans la chambre de Vanda, Pedro Costa installe sa caméra dans le quartier de Fontainhas, à Lisbonne, au moment où les anciennes habitations sont promises à la démolition. Le film suit Vanda Duarte, ses proches, ses voisins et les conversations qui se nouent dans une pièce étroite. Pourtant, il ne s’agit pas d’un simple récit de pauvreté urbaine. La chambre devient un poste d’observation des échanges, des dépendances et des activités qui permettent de tenir quand l’économie officielle ne tient plus ses promesses.

Tourné entre fiction et documentaire, le film refuse les explications rapides. Les corps restent longtemps assis, les phrases se répètent, les silences pèsent, tandis que les murs changent lentement autour des habitants. Cette durée transforme le regard : ce qui pourrait sembler immobile révèle un ensemble de pratiques, de circulations et de savoir-faire.

L’économie informelle apparaît alors moins comme un secteur séparé que comme une condition quotidienne. Elle concerne la drogue et les objets récupérés, mais aussi les services rendus, les dettes, les hébergements provisoires et les informations partagées. Chez Costa, la politique commence dans ces gestes discrets.

Une chambre qui déborde du logement

La pièce de Vanda n’est jamais un décor neutre. Elle sert de refuge, de lieu de repos, d’espace de visite et de scène pour des récits intimes. On y entre, on en sort, on y revient avec une cigarette, une seringue, une nouvelle du quartier ou un objet à vendre. La chambre concentre ainsi des fonctions que le logement officiel sépare habituellement : habitation, sociabilité, soin et activité économique.

Cette concentration donne une forme concrète à la précarité. Quand l’accès à l’emploi stable, aux services publics ou à un logement durable devient incertain, les espaces privés prennent en charge une partie des fonctions collectives. La porte protège, mais elle filtre aussi les échanges. L’intime n’est pas isolé du monde social : il en absorbe les tensions.

La chambre est également un lieu de parole. Les récits de Vanda et de ses visiteurs ne fournissent pas un commentaire extérieur sur la misère ; ils composent une mémoire située. Le quartier se raconte depuis ses intérieurs, avec ses habitudes et ses contradictions, plutôt que depuis un discours institutionnel.

Les échanges hors des registres

Dans le film, l’économie informelle ne se réduit pas à une opposition entre honnêteté et illégalité. Elle forme un continuum d’activités plus ou moins visibles : revendre un bien, obtenir une dose à crédit, prêter une chambre, récupérer un matériau, transporter quelque chose ou rendre un service. Ces actes peuvent relever de la nécessité, de la dépendance, de l’entraide ou de l’exploitation, parfois simultanément.

La circulation de l’argent reste souvent difficile à distinguer de celle des objets et des paroles. Une dette crée une relation ; un cadeau peut appeler un retour ; un service peut remplacer un salaire. Les personnages vivent dans un système où la valeur ne s’exprime pas uniquement par le prix. La confiance, la proximité et la réputation constituent des ressources fragiles, mais essentielles.

Cette économie échappe aux statistiques et aux formulaires. Elle ne disparaît pas pour autant : elle s’inscrit dans les corps fatigués, les déplacements et la gestion minutieuse du manque. Le film montre ce que les catégories administratives laissent de côté, sans transformer les habitants en symboles abstraits de l’exclusion.

Le temps comme matière sociale

La mise en scène de Pedro Costa repose sur des plans fixes, une lumière sombre et des durées inhabituelles. Les conversations ne sont pas montées pour produire une progression spectaculaire. Elles demeurent dans la pièce, avec leurs reprises et leurs hésitations. Ce choix permet d’observer le temps improductif, celui qui n’est ni mesuré par une journée de travail ni valorisé par un résultat.

Pourtant, cette apparente immobilité contient une activité intense. Attendre une visite, négocier une dette, préparer une injection, écouter une confidence ou surveiller l’arrivée d’un proche demande de l’attention. Le film rend perceptible un travail relationnel que les définitions classiques de l’emploi ignorent. Survivre implique ici une organisation constante.

Le hors-champ joue un rôle décisif. Les bruits de démolition, les voix venues de l’extérieur et les déplacements interrompus rappellent que le quartier est en train d’être transformé. La chambre ne constitue donc pas un monde fermé : elle reçoit la violence d’une rénovation urbaine qui prétend moderniser la ville en effaçant ses habitants.

Dimension observée Manifestation dans le film Enjeu politique
Logement Chambre multifonctionnelle, espace partagé et fragile Déplacement du droit vers la débrouille
Travail Services, récupération, échanges et attente Invisibilité des activités non salariées
Circulation Dettes, objets, informations et substances Réseaux de dépendance et de solidarité
Temps Plans longs, répétitions, immobilité apparente Valorisation d’expériences non productives
Territoire Démolition et transformation de Fontainhas Conflit entre rénovation et droit d’habiter

Travail, dépendance et entraide

Parler d’économie informelle à propos de Dans la chambre de Vanda permet de déplacer l’attention de la seule consommation de drogue. Les personnages ne sont pas simplement définis par leur addiction. Ils possèdent une histoire, des compétences, des relations et une connaissance précise de leur environnement. Même dans la dépendance, il existe des calculs, des négociations et des formes d’organisation.

Cette approche n’idéalise pas la communauté. Les liens peuvent protéger comme ils peuvent enfermer. L’entraide est traversée par la dette, la peur et la nécessité. Une chambre qui accueille est aussi une chambre exposée ; une relation qui soutient peut devenir une relation de pouvoir. Costa laisse cette ambivalence intacte, sans distribuer les rôles de victimes et de coupables.

Le film invite aussi à réfléchir à la division sexuée de l’espace. Vanda occupe une position centrale dans la chambre, mais cette centralité ne signifie pas une maîtrise complète de son monde. Pour prolonger cette question, l’analyse de la représentation des femmes au cinéma permet de comparer différentes manières de filmer la parole, le travail domestique et l’assignation à l’intime.

Une politique de la présence

Le cinéma social cherche souvent à expliquer une situation par des images de contexte, des interviews ou des commentaires. Costa adopte une autre méthode : il reste auprès des personnes, jusqu’à ce que leur présence résiste à toute réduction. La caméra ne vient pas seulement recueillir des informations sur Fontainhas ; elle construit une relation de durée avec celles et ceux qu’elle filme.

Cette présence pose une question éthique. Les spectateurs voient des gestes liés à la consommation de drogue, à l’épuisement et à la pauvreté. Le film ne supprime pas le risque de voyeurisme, mais il le complique par sa lenteur et son refus du spectaculaire. Il ne fournit pas la satisfaction rapide d’une révélation sociale. Il oblige à demeurer devant des existences qui ne se laissent pas résumer.

La puissance politique du film vient également de sa forme. La lumière, les cadres et le son ne décorent pas un sujet social déjà constitué. Ils font sentir la matérialité du quartier : l’épaisseur des murs, la poussière, l’obscurité, les voix éloignées. Pour mieux identifier ces choix, le vocabulaire du cinéma offre des outils utiles, à condition de ne jamais séparer la technique des rapports sociaux qu’elle rend visibles.

Quelques repères pour le regarder

Une lecture attentive gagne à ne pas confondre pauvreté et absence d’organisation. Le film montre des formes de rationalité adaptées à un monde instable. Elles ne sont pas toujours efficaces, encore moins libératrices, mais elles témoignent d’une capacité à composer avec les contraintes. La chambre est un nœud de cette intelligence pratique.

Pour éviter une interprétation trop étroite, plusieurs fils peuvent être suivis pendant la projection :

Ces repères permettent de relier l’analyse filmique à une réflexion sur le logement, le travail précaire et les politiques de rénovation. Ils invitent aussi à considérer les habitants comme des sujets de pensée, et non comme de simples preuves visuelles d’un problème social.

Faire du film un point de départ

Dans la chambre de Vanda reste puissant parce qu’il ne transforme pas l’économie informelle en thème à traiter rapidement. Il lui donne une durée, des voix et des lieux. Dans la chambre, l’argent manque, les institutions se retirent et le quartier se défait ; pourtant, des échanges persistent, des récits s’élaborent et une forme de vie collective cherche encore ses appuis.

Regarder le film, puis confronter ses images à l’histoire de Fontainhas, aux politiques urbaines et aux autres cinémas de la marge, permet de prolonger cette expérience. Faites-en un point de départ pour relire les rapports entre cinéma, précarité et territoire, et pour partager une critique qui considère la forme comme une manière de penser le monde.